Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2217353

mercredi 17 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2217353
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre (JU)

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a été saisi par la société In'li d'une demande d'indemnisation pour le refus du préfet des Hauts-de-Seine de prêter le concours de la force publique afin d'exécuter un jugement d'expulsion du 29 mai 2020. Le tribunal a jugé que l'État est tenu de prêter son concours à l'exécution des décisions de justice et que son refus ouvre droit à réparation, conformément aux articles L. 153-1 et R. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution. La responsabilité de l'État a été engagée, et la société In'li a obtenu la condamnation de l'État à lui verser 4 645,62 euros pour le préjudice subi entre le 1er juin 2021 et le 1er juillet 2022, ainsi que 5 000 euros pour le trouble de jouissance, avec intérêts au taux légal à compter du 29 décembre 2021 et capitalisation. Les textes appliqués incluent le code des procédures civiles d'exécution et l'ordonnance n° 2021-141 du 10 février 2021 prolongeant la trêve hivernale.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 décembre 2022, la société In'li, représentée par Me Gallon, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 4 645,62 euros en réparation du préjudice résultant du refus du préfet des Hauts-de-Seine de lui prêter le concours de la force publique pour l'exécution de la décision de justice du 29 mai 2020 ;

2°) d'assortir cette somme des intérêts au taux légal à compter du 29 décembre 2021, date de réception par l'administration de sa demande indemnitaire préalable et de leur capitalisation ;

3°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 5 000 euros au titre du dédommagement du trouble résultant pour elle de l'impossibilité de disposer de son bien ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 525 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que la responsabilité de l'Etat est engagée en raison du refus du préfet de lui accorder le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion des occupants sans titre du logement dont elle est propriétaire.

La requête a été communiquée au préfet des Hauts-de-Seine qui n'a pas produit de mémoire.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- l'ordonnance n° 2021-141 du 10 février 2021 relative au prolongement de la trêve hivernale

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Chaufaux en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Le rapporteur public a été dispensé, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Chaufaux, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. La société In'li a donné en location à M. B et Mme A un logement, dont elle est propriétaire, au sein d'un immeuble sis 17 rue du Port Galand à Bagneux, en vertu d'un contrat de bail à usage d'habitation en date du 12 décembre 2018. Par un jugement du 29 mai 2020, le tribunal de proximité d'Antony a notamment prononcé la résiliation du bail aux torts des locataires et ordonné l'expulsion de ceux-ci ainsi que celle de tous les occupants de leur chef, au besoin avec le concours de la force publique, à l'expiration d'un délai de deux mois suivant la signification d'un commandement de quitter les lieux. Un commandement de quitter les lieux a été émis le 16 juin 2020. Le concours de la force publique en vue de l'exécution du jugement du 29 mai 2020 a été requis le 2 septembre 2020, une itérative de la réquisition ayant été notifiée le 11 février 2022. A défaut de réponse du préfet des Hauts-de-Seine, la société In'li a formulé le 28 décembre 2021 auprès du préfet une demande indemnitaire préalable, implicitement rejetée le 1er mars 2022. Par la présente requête, la société In'li demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 4 645,62 euros en réparation des préjudices résultant du refus d'octroi de la force publique pour la période allant du 1er juin 2021 au 1er juillet 2022, assortie des intérêts et de leur capitalisation, ainsi que la somme de 5 000 euros au titre du dédommagement du trouble résultant pour elle de l'impossibilité de disposer de son bien.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation. () ". Aux termes de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. () Toute décision de refus de l'autorité compétente est motivée. Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus. () ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 412-6 du même code : " Nonobstant toute décision d'expulsion passée en force de chose jugée et malgré l'expiration des délais accordés en vertu de l'article L. 412-3, il est sursis à toute mesure d'expulsion non exécutée à la date du 1er novembre de chaque année jusqu'au 31 mars de l'année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l'unité et les besoins de la famille. ". Aux termes de l'article 1er de l'ordonnance n°2021-141 du 10 février 2021 relative au prolongement de la trêve hivernale : " Pour l'année 2021, la période mentionnée au troisième alinéa de l'article L. 115-3 du code de l'action sociale et des familles et au premier alinéa de l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution est prolongée jusqu'au 31 mai 2021. "

3. Tout justiciable nanti d'une décision de justice exécutoire est en droit d'obtenir, si nécessaire, que l'État lui apporte l'assistance de la force publique pour son exécution. L'État ne peut légalement refuser de prêter le concours de la force publique que si l'exécution forcée de la décision de justice est de nature à porter à l'ordre public des troubles d'une exceptionnelle gravité. L'autorité de police dispose, sous réserve de l'application éventuelle de l'article L. 412-6, d'un délai de deux mois pour assurer l'exécution forcée d'un jugement d'expulsion et, passé ce délai, le justiciable nanti d'un tel jugement est en droit d'obtenir la réparation intégrale des préjudices dont l'inexécution de la décision de justice est à l'origine.

