Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2410897

lundi 23 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2410897
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationChambre Reconduite à la frontière 12
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a examiné la requête de M. C, ressortissant mauritanien, contestant l'arrêté du 26 août 2024 ordonnant son transfert aux autorités espagnoles responsables de sa demande d'asile. Le requérant invoquait notamment un vice de procédure lié à la méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013. Le tribunal a rejeté la demande d'annulation, considérant que l'entretien individuel mené le 7 mai 2024, avec l'assistance d'un interprète en langue soninké, respectait les garanties prévues par le règlement. La solution retenue confirme la légalité de la décision de transfert, fondée sur le règlement Dublin III et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 1er septembre 2024, M. A C, représenté par Me Fauveau Ivanovic, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 26 août 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a décidé de son transfert aux autorités espagnoles ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale, de lui délivrer une attestation de demande d'asile ainsi que l'imprimé lui permettant de saisir l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard à l'expiration de ce délai ou, à défaut de réexaminer sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à son conseil, sous réserve pour ce dernier de renoncer à la part contributive de l'Etat, sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision contestée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure tiré de la méconnaissance des dispositions des articles 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du

26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604-2013 du

26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne, représentée par le cabinet Actis avocats, qui n'a pas produit de mémoire en défense mais des pièces, enregistrées le

13 septembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente du tribunal a désigné M. Bourgau en application des articles L. 922-1 àL. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourgau, magistrat désigné ;

- les observations de Me Fauveau Ivanovic, représentant M. C, présent, qui conclut aux mêmes fins que la requête ; elle reprend les moyens soulevés dans ses écritures, qu'elle développe et déclare abandonner le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 21 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- les observations de M. C, assisté de M. B, interprète en langue soninké, qui répond aux questions du tribunal ;

- et les observations de la préfète du Val-de-Marne, représentée par Me Benzina.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant mauritanien né le 10 juin 2000 à Nouakchott (Mauritanie), est entré irrégulièrement en France le 27 avril 2024. Il s'est présenté à la préfecture du Val-de-Marne le 7 mai 2024 afin de solliciter le statut de réfugié. La préfète du Val-de-Marne, après avoir constaté que les empreintes décadactylaires de l'intéressé avaient été relevées en Espagne le 31 mars 2024 et obtenu un accord implicite de prise en charge du requérant le 22 juillet 2024, a décidé son transfert aux autorités espagnoles par un arrêté du

26 août 2024, dont le requérant demande l'annulation par la présente requête.

Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / () ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu, en application des dispositions précitées, d'admettre provisoirement M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. () ".

5. Par ailleurs, si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. C a bénéficié, le 7 mai 2024, de l'entretien individuel prévu par les dispositions précitées de l'article 5 du règlement (UE)

n° 604/2013 du 26 juin 2013 en langue française. Toutefois, d'une part, aucune mention du procès-verbal de l'entretien ne permet d'établir que l'administration s'est assurée que le requérant lit, parle et comprend la langue française. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que le guide du demandeur d'asile et les deux brochures d'information A " j'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et B

" je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " lui ont été remis le jour de l'entretien rédigés en soninké, que l'arrêté en litige a été notifié au requérant par le biais d'un interprète en langue soninké et que le requérant était assisté à l'audience par un interprète en langue soninké. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que le déroulement en langue française de son entretien en préfecture méconnaît les dispositions citées au point précédent. De plus, ce vice de procédure, qui a eu une incidence sur la compréhension de l'entretien par le requérant et sur sa capacité à présenter des observations sur sa situation personnelle, l'a privé d'une garantie. Par suite, M. C est fondé à soutenir que la décision contestée a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision par laquelle la préfète du Val-de-Marne a décidé du transfert de M. C aux autorités espagnoles doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Eu égard au motif d'annulation qui en constitue le fondement, le présent jugement, qui n'implique pas nécessairement d'enregistrer la demande d'asile du requérant en procédure dite " normale ", implique en revanche le réexamen de sa situation. Il y a lieu d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

9. M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Fauveau Ivanovic, avocate du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement à Me Fauveau Ivanovic d'une somme de 900 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 26 août 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a décidé du transfert de M. C aux autorités espagnoles est annulé.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, de réexaminer la situation de M. C.

Article 4 : L'Etat versera à Me Fauveau Ivanovic, sous réserve pour cette dernière de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'Etat, une somme de 900 euros sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Fauveau Ivanovic et à la préfète du Val-de-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2024.

Le magistrat,

T. BOURGAULa greffière,

C. MAHIEU

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2410897