Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2603413

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2603413
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantHUMBERT-SIMEONE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

La Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques a, le 7 juillet 2026, saisi le tribunal en application de l’article L. 52-15 du code électoral sur le fondement de sa décision du 2 juillet 2026 rejetant le compte de campagne de Mme D... B..., candidate tête de liste « « ma Ville, ma Planète » au premier tour des élections municipales et communautaires qui s’est tenu le 15 mars 2026 dans la commune de Saint-Raphaël.

La décision de rejet du compte de campagne est motivée par le fait que Mme B... a payé directement, après désignation de son mandataire, un montant de 1 622 euros de dépenses, soit 36 % du montant total des dépenses du compte et 3,2 % du plafond légal des dépenses. Par conséquent, la commission a considéré que la candidate n’avait pas droit au remboursement de l’Etat consécutivement au rejet de son compte de campagne, en application de l’article L. 52-11-1 du code électoral, et que, dans la mesure où le compte de campagne présentait un solde positif de 5 384 euros, inférieur au montant de l’apport personnel de la candidate, ce solde n’avait pas à faire l’objet d’une dévolution, conformément aux articles L. 52-5 et L. 52-6 du même code.







Par des mémoires enregistrés le 24 juillet 2026 et le 30 août 2026, Mme D... B..., représentée par Me Humbert-Simeone, demande au tribunal de rejeter la saisine de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques, de ne pas prononcer son inéligibilité et de condamner la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques à lui verser la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.


Elle fait valoir que :
-les sommes réglées directement constituent des menues dépenses qui ont fait l’objet d’une justification précise, ont été intégralement retracées dans le compte de campagne et, à l’exception des frais de réception, correspondaient à des besoins urgents pour l’impression des tracts électoraux ; le paiement direct est justifié par l’impossibilité pour le mandataire de récupérer le carnet de chèque avant le 6 mars 2026 et par les exigences de certains commerçants qui n’acceptaient pas les virements et demandaient un paiement direct en boutique ;
-elle n’a jamais eu aucune intention frauduleuse ni aucune volonté délibérée de manquer aux règles de financement des campagnes électorales et il n’existe aucun autre motif d'irrégularité du compte et du montant des sommes en cause ;
-le véritable repère garantissant l’égalité entre les candidats n’est pas le ratio par rapport au montant total des dépenses engagées, mais bien le plafond légal et la somme est négligeable au regard des dépenses autorisées sur la commune de Saint-Raphaël, plafonnées à 50 212 euros ;
-le règlement direct de la somme de 1 622 euros n’a nullement porté atteinte à la sincérité du scrutin ;
-sa liste était constituée principalement de personnes retraitées non aguerries et l’expert-comptable n’a lui-même vu aucune difficulté après avoir été informé du paiement direct de la somme de 1 622 euros.

Par des mémoires enregistrés le 24 août 2026 et 2 septembre 2026, la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques demande au tribunal de constater qu’elle a rejeté à bon droit le compte de campagne de Mme B....

Vu les autres pièces du dossier et notamment la décision du 2 juillet 2026 de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques.

Vu :
- le code électoral ;
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique du 28 septembre 2026 :
-le rapport de M. Riffard ;
-les conclusions de Mme Soddu, rapporteure publique ;
-et les observations de Me Humbert-Simeone, représentant Mme B....







Considérant ce qui suit :


1. Mme D... B... était candidate tête de liste au premier tour des élections municipales et communautaires qui s’est déroulé le 15 mars 2026 dans la commune de Saint-Raphaël. Elle conduisait la liste « ma Ville, ma Planète » qui a obtenu 13,52 % des suffrages exprimés et, par suite, deux sièges au conseil municipal et un siège au conseil communautaire. Par une décision du 2 juillet 2026, la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques a constaté que Mme B... avait payé directement après désignation de son mandataire un montant de dépenses représentant 36 % du montant total des dépenses du compte et 3,2 % du plafond de dépenses, en méconnaissance de l’article L. 52-4 du code électoral et a décidé de saisir le juge de l’élection.

