Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2411430

jeudi 3 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2411430
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a suspendu l'exécution de la décision du 4 juin 2024 par laquelle la rectrice de l'académie de Créteil a refusé de scolariser un enfant handicapé en unité localisée pour l'inclusion scolaire (ULIS) pour la rentrée 2024-2025. Le juge a estimé que la condition d'urgence était caractérisée, l'absence de scolarisation adaptée exposant l'enfant à un risque de décrochage et de repli sur soi, et qu'un doute sérieux existait sur la légalité de la décision au regard de l'article L. 351-2 du code de l'éducation, qui impose aux établissements scolaires de suivre les décisions d'orientation de la maison départementale des personnes handicapées.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 16 et 23 septembre 2024, Mme B D, agissant en qualité de représentante légale de son fils mineur

A C, représentée par Me Taron, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de suspendre l'exécution de la décision du 4 juin 2024 par laquelle la rectrice de l'académie de Créteil a refusé de scolariser A C en unité localisée pour l'inclusion scolaire pour la rentrée 2024-2025 ;

2°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Créteil de lui trouver une place dans une unité localisée pour l'inclusion scolaire dans un établissement situé à une distance raisonnable de son domicile, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est caractérisée par l'absence de scolarisation adaptée, alors que A devrait bénéficier d'un placement en institut médico-éducatif et qu'une scolarisation en milieu ordinaire le prive des adaptations éducatives indispensables au développement de ses capacités d'apprentissage ;

- il ne peut pas lui être reproché de ne pas avoir inscrit son fils dans le collège de secteur, au regard du caractère manifestement inadapté de cette scolarisation ;

- la décision en litige est contraire aux dispositions de l'article L. 351-2 du code de l'éducation, selon lequel les décisions de la maison départementale des personnes handicapées s'imposent aux établissements scolaires, sans que l'académie puisse opposer une insuffisance de moyens non établie ;

- le processus d'affectation visé par la décision vise seulement à répartir les élèves en fonction des capacités d'accueil des établissements mais ne permet pas de refuser une scolarisation au sein d'un dispositif adapté à l'enfant ;

- A n'a manifestement pas les capacités pour suivre un enseignement en classe de sixième en milieu ordinaire, sans possibilité pour les enseignants de l'accompagner, ce qui l'exposerait à un décrochage, source d'anxiété et de repli sur soi.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 septembre 2024, la rectrice de l'académie de Créteil conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la décision en litige organise l'affectation de A C dans son collège de secteur dès lors que ses services ont demandé à Mme D de confirmer l'inscription de son fils, en vain, par conséquent l'absence de scolarisation de l'enfant n'est pas de son fait ;

- le manque de place dans le dispositif ULIS Collège ne permet pas d'en attribuer une immédiatement à A C, qui est placé sur une liste d'attente prioritaire ;

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que le fils de Mme D est affecté au sein du collège de son secteur.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 26 septembre 2024 à 14h00, ont été entendus :

- Mme Letort, qui a lu son rapport ;

- et les observations de Me Taron, représentant Mme D, présente, qui soutient en outre qu'elle assure seule la prise en charge de son fils, que la décision prise par la maison départementale des personnes handicapées ne prévoit aucune alternative à l'orientation en ULIS alors qu'elle tient compte de l'impossibilité de procéder à l'orientation en IME initialement prononcée, que la défense ne justifie pas de l'absence de places disponibles en ULIS ni des diligences accomplies pour en attribuer une à son fils, tandis qu'aucune liste d'attente n'est produite, et que l'absence de scolarisation de A trouve son origine dans le fait qu'une inscription en classe de 6ème en milieu normal le placerait nécessairement en situation d'échec.

La rectrice de l'académie de Créteil n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, scolarisé en dernier lieu en classe de cours moyen

2ème année de l'unité localisée pour l'insertion scolaire de l'école élémentaire Valmy de Charenton-le-Pont, a bénéficié d'une décision du 16 avril 2024 par laquelle la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées de la maison départementale des personnes handicapées du Val-de-Marne a prononcé son orientation vers un dispositif ULIS à partir du 1er septembre 2024. Par une décision du 4 juin 2024, la rectrice de l'académie de Créteil a informé Mme D que son fils ne serait pas scolarisé au sein d'une unité localisée pour l'insertion scolaire à la rentrée de l'année scolaire 2024-2025. Mme D demande la suspension de l'exécution de cette décision.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

En ce qui concerne l'urgence :

3. Il résulte des dispositions précitées que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

4. Il résulte de l'instruction que, alors que la rentrée scolaire est intervenue depuis plusieurs semaines, le jeune A est à ce jour dépourvu de toute scolarité, en conséquence du rejet par l'académie de Créteil de la demande d'orientation en unité localisée pour l'inclusion scolaire (ULIS) dès lors que, selon les termes non contestés de Mme D, une scolarisation de son fils en classe de sixième en milieu ordinaire serait nécessairement vouée à l'échec. Au regard de telles circonstances, la condition d'urgence posée par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.

