Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2410711

lundi 9 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2410711
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationChambre Reconduite à la frontière 12
Avocat requérantCENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a rejeté la requête de M. E, ressortissant marocain, qui contestait l'arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour de trois ans. Le juge a écarté l'ensemble des moyens soulevés, notamment l'incompétence de l'auteur de l'acte, l'insuffisance de motivation, la méconnaissance du droit d'être entendu (article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'UE), l'erreur de droit, et la violation des articles 3 et 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. La solution retenue est fondée sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que sur la délégation de signature régulièrement accordée au signataire de l'arrêté.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 31 août 2024, M. A E, retenu au centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot n° 2, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 août 2024 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) d'ordonner à l'administration la production de son entier dossier.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté a été pris par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il méconnaît son droit d'être entendu tel qu'il est reconnu par les stipulations de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- il est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- il est entaché d'erreur de droit ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

La requête a été communiquée au préfet de la Seine-Saint-Denis, représenté par le cabinet Centaure avocats, qui n'a pas produit de mémoire en défense mais des pièces, enregistrées le 3 septembre 2024.

Le centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot n° 2 a produit des pièces, enregistrées le 6 septembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente du tribunal a désigné M. Bourgau en application des articles L. 921-1 à L. 921-4 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourgau, magistrat désigné ;

- les observations de Me Pelliet-Ribeyre, représentant M. E, présent, qui conclut aux mêmes fins que la requête ; elle reprend les moyens soulevés dans les écritures, qu'elle développe ; elle soutient en outre que l'arrêté attaqué méconnaît la présomption d'innocence, qu'il est entaché d'erreur d'appréciation dès lors que la présence en France de

M. E ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il est entaché de détournement de procédure ;

- les observations de M. E, assisté de M. D, interprète en langue arabe, qui répond aux questions du tribunal ;

- et les observations du préfet de la Seine-Saint-Denis, représenté par Me Dussault.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant marocain né le 12 septembre 1984 à Kentra (Maroc), demande l'annulation de l'arrêté du 28 août 2024 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur la communication du dossier administratif du requérant :

2. Aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin () la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise ". L'affaire est en état d'être jugée, le principe du contradictoire a été respecté et il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier de M. E détenu par l'administration.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, par un arrêté du 3 mai 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du même jour de la préfecture, le préfet de la Seine-Saint-Denis a donné délégation à M. B C, chef du pôle instruction et mise en œuvre des mesures d'éloignement au sein du bureau de l'éloignement et signataire de l'arrêté en litige, à effet de signer notamment les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions contestées manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté contesté, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments afférents à la situation du requérant, énonce l'ensemble des considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde de manière suffisamment circonstanciée pour mettre utilement M. E en mesure d'en discuter les motifs et le juge d'exercer son contrôle en pleine connaissance de cause. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Enfin, aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ".

6. Le droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne, se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

7. Il ressort des pièces du dossier que, lors de son audition par les services de police le 28 août 2024, M. E a été entendu, avant l'édiction des décisions contestées, sur l'irrégularité de sa situation administrative et la perspective de son éloignement. De plus, il ne ressort des pièces du dossier ni que le requérant aurait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux ni qu'il aurait été empêché de s'exprimer avant que ne soit pris l'arrêté litigieux. Enfin, il n'est ni établi ni même allégué que M. E aurait disposé d'autres informations pertinentes à cet égard qui auraient été de nature à faire obstacle à l'édiction des décisions contestées. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit de M. E d'être entendu doit être écarté.

8. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la

Seine-Saint-Denis n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle du requérant avant de prendre les décisions attaquées. Par suite, le moyen doit être écarté.