2. Lorsque la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques, après avoir rejeté le compte d’un candidat, saisit régulièrement le juge de l’élection, cette saisine conduit nécessairement le juge, avant de rechercher s’il y a lieu ou non de prononcer l’inéligibilité du candidat et, s’il s’agit d’un candidat proclamé élu, d’annuler son élection ou de le déclarer démissionnaire d’office, à apprécier si le compte de campagne a été rejeté à bon droit par la commission, lorsque le candidat le conteste.



Sur le bien-fondé du rejet du compte de campagne :



3. Aux termes de l’article L. 52-4 du code électoral, dans sa rédaction modifiée par la loi n° 2023-55 du 2 février 2023 : « Tout candidat à une élection déclare un mandataire conformément aux articles L. 52-5 et L. 52-6 au plus tard à la date à laquelle sa candidature est enregistrée. Ce mandataire peut être une association de financement électoral, ou une personne physique dénommée "le mandataire financier". Un même mandataire ne peut être commun à plusieurs candidats. / Le mandataire recueille, pendant les six mois précédant le premier jour du mois de l'élection et jusqu'à la date du dépôt du compte de campagne du candidat, les fonds destinés au financement de la campagne. / Il règle les dépenses engagées en vue de l'élection et antérieures au tour de scrutin où elle a été acquise, à l'exception des dépenses prises en charge par un parti ou groupement politique. Les dépenses antérieures à sa désignation payées directement par le candidat ou à son profit, ou par l'un des membres d'un binôme de candidats ou au profit de ce membre, font l'objet d'un remboursement par le mandataire et figurent dans son compte de dépôt (…) ». Selon l’article L. 52-6 du même code : « (…) Le mandataire financier est tenu d'ouvrir un compte de dépôt unique retraçant la totalité de ses opérations financières (…) ».


4. En raison de la finalité poursuivie par les dispositions des articles L. 52-4 et L. 52-6 du code électoral, l’obligation de financer toute dépense effectuée en vue de la campagne exclusivement à partir du compte unique ouvert à cette seule fin par le mandataire financier désigné par le candidat constitue une formalité substantielle à laquelle il ne peut, en principe, pas être dérogé. Le règlement direct de menues dépenses par le candidat ou par toute autre personne participant à sa campagne, y compris son mandataire financier sur ses fonds propres, ne peut être admis qu’à la double condition que leur montant soit faible par rapport au total des dépenses du compte de campagne et négligeable au regard du plafond de dépenses autorisées fixé par l’article L. 52‑11 du code électoral. Enfin, l’obligation faite aux candidats de ne régler les dépenses de leur campagne que par l’intermédiaire du mandataire financier ne s’applique qu’à compter de la désignation de celui-ci.



5. Il résulte de l’instruction que le compte de campagne de Mme B... fait apparaître un montant de dépenses déclarées de 4 481 euros et un montant de recettes déclarées de 9 865 euros dont 9 750 euros d’apport personnel et que le plafond des dépenses a été fixé à 50 212 euros pour la commune de Saint-Raphaël en ce qui concerne les listes présentes au premier tour. Il est constant que Mme B... et une de ses colistières ont payé directement, après désignation du mandataire et ouverture du compte bancaire le 16 janvier 2026, 1 622 euros de dépenses soit 36 % de leur montant total et 3,2 % du plafond des dépenses, en méconnaissance de l’article L. 52-4, alinéa 3, du code électoral dont les prescriptions, dépourvues d'ambiguïté, présentent un caractère substantiel. Les dépenses en cause ont concerné, pour l’essentiel, des achats de fournitures pour l’impression des tracts de propagande électorale. Ce montant n’est pas faible au regard du total des dépenses de campagne de Mme B... ni négligeable au regard du plafond des dépenses. En outre, Mme B... n’établit pas que le paiement direct de ces sommes résultait de l’impossibilité pour le mandataire de récupérer le carnet de chèques auprès de la banque avant le 6 mars 2026, alors que le compte bancaire avait été ouvert dès le 16 janvier 2026, ni que le règlement des dépenses ne pouvait intervenir au moyen d’un virement bancaire. Dans ces conditions, la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques a rejeté à bon droit le compte de campagne de Mme B....