En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision 4 juin 2024 :

5. Aux termes de l'article L. 351-1 du code de l'éducation : " Les enfants et adolescents présentant un handicap ou un trouble de santé invalidant sont scolarisés dans les écoles maternelles et élémentaires (), si nécessaire au sein de dispositifs adaptés, lorsque ce mode de scolarisation répond aux besoins des élèves ". Selon l'article L. 351-2 du même code : " La commission mentionnée à l'article L. 146-9 du code de l'action sociale et des familles désigne les établissements ou les services ou à titre exceptionnel l'établissement ou le service correspondant aux besoins de l'enfant ou de l'adolescent en mesure de l'accueillir. La décision de la commission s'impose aux établissements scolaires ordinaires et aux établissements ou services mentionnés au 2° et au 12° du I de l'article L. 312-1 du code de l'action sociale et des familles dans la limite de la spécialité au titre de laquelle ils ont été autorisés ou agréés () ". L'article D. 351-7 de ce code prévoit que " 1° La commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées se prononce sur l'orientation propre à assurer la scolarisation de l'élève handicapé, au vu du projet personnalisé de scolarisation élaboré par l'équipe pluridisciplinaire et des observations formulées par l'élève majeur ou, s'il est mineur, ses parents ou son représentant légal. Elle prend, en fonction des besoins de l'élève, les décisions d'orientation mentionnées à l'article D. 351-4, a) Soit en milieu scolaire ordinaire, y compris au sein des dispositifs collectifs de scolarisation et des enseignements adaptés ; b) Soit au sein des unités d'enseignement définies à l'article D. 351-17 () ". Enfin, l'article D. 351-17 du même code dispose que " Afin d'assurer la scolarisation et la continuité des parcours de formation des enfants et adolescents présentant un handicap ou un trouble de la santé invalidant qui nécessite un séjour dans un établissement de santé ou un établissement médico-social, une unité d'enseignement peut être créée au sein des établissements ou services mentionnés au 2° du I de l'article L. 312-1 du code de l'action sociale et des familles ou des établissements mentionnés au livre Ier de la sixième partie du code de la santé publique, accueillant des enfants ou des adolescents qui ne peuvent effectuer leur scolarité à temps plein dans une école ou un établissement scolaire ".

6. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions que l'Etat, tenu légalement d'assurer aux enfants handicapés une prise en charge éducative au moins équivalente, compte tenu de leurs besoins propres, à celle dispensée aux enfants scolarisés en milieu ordinaire, doit prendre l'ensemble des mesures et mettre en œuvre les moyens nécessaires pour que cette obligation ait un caractère effectif.

7. Il résulte de l'instruction que par une décision du 29 juin 2021, la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées du Val-de-Marne a prononcé l'orientation du jeune A en institut médico-éducatif, pour une durée de dix ans et que, à défaut de places disponibles, l'enfant a bénéficié d'une orientation en ULIS par une décision rendue par la même commission le 16 avril 2024. Si la rectrice de l'académie de Créteil fait valoir que A est inscrit sur une liste d'attente prioritaire pour une affectation dans un dispositif ULIS Collège, elle ne justifie ni de l'insuffisance des places disponibles, ni des démarches effectuées dans la recherche d'une place pour le fils de Mme D. Il s'ensuit qu'en l'état de l'instruction, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 4 juin 2024 par laquelle la rectrice de l'académie de Créteil a rejeté la demande d'inscription de A C en unité localisée pour l'insertion scolaire au titre de l'année scolaire 2024-2025.

8. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de cette décision doit être suspendue.

Sur les conclusions à fin d'injonction avec astreinte :

9. La suspension prononcée implique nécessairement qu'il soit enjoint à la rectrice de l'académie de Créteil de réexaminer la demande présentée par Mme D, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par la requête.

Sur les frais du litige :

10. Mme D a présenté une demande d'aide juridictionnelle enregistrée le 18 juillet 2024 par le bureau de l'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Melun. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Taron, avocat de Mme D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Taron de la somme de 1 500 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision de la rectrice de l'académie de Créteil du 4 juin 2024 est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Créteil de réexaminer la demande présentée par Mme D, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 500 euros à Me Taron, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B D et à la ministre de l'éducation nationale.

Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Créteil.

La juge des référés,La greffière,

Signé : C. LetortSigné : C. Sistac

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,