Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2401106
jeudi 11 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2401106 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Juge des référés |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 5 avril 2024, M. A B, représenté par Me Dhib, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 3 avril 2024 par lequel le préfet du Var l'a obligé à quitter sans délai le territoire français et a édicté une interdiction de retour pour une durée d'un an, et l'arrêté du même jour par lequel le préfet l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées ;
- il existe un vice de procédure tiré de ce qu'il n'a pas pu bénéficier d'un interprète présent physiquement lors de la rétention, mais d'un interprète par téléphone ;
- le nom de l'interprète n'est pas mentionné, de sorte qu'il ne peut être vérifié ni son identité ni son inscription auprès de la Cour d'appel ;
- il n'a pas fait l'objet d'une assistance par avocat ;
- les décisions attaquées méconnaissent les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 10 avril 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Duran-Gottschalk pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Duran-Gottschalk,
- les observations de Me Pacarin, représentant M. B,
- les observations de M. B, par le truchement d'un interprète en langue turque.
Le préfet du Var n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, né le 3 mars 1989, ressortissant turc, demande l'annulation de l'arrêté du 3 avril 2024 par lequel le préfet du Var l'a obligé à quitter sans délai le territoire français et a édicté une interdiction de retour pour une durée d'un an, et de l'arrêté du même jour par lequel le préfet l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Selon l'article L. 611-1 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () ; 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ". Selon l'article L. 731-1 du même code : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : " 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé. "
3. En premier lieu, selon l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. " Selon l'article L. 613-2 du même code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. " Enfin, selon l'article L. 732-1 du même code : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées. "
4. D'une part, en visant les articles applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet a suffisamment motivé en droit les décisions contestées. D'autre part, en mentionnant notamment la date d'entrée en France du requérant, ses précédentes demandes d'admission au séjour en qualité de réfugié, les refus qui lui ont été opposés, en faisant part d'éléments sur sa vie familiale et ses craintes alléguées en cas de retour en Turquie, et en faisant valoir qu'il existe des risques que l'intéressé se soustraie à la mesure d'éloignement édictée, que l'éloignement demeure une perspective raisonnable pour M. B et qu'il présente des garanties de représentation suffisantes pour être assigné à résidence, le préfet a suffisamment motivé en fait les décisions litigieuses.
5. En deuxième lieu, selon l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque les dispositions du présent code prévoient qu'une information ou qu'une décision doit être communiquée à un étranger dans une langue qu'il comprend, cette information peut se faire soit au moyen de formulaires écrits dans cette langue, soit par l'intermédiaire d'un interprète. L'assistance de l'interprète est obligatoire si l'étranger ne parle pas le français et qu'il ne sait pas lire. En cas de nécessité, l'assistance de l'interprète peut se faire par l'intermédiaire de moyens de télécommunication. Dans une telle hypothèse, il ne peut être fait appel qu'à un interprète inscrit sur une liste établie par le procureur de la République ou à un organisme d'interprétariat et de traduction agréé par l'administration. Le nom et les coordonnées de l'interprète ainsi que le jour et la langue utilisée sont indiqués par écrit à l'étranger. "
6. M. B soutient qu'il n'a pas pu bénéficier d'un interprète présent physiquement lors de la rétention, mais d'un interprète par téléphone, et que le nom de l'interprète n'est pas mentionné, de sorte qu'il ne peut être vérifié ni son identité ni son inscription auprès de la cour d'appel. Il ressort toutefois des pièces du dossier que, préalablement à l'édiction des mesures litigieuses, M. B a pu présenter ses observations, assisté d'un interprète dans la langue turque qu'il comprend, dûment assermenté, et dont le nom figure dans les procès-verbaux établis par les officiers de police. Il ne ressort pas des pièces du dossier que les propos que M. B a échangés avec l'interprète auraient fait l'objet d'une traduction erronée ou qu'il n'aurait pas compris les informations délivrées par cet interprète. M. B a par ailleurs signé sans réserve ces procès-verbaux ainsi que les décisions attaquées. Dans ces conditions, la circonstance que l'intervention de l'interprète par l'intermédiaire de moyens de télécommunications n'aurait pas été nécessaire, au sens des dispositions précitées de l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'a pas privé M. B d'une garantie ni n'a été susceptible d'exercer une influence sur le sens des décisions contestées. Le moyen tiré du vice de procédure doit ainsi être écarté.
7. En troisième lieu, il ressort du procès-verbal du 2 avril 2014 établi à 18h45 que M. B n'a pas souhaité être assisté par un avocat. Le moyen tiré de ce qu'il n'a pas été assisté par un avocat doit donc être écarté.
8. En quatrième lieu, selon les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " Nul ne peut être soumis à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ". Si M. B soutient être exposé à des représailles en cas de retour en Turquie en raison de son passé militant pour la cause kurde, les documents qu'il produit ont déjà été examinés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), qui ont rejeté sa demande d'asile par décision du 22 janvier 2021 pour l'OFPRA, confirmée le 10 mai 2021 par la CNDA, et également par décision de refus de réexamen de la demande d'asile le 11 avril 2023 par l'OFPRA. M. B ne produit par ailleurs pas d'élément actuel au soutien de ses allégations. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit par suite être écarté.
9. En cinquième et dernier lieu, selon l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "
10. Il ressort des pièces du dossier que la demande d'asile de M. B, qui soutient être entré en France le 15 octobre 2020, a été rejetée par l'OFPRA et la CNDA, et qu'il a fait l'objet de deux mesures d'éloignement les 1er juin 2021 et 3 mai 2023. Son épouse et leurs trois enfants résident en Turquie. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à se prévaloir d'une méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, quand bien même il travaillerait en France dans le secteur du bâtiment.
11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que le requérant demande sur leur fondement.
DECIDE :
Article 1er : La requête présentée par M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Var.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 avril 2024.
La magistrate désignée, La greffière,
SignéSigné
K. DURAN-GOTTSCHALK C. PICARD
La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
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