Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2411028

lundi 23 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2411028
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de suspension de l'arrêté du 2 août 2024 par lequel le préfet de police a refusé un titre de séjour à M. A, l'a obligé à quitter le territoire français et a prononcé une interdiction de retour de cinq ans. Le juge a considéré que la condition d'urgence n'était pas établie, M. A ne démontrant pas que la décision contestée porterait une atteinte grave et immédiate à sa situation personnelle ou professionnelle, malgré ses allégations. Il a également relevé que les moyens soulevés, notamment l'incompétence de l'auteur de l'acte, le défaut de motivation, l'erreur d'appréciation et la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, n'étaient pas de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté. En conséquence, la requête a été rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction et celles relatives aux frais de justice.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 septembre 2024, M. C A, représenté par Me Farraj, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article

L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 2 août 2024 par lequel le préfet de police a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a interdit son retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans et l'a signalé aux fins de non-admission dans le fichier SIS ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de réexaminer sa situation, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 500 euros par jour de retard, et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de deux jours à compter de la même notification et sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est présumée remplie, alors en outre que le rejet de sa demande de renouvellement de titre porte atteinte à sa liberté d'agir, à sa vie privée et familiale, à sa liberté d'entreprendre et de travailler, ainsi qu'à son droit de propriété ;

- il n'est pas justifié de la compétence de l'auteur de l'arrêté en litige ;

- le rejet de sa demande de titre n'est pas suffisamment motivé, et est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa demande ;

- la commission du titre de séjour aurait dû être saisie, en vertu de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le refus de titre est entaché d'une erreur d'appréciation sur la date de son arrivée en France, attestée par le visa D obtenu le 2 mars 2009, ainsi que sur la durée de sa présence en France, qui n'a pas été prise en compte ;

- l'arrêté ne mentionne qu'une seule demande alors qu'il a complété la demande de renouvellement de son titre de séjour par une demande de délivrance d'une carte de résident, par conséquent le fondement juridique du refus de titre n'est pas clair ;

- l'arrêté évoque une proposition d'une préfète déléguée à l'immigration sans la nommer, ce qui ne permet pas de vérifier la compétence de cette dernière ;

- le préfet de police n'a pas respecté la circulaire ministérielle du 5 février 2024 relative à la loi du 26 janvier 2024, qui vise uniquement les ressortissants étrangers dont le comportement constitue une menace grave à l'ordre public, alors qu'il n'a commis que

deux infractions mineures en quinze ans de présence en France, pour lesquelles il a fait l'objet de condamnations légères ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, alors qu'il vit depuis de nombreux mois avec Mme B, titulaire d'une carte de résident, et qu'ils doivent se marier cette année ;

- la préfecture de police l'a installé dans une situation de précarité administrative, dans l'attente de la réforme du droit des étrangers, alors qu'il remplit les conditions pour obtenir la délivrance d'une carte de résident.

La requête a été communiquée le 6 septembre 2024 au préfet de police, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 18 septembre 2024 à 14h00, ont été entendus :

- le rapport de Mme Letort, qui a informé les parties, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que l'ordonnance à intervenir était susceptible d'être fondée sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions aux fins de suspension de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai et interdiction de retour sur le territoire français, dès lors que le recours en excès de pouvoir formé contre ces décisions a pour effet de suspendre leur mise en œuvre, en application des dispositions des articles L. 722-7 et L. 722-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- et les observations de Me Farraj, représentant M. A, absent, qui soutient en outre qu'il a effectué de nombreuses recherches infructueuses pour vérifier la compétence de l'auteur de l'arrêté, que les violences qui lui sont reprochées sont intervenues dans le contexte de la pandémie alors qu'il s'est défendu dans une bagarre intervenue entre plusieurs personnes, que la seconde infraction trouve son origine dans le simple fait qu'il n'avait pas réalisé la perte de tous ses points de permis et a donné lieu à une simple condamnation à 500 euros d'amende dans le cadre d'une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité, qu'en raison de l'ancienneté de ces infractions il pourra en demander l'effacement sur le fichier TAJ prochainement, qu'ainsi sa présence en France ne représente aucune menace pour l'avenir, et que son activité professionnelle implique de fréquents déplacements en Europe, devenus impossibles dans la situation actuelle, ce qui génère une importante perte de chiffre d'affaires.