Sur l’inéligibilité de la candidate :


6. Aux termes de l’article L. 118-3 du même code, dans sa rédaction issue de la loi n° 2019‑1269 du 2 décembre 2019 visant à clarifier diverses dispositions du droit électoral : « Lorsqu'il relève une volonté de fraude ou un manquement d'une particulière gravité aux règles de financement des campagnes électorales, le juge de l'élection, saisi par la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques, peut déclarer inéligible : / 1° Le candidat qui n'a pas déposé son compte de campagne dans les conditions et le délai prescrits à l'article L. 52-12 (…). / L'inéligibilité mentionnée au présent article est prononcée pour une durée maximale de trois ans et s'applique à toutes les élections. Toutefois, elle n'a pas d'effet sur les mandats acquis antérieurement à la date de la décision. / En cas de scrutin binominal, l'inéligibilité s'applique aux deux candidats du binôme (…) / Si le juge de l'élection a prononcé l'inéligibilité d'un candidat ou des membres d'un binôme proclamé élu, il annule son élection ou, si l'élection n'a pas été contestée, déclare le candidat ou les membres du binôme démissionnaires d’office ».


7. En vertu des dispositions précitées de l’article L. 118-3 du code électoral et en dehors des cas de fraude, le juge de l’élection prononce l’inéligibilité d’un candidat s’il constate un manquement d’une particulière gravité aux règles de financement des campagnes électorales. Pour déterminer si un manquement est d’une particulière gravité, au sens de ces dispositions, il incombe au juge de l’élection d’apprécier, d’une part, s’il s’agit d’un manquement caractérisé à une règle substantielle relative au financement des campagnes électorales et, d’autre part, s’il présente un caractère délibéré. En cas de manquement aux dispositions de l’article L. 52-4 du code électoral, il incombe au juge de tenir compte de la nature de la règle méconnue, du caractère délibéré ou non du manquement, de l’existence éventuelle d’autres motifs d’irrégularité du compte, du montant des sommes en cause ainsi que de l’ensemble des circonstances de l’espèce.


8. Il résulte de l’instruction que dix factures ont été réglées directement du 1er décembre 2025 au 25 février 2026 pour l’achat de cartouches d’impression de tracts et deux factures du 5 février 2026 au 25 février 2026 pour des frais de réception, à hauteur de la somme de 1 622 euros. Comme il a été dit au point 5, ce montant n’est pas faible au regard du total des dépenses de campagne de la candidate ni négligeable au regard du plafond des dépenses. En outre, Mme B... n’établit pas que le paiement direct de ces sommes résultait de l’impossibilité pour le mandataire de récupérer le carnet de chèques auprès de la banque avant le 6 mars 2026, alors que le compte bancaire avait été ouvert dès le 16 janvier 2026, ni que le règlement des dépenses ne pouvait intervenir au moyen d’un virement bancaire. Enfin, Mme B... ne peut utilement se prévaloir de ce que le montant des dépenses payées directement reste négligeable par rapport au montant total des dépenses des comptes de campagne de ses adversaires, de ce que le paiement direct ne lui a apporté aucun avantage financier illicite et qu’il n’a pas porté atteinte à la sincérité du scrutin, ni s’appuyer sur le contenu d’un courriel de l’expert-comptable daté du 15 avril 2026 validant les écritures comptables subséquentes. Le paiement direct constitue un manquement caractérisé à une règle substantielle relative au financement des campagnes électorales. Par suite, cette carence doit être regardée comme présentant un caractère délibéré, constitutif d’un manquement d’une particulière gravité au sens des dispositions précitées. Toutefois, il y a lieu de prendre en considération la circonstance que le compte de campagne de Mme B... ne présente pas d’autre irrégularité. Ainsi, dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de déclarer Mme B... inéligible pendant une durée de six mois à compter de la date à laquelle le présent jugement deviendra définitif.

9. L’article L. 2121-4 du code général des collectivités territoriales prévoit que la démission d’un membre du conseil municipal « est définitive dès sa réception par le maire, qui en informe immédiatement le représentant de l'Etat dans le département » et le dernier alinéa de l’article L. 5211-1 du même code que « Pour l'application de l'article L. 2121-4, la démission d'un membre de l'organe délibérant des établissements publics de coopération intercommunale est adressée au président. La démission est définitive dès sa réception par le président, qui en informe immédiatement le maire de la commune dont le membre démissionnaire est issu. ».