9. En cinquième lieu, le moyen tiré de l'erreur de droit n'est pas assorti des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. Il ressort des pièces du dossier que M. E, qui déclare être entré en France en juillet 2018, est célibataire et sans enfants à charge. De plus, il ne justifie en France d'aucuns liens privés ou familiaux d'une particulière ancienneté, stabilité et intensité. S'il soutient avoir exercé sans autorisation de travail une activité professionnelle dans la grande distribution de 2018 à août 2023 puis une activité non déclarée de serveur chez un traiteur à l'occasion de mariages, de tels éléments ne suffisent pas à établir l'existence d'une vie privée et familiale au sens des stipulations citées au point précédent. Enfin, il n'établit ni être dépourvu de liens dans son pays d'origine ni être dans l'impossibilité de s'y réinsérer socialement et professionnellement. Dans ces conditions, les décisions attaquées n'ont pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de M. E une atteinte disproportionnée par rapport aux objectifs pour lesquels elles ont été prises. Par suite le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

12. En septième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; / () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; / () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre

public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité (), qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ". Aux termes de l'article L. 612-6 dudit code : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / () ". Et aux termes de son article L. 612-10 : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles

L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".

13. Il ressort des pièces du dossier que le requérant, placé en garde à vue le 27 août dans le cadre d'une enquête pour des faits de viol, a été libéré le 29 août sans faire l'objet d'une mise en examen ni d'un placement en détention provisoire ou sous contrôle judiciaire. De plus, il n'est ni établi ni même allégué que le requérant aurait fait l'objet de condamnations pénales ou serait connu des services de police pour d'autres faits. Dès lors, le préfet ne pouvait légalement se fonder sur la menace à l'ordre public que constitue la présence en France du requérant pour prendre les décisions attaquées. Toutefois, s'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français, il ressort des mentions de l'arrêté attaqué qu'elle est fondée sur le 1°) et non sur le 5°) de l'article L. 611-1, de sorte que le requérant ne peut utilement se prévaloir de ce que sa présence en France ne constitue pas une menace à l'ordre public. S'agissant ensuite de la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, cette dernière est fondée sur le double motif de la menace à l'ordre public et du risque que le requérant se soustraie à exécution de la décision d'éloignement en raison de son entrée irrégulière sur le territoire français et de l'absence de démarche en vue de l'obtention d'un titre de séjour, de sa volonté de se maintenir sur le territoire français, de l'inexécution d'une précédente mesure d'éloignement et de l'absence de garanties de représentation suffisantes faute de disposer d'un document de voyage et d'une résidence effective et permanente dans un local à usage d'habitation. Si, eu égard à ce qui a été dit précédemment, le préfet ne pouvait se fonder sur la menace à l'ordre public, il aurait néanmoins pris la même décision en se fondant uniquement sur le risque de fuite du requérant. S'agissant enfin de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, d'une part, le requérant ne justifie pas de circonstances humanitaires de nature à faire obstacle à l'édiction d'une telle décision. D'autre part, pour fixer à trois ans la durée de l'interdiction de retour, le préfet s'est fondé sur le caractère récent du séjour en France du requérant, sur son absence de vie privée et familiale en France, sur la menace à l'ordre public que constitue sa présence en France et sur la circonstance qu'il s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement édictée le

2 octobre 2018 par le préfet de Seine-et-Marne. Si, eu égard à ce qui a été dit précédemment, le préfet ne pouvait se fonder sur la menace à l'ordre public, il aurait néanmoins pris la même décision en se fondant uniquement sur la faible durée du séjour du requérant, sur son absence de vie privée et familiale en France et sur l'inexécution d'une précédente mesure d'éloignement. Il résulte de ce qui précède que les moyens tirés de la méconnaissance de la présomption d'innocence et de l'erreur d'appréciation doivent être écartés.

14. En huitième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'est pas assorti des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le

bien-fondé.

15. En neuvième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'arrêté attaqué serait entaché de détournement de procédure.

16. En dixième et dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 11, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences des décisions contestées sur la situation personnelle du requérant doit être écarté.

17. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A E et au préfet de la

Seine-Saint-Denis.

Lu en audience publique le 9 septembre 2024.

Le magistrat,

T. BourgauLa greffière,

C. Mahieu

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2410711