4. Il résulte de l'instruction que le concours de la force publique a été sollicité le 2 septembre 2020 en vue de l'exécution du jugement du 29 mai 2020 du tribunal de proximité d'Antony. Il n'est pas contesté que le concours de la force publique n'a pas été octroyé. Par suite, compte tenu du délai normal de deux mois dont dispose l'administration pour exercer son action et de la trêve hivernale prolongée en 2021 jusqu'au 31 mai 2021 en application de l'article 1er de l'ordonnance du 10 février 2021 précité, la responsabilité de l'État s'est trouvée engagée à compter du 1er juin 2021 et jusqu'au 1er juillet 2022, date à laquelle la société requérante a arrêté les comptes.

En ce qui concerne les préjudices allégués :

5. En premier lieu, le montant dont l'Etat est redevable au titre de l'indemnité pour perte de loyers et charges équivaut la dette locative qui, pendant la période de responsabilité, a été contractée par l'occupant vis-à-vis du bailleur. Pour calculer cette dette, il convient de prendre en considération, d'une part, le montant des charges et du loyer, tel qu'il résulte du bail en vigueur, à l'exclusion de tout éventuel supplément de loyer ou de tous frais dont il ne serait pas établi qu'ils constitueraient directement et certainement la conséquence du refus de concours de la force publique durant la période considérée et, après, le cas échéant, imputation de l'aide personnalisée au logement, et d'autre part, des versements effectués par le locataire durant et après la période en cause, lesquels s'imputent toutefois en priorité sur le solde de la dette à la date du début de la période de responsabilité, lorsque les occupants n'ont pas clairement manifesté leur volonté d'affecter ces remboursements à la dette due au titre de cette période.

6. Il résulte de l'instruction que le préjudice locatif de la société requérante correspond aux indemnités d'occupation impayées au cours de la période de responsabilité du 1er juin 2021 au 1er juillet 2022. Il y a lieu de fixer le montant de l'indemnité due à ce titre à la somme de 4 645,62 euros, somme demandée par la société requérante.

7. En second lieu, la société requérante soutient avoir subi un préjudice résultant de l'impossibilité de disposer librement de son bien. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que ce préjudice soit distinct de celui cité au point 6. Par suite, il y a lieu d'écarter la demande d'indemnisation présentée à ce titre par la société requérante.

8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'évaluer à la somme de 4 645,62 euros le préjudice subi par la société requérante à raison du refus de concours de la force publique.

En ce qui concerne les intérêts et la capitalisation des intérêts :

9. En premier lieu, il n'est pas contesté que la société In'li a présenté une demande d'indemnisation au préfet des Hauts-de-Seine le 28 décembre 2021, réceptionnée le 29 décembre 2021. Il s'ensuit que la société requérante a droit, sur la somme mentionnée au point 8, aux intérêts au taux légal, à compter du 29 décembre 2021, date de réception par l'administration de sa demande préalable d'indemnisation.

10. En second lieu, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière.

11. Il y a lieu de faire droit à la demande de capitalisation de la société In'li à compter du 29 décembre 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur la subrogation :

12. Il y a lieu de subordonner le versement de l'indemnité allouée à la subrogation de l'État dans les droits que détient la société In'li à l'encontre de l'occupant du logement en cause, à raison de l'occupation indue pendant la période de responsabilité de l'État, dans la limite du montant de l'indemnité mise à sa charge à ce titre par le présent jugement.

Sur les frais du litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par la société In'li et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la société In'li une somme de 4 645,62 euros avec intérêts au taux légal à compter du 29 décembre 2021. Les intérêts échus à la date du 29 décembre 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Le paiement de cette indemnité est subordonné à la subrogation de l'Etat dans les droits de la société In'li à l'encontre des occupants du logement en cause, durant la période de responsabilité de l'Etat, à concurrence du montant de cette indemnité.

Article 3 : L'Etat versera à la société In'li la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus de conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société In'li et au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 juillet 2024.

La magistrate désignée,

signé

E. ChaufauxLa greffière,

signé

S. Le Gueux

La République mande et ordonne au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.