10. Il résulte de l’instruction que, par une lettre du 19 juillet 2026, parvenue le 23 juillet suivant dans les services de la mairie de Saint-Raphaël, Mme B... a expressément démissionné de ses mandats de conseillère municipale de la commune de Saint-Raphaël et de conseillère communautaire de la communauté d’agglomération « Estérel Cote d’Azur Agglomération » et que, par une lettre du 23 juillet 2026, le maire de cette commune en a informé le préfet du Var. Par suite, conformément à l’article L. 2121-4 du code général des collectivités territoriales, la démission de Mme B... est définitive et il n’y pas lieu pour le tribunal de déclarer Mme B... démissionnaire d’office des ses mandats de conseillère municipale et de conseillère communautaire.


Sur l’application des articles L. 270 et L. 273-10 du code électoral :

11. Aux termes du premier alinéa de l’article L. 270 du code électoral : « Le candidat venant sur une liste immédiatement après le dernier élu est appelé à remplacer le conseiller municipal élu sur cette liste dont le siège devient vacant pour quelque cause que ce soit. La constatation, par la juridiction administrative, de l'inéligibilité d'un ou plusieurs candidats n'entraîne l'annulation de l'élection que du ou des élus inéligibles. La juridiction saisie proclame en conséquence l'élection du ou des suivants de liste (…) » et aux termes de l’article L. 273-10 du même code : « Lorsque le siège d'un conseiller communautaire devient vacant, pour quelque cause que ce soit, il est pourvu par le candidat de même sexe élu conseiller municipal suivant sur la liste des candidats aux sièges de conseiller communautaire sur laquelle le conseiller à remplacer a été élu. (…) La constatation, par la juridiction administrative, de l'inéligibilité d'un ou plusieurs candidats n'entraîne l'annulation de l'élection que du ou des conseillers communautaires inéligibles. La juridiction saisie proclame en conséquence l'élection du ou des candidats désignés en application des deux premiers alinéas. ». La désignation du remplaçant d’un conseiller municipal dont le siège devient vacant, faite en application du premier alinéa de l’article L. 270 du code électoral, résulte de la proclamation du candidat, rendue publique par la mention de son nom dans le tableau du conseil municipal.



12. Par application des dispositions des articles L. 270 et L. 273-10 du code électoral, il y a lieu pour le tribunal de proclamer élue Mme C... A..., inscrite en 3ème position sur la liste « ma Ville, ma Planète », en qualité de conseillère municipale de la commune de Saint-Raphaël et, par voie de conséquence, en tant que première candidate de même sexe élue conseillère municipale sur la même liste que Mme B..., de la proclamer élue en qualité de conseillère communautaire de la communauté d’agglomération Estérel Côte d’Azur Agglomération.



Sur les conclusions présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative :



13. Ces dispositions font obstacle à ce que l’Etat qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance supporte la charge des frais exposés par Mme B... et non compris dans les dépens.


D E C I D E :


Article 1er : Le compte de campagne de Mme D... B... a été rejeté à bon droit par la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques.

Article 2 : Mme D... B... est déclarée inéligible à tout mandat pour une durée de six mois à compter de la date à laquelle le présent jugement revêtira un caractère définitif.

Article 3 : Mme C... A... est proclamée élue en qualité de conseillère municipale de la commune de Saint-Raphaël en remplacement de Mme D... B..., à compter de la date à laquelle le présent jugement revêtira un caractère définitif.

Article 4 : Mme C... A... est proclamée élue en qualité de conseillère communautaire de la communauté d’agglomération Estérel Côte d’Azur Agglomération en remplacement de Mme D... B..., à compter de la date à laquelle le présent jugement revêtira un caractère définitif.

Article 5 : Les conclusions présentées par Mme B... au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.





Article 6 : Le présent jugement sera notifié dans les huit jours, en application de l’article R. 117-1 du code électoral, à la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques, à Mme D... B... et au préfet du Var.


Copie pour information en sera adressée à la commune de Saint-Raphaël, à la communauté d’agglomération Estérel Côte d’Azur Agglomération et à Mme C... A....

Délibéré après l'audience du 28 septembre 2026, à laquelle siégeaient :

Mme Bernabeu, président,
M. Riffard, premier conseiller,
M. Souchaud, conseiller.

Le présent jugement a été rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.

Le rapporteur,

signé


D. RIFFARD



La présidente,

signé


M. BERNABEU



La greffière,

signé


L. BERENGUIER

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,