Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2410525

mardi 27 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2410525
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-2 du code de justice administrative, a suspendu l’arrêté du 26 août 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne avait interdit une manifestation de solidarité avec des travailleurs sans papiers, prévue le 27 août 2024 à Alfortville. Le juge a estimé que la condition d’urgence était remplie, la décision ayant été notifiée moins de 24 heures avant l’événement, et a considéré que l’interdiction portait une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de manifester pacifiquement. Il a relevé que la préfecture n’apportait pas de preuve suffisante d’un risque avéré pour l’ordre public, alors que ce rassemblement hebdomadaire se déroulait sans incident depuis plus de deux ans. La suspension a été prononcée en application des articles L. 521-2 et L. 511-2 du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 août 2024, complétée le 27 août 2024, l'Union syndicale Solidaires du Val-de-Marne, représentée par Me Ogier, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté en date du 26 août 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a interdit le rassemblement organisé le mardi 27 août 2024 de 16 heures 30 à

20 heures du 2 chemin de Villeneuve-Saint-Georges à Alfortville vers la préfecture de Créteil ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2.000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle indique que, depuis le 7 décembre 2021, un piquet de grève a été installé par des travailleurs sans papiers demandant leur régularisation devant un site de l'entreprise Chronopost à Alfortville (Val-de-Marne), qu'une manifestation de solidarité est organisée presque toutes les semaines à partir de ce piquet de grève vers la préfecture de Créteil, que ces manifestations n'ont jamais donné lieu à aucun débordement, qu'en particulier lors de la dernière, en juillet 2024, seuls

deux membres des forces de police étaient présents, qu'elle a donc déclaré le 19 août 2024 en préfecture du Val-de-Marne la manifestation prévue le 27 août 2024 à 16 heures sur le parcours reliant le piquet de grève à la préfecture de Créteil et que, par un arrêté du 26 août 2024, notifié à

17 heures 13, la préfète du Val-de-Marne a interdit cette manifestation.

Elle soutient que la condition d'urgence est satisfaite car la décision en cause a été notifiée moins de vingt-quatre heures avant le départ de la manifestation, et qu'elle porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit de manifester pacifiquement, qu'il n'est pas soutenu que la rassemblement prévu porterait atteinte à l'ordre public, que le nombre de personnes présentes est très limité du fait des congés d'été, qu'il est bien connu de la préfecture, qu'il ne mobilise qu'un très faible nombre de forces de police et que le parcours de la flamme olympique ne sera pas perturbée, ayant lieu à plusieurs kilomètres du parcours de la manifestation.

La requête a été communiquée le 27 août 2024 à la préfète du Val-de-Marne qui n'a présenté aucun mémoire en défense.

Vu

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Melun a désigné M. Aymard, vice-président, pour statuer en tant que juge des référés en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Après avoir, au cours de l'audience du 27 août 2024 à 13 heures 30, tenue en présence de

Madame Aubret, greffière d'audience, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Ogier, représentant l'Union syndicale Solidaires du Val-de-Marne, qui rappelle que la manifestation en cause se déroule pratiquement chaque semaine en solidarité avec des travailleurs sans papiers à Alfortville et se dirige vers la préfecture de Créteil pour obtenir leur régularisation, qu'il n'y a jamais eu de trouble à l'ordre public depuis qu'elle existe soit depuis plus de deux ans, qu'elle n'a été interdite qu'une fois à l'occasion des Jeux Olympiques mais que cette interdiction n'a pas été contestée, que le nombre de personnes présentes sera plus faible que d'habitude en raison des congés d'été, que le syndicat Solidaires est en mesure de fournir un service d'ordre, que les deux lieux de passage de la flamme paralympique dans le département sont très éloignés du lieu prévu du rassemblement et ne sont pas concomitants avec lui dans leurs heures et lieux de déroulement, qu'il n'y a aucun risque de violence potentielle, qu'il n'y a aucun besoin des forces de l'ordre en nombre important ni même ailleurs dans le département, en dehors du passage de la flamme ;

- les observations de Madame A, représentant la préfète du Val-de-Marne, qui rappelle que le syndicat requérant est venu manifester près d'une centaine de fois devant la préfecture du Val-de-Marne, que l'enjeu sécuritaire est élevé pendant la période des Jeux Olympiques et Paralympiques, que ces manifestations ont été refusées à quatre reprises seulement et qu'il existe bien un risque sécuritaire ;

- les observations complémentaires de Me Ogier, représentant l'Union syndicale Solidaires du Val-de-Marne, qui rappelle que l'enjeu sécuritaire ne peut tout justifier.

Considérant ce qui suit :

1 Par une décision n° 2024-02928 du 26 août 2024, la préfète du Val-de-Marne a interdit le rassemblement projeté par l'Union syndical Solidaires du Val-de-Marne le

mardi 27 août 2024 de 16 heures 30 à 20 heures du 2 chemin de Villeneuve Saint-Georges à Alfortville jusqu'à la préfecture de Créteil durant les Jeux olympiques et paralympiques de 2024. Par sa requête enregistrée le même jour, l'Union syndicale Solidaires du Val-de-Marne demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de cet arrêté.