Le préfet de police n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'irrecevabilité des conclusions à fin de suspension des décisions portant obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour sur le territoire français :

1. Aux termes de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant l'expiration du délai ouvert pour contester, devant le tribunal administratif, cette décision et la décision fixant le pays de renvoi qui l'accompagne, ni avant que ce même tribunal n'ait statué sur ces décisions s'il a été saisi ". Selon l'article L. 722-8 de ce code : " Lorsque l'étranger ne peut être éloigné en exécution d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, l'autorité administrative ne peut pas procéder à l'exécution d'office de l'interdiction de retour assortissant cette obligation de quitter le territoire français ".

2. L'enregistrement d'un recours en excès de pouvoir formé à l'encontre de l'arrêté du 20 octobre 2023 a pour effet de suspendre la mise en œuvre de l'obligation de quitter le territoire français et l'interdiction de retour sur le territoire français qui l'assortit, en vertu des dispositions précitées des articles L. 722-7 et L. 722-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, jusqu'à ce qu'une décision au fond soit définitivement prise par la juridiction administrative. Il s'ensuit que les conclusions aux fins de suspension de la mesure d'éloignement et de l'interdiction de retour sur le territoire français sont irrecevables.

Sur le surplus des conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

4. M. A, ressortissant chinois né le 7 avril 1985 à Fushun (Chine), entré en France le 24 mars 2009, a bénéficié en dernier lieu d'une carte de séjour pluriannuelle mention " entrepreneur/ profession libérale " valable jusqu'au 10 août 2022. Le 5 août 2022, le requérant a demandé le renouvellement de ce titre de séjour, demandée complétée ultérieurement par celle de la délivrance d'une carte de résident. Par un arrêté du 2 août 2024, le préfet de police a rejeté cette demande, a obligé M. A à quitter le territoire français sans délai, a interdit son retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans et l'a signalé aux fins de non-admission sur le fichier Système d'Information Schengen (SIS). M. A demande la suspension de l'exécution de l'ensemble de ces décisions.

En ce qui concerne l'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension de l'exécution d'une décision administrative lorsque l'exécution de celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts que celui-ci entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension de l'exécution d'une décision relative au séjour en France d'un étranger, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate de cette décision sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe remplie dans le cas d'un refus de renouvellement ou d'un retrait du titre de séjour de ce dernier. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision en litige.

6. Au cas d'espèce, il résulte de l'instruction que la demande de titre rejetée par le préfet de police porte notamment sur le renouvellement d'une carte de séjour pluriannuelle mention " entrepreneur / profession libérale ". Le préfet de police, qui n'a pas produit de mémoire en défense et n'était pas représenté à l'audience, ne justifie pas de circonstances particulières de nature à renverser une telle présomption. Par conséquent, la condition tenant à l'urgence au sens des dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.

En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

7. En l'absence de précisions apportées par le préfet de police sur la nature exacte et le contexte des faits reprochés à M. A, pour lesquels il a été condamné le 11 juillet 2020 par le tribunal correctionnel de Paris à six mois d'emprisonnement avec sursis, puis le 10 octobre 2022 par le président du tribunal judiciaire de Paris à une amende de 500 euros, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation sur l'existence d'une menace à l'ordre public est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 2 août 2024 par laquelle le préfet de police a rejeté la demande de renouvellement de titre et de délivrance d'une carte de résident présentée par M. A.

8. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de cette décision doit être suspendue.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. La suspension prononcée implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de police de réexaminer la demande présentée par M. A, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, et de lui délivrer un récépissé ou une attestation de prolongation d'instruction, dans le délai de deux jours à compter de cette même notification. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par la requête.

Sur les frais du litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 2 août 2024 par laquelle le préfet de police a rejeté la demande de renouvellement de titre de séjour présentée par M. A est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de réexaminer la demande présentée par M. A, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, et de lui délivrer un récépissé ou une attestation de prolongation d'instruction, dans le délai de deux jours à compter de cette même notification.

Article 3 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de police.

La juge des référés,

Signé : C. LetortLa greffière,

Signé : C. Sistac

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,