Sur les conclusions sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2 Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. / Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ". Aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 5211 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ". Enfin aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 du même code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

Sur l'urgence :

3 En l'espèce, la décision contestée a été notifiée au syndicat requérant moins de

vingt-quatre heures avant le début prévu du rassemblement. Il suit de là que, eu égard à la proximité de la date de la manifestation interdite, la condition d'urgence est remplie.

Sur l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

4 Aux termes de l'article L. 211-1 du code de la sécurité intérieure : " Sont soumis à l'obligation d'une déclaration préalable tous cortèges, défilés et rassemblements de personnes, et, d'une façon générale, toutes manifestations sur la voie publique () ". Aux termes de l'article L. 211-4 de ce code : " Si l'autorité investie des pouvoirs de police estime que la manifestation projetée est de nature à troubler l'ordre public, elle l'interdit par un arrêté qu'elle notifie immédiatement aux signataires de la déclaration au domicile élu () ".

5 Le respect de la liberté de manifestation et de la liberté d'expression, qui ont le caractère de libertés fondamentales au sens des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, doit être concilié avec l'exigence constitutionnelle de sauvegarde de l'ordre public. Il appartient à l'autorité investie du pouvoir de police, lorsqu'elle est saisie de la déclaration préalable prévue à l'article L. 211-1 du code de la sécurité intérieure ou en présence d'informations relatives à un ou des appels à manifester, d'apprécier le risque de troubles à l'ordre public et, sous le contrôle du juge administratif, de prendre les mesures de nature à prévenir de tels troubles, au nombre desquelles figure, le cas échéant, l'interdiction de la manifestation, si une telle mesure présente un caractère adapté, nécessaire et proportionné aux circonstances, en tenant compte des moyens humains, matériels et juridiques dont elle dispose. Une mesure d'interdiction, qui ne peut être prise qu'en dernier recours, peut être motivée par le risque de troubles matériels à l'ordre public, en particulier de violences contre les personnes et de dégradations des biens, et par la nécessité de prévenir la commission suffisamment certaine et imminente d'infractions pénales susceptibles de mettre en cause la sauvegarde de l'ordre public même en l'absence de troubles matériels.

6 Par son arrêté du 26 août 2024, la préfète du Val-de-Marne a entendu interdire le rassemblement organisé le 27 août 2024 par le syndicat requérant au motif d'une part que, ce même jour, le parcours de la flamme paralympique comportait deux étapes dans le département, et, d'autre part, que ce rassemblement nécessiterait une mobilisation des effectifs de police qui mettrait en péril le maintien de l'ordre public sur le reste du département.

7 Toutefois, le syndicat requérant fait valoir, sans être réellement contesté sur ce point, que le cheminement de la flamme paralympique aura lieu tout d'abord à Sucy-en-Brie entre 9 heures et 11 heures, sur un parcours reliant le Château au stade " Christine Arron " et situé à environ sept kilomètres du lieu du rassemblement projeté, et n'aura donc pas lieu concomitamment, et ensuite à Valenton à partir de 13h30 et partira du parvis du Château pour rejoindre le Parc départemental de la Plage Bleue, soit un trajet de 800 mètres devant se terminer vers 14 heures 45, et qu'il ne sera donc pas compromis par le déroulement de la manifestation projetée, prévue à partir de 16 heures, toujours à environ sept kilomètres de là. Par ailleurs, il fait remarquer qu'il ne ressort pas des éléments disponibles que la préfète du Val-de-Marne ait cru nécessaire de mettre en place un dispositif de surveillance particulier pour le passage de la flamme paralympique dans le département. Enfin, il note que ce rassemblement, quasi hebdomadaire depuis plus de deux ans, ne réunira que peu de participants, eu égard à la période des congés d'été, et que le dernier en date, organisé au début mois de juillet 2024, n'a nécessité la mobilisation que de deux fonctionnaires de police, essentiellement pour permettre le passage des axes routiers, et s'est déroulé pacifiquement.

8 Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté attaqué porte une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de manifester. Par suite, il y a lieu d'en ordonner la suspension.

Sur les frais liés au litige :

9 Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat

(préfète du Val-de-Marne) une somme de 2.000 euros à verser à l'Union syndicale Solidaires du Val-de-Marne sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté n° 2024-02928 de la préfète du Val-de-Marne est suspendue.

Article 2 : L'Etat (préfète du Val-de-Marne) versera une somme de 2.000 euros à

l'Union syndicale Solidaires du Val-de-Marne sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à l'Union syndicale Solidaires du

Val-de-Marne et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera communiquée à la préfète du Val-de-Marne

Le juge des référés,

Signé : M. AymardLa greffière,

Signé : Mme Aubret

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,