Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2313519

lundi 23 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2313519
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationPole Social (JU)

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise, statuant en formation sociale, a examiné le recours de Mme A E contestant deux indus : un de revenu de solidarité active (RSA) de 20 941 euros (période juillet 2020-janvier 2023) et un d’allocation de logement familiale (ALF) de 6 143 euros (période février 2021-janvier 2023). La requérante invoquait notamment des vices de procédure, l’absence de preuve d’une vie maritale dissimulée, et la prescription. Le tribunal a jugé qu’il n’y avait plus lieu de statuer sur l’indu de RSA, le département ayant pris une nouvelle décision explicite en cours d’instance. Pour le surplus, la solution retenue repose sur l’application des articles L. 114-10 et L. 114-21 du code de la sécurité sociale, ainsi que de l’article R. 262-92-1 du code de l’action sociale et des familles.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 5 octobre 2023 et 9 septembre 2024, Mme A E, représentée par Me Moutoussamy, demande au tribunal:

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le département du Val-d'Oise a confirmé, sur recours administratif préalable obligatoire du 4 avril 2023, l'indu de revenu de solidarité active (RSA) mis à sa charge pour la somme 20 941 euros, initialement versée entre le 1er juillet 2020 et le 31 janvier 2023 ;

2°) d'annuler la décision du 13 juin 2023 par laquelle la caisse d'allocations familiales (CAF) du Val-d'Oise a confirmé, sur recours préalable obligatoire, mettre à sa charge un indu de 6 143 euros correspondant au versement de l'allocation de logement familiale (ALF) pour la période allant du 1er février 2021 au 1er janvier 2023 ;

3°) d'enjoindre à la CAF du Val-d'Oise de lui restituer l'ensemble des sommes déjà recouvrées.

Elle soutient que :

s'agissant de l'indu de RSA :

- les décisions sont entachée de vices de procédure en ce que la commission de recours amiable (CRA) de la CAF n'a pas été saisie de son recours contestant l'indu de RSA préalablement à son édiction ;

s'agissant de l'indu d'ALF :

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence négative, dès lors que le directeur de la CAF n'a pas exercé sa compétence en ne statuant pas sur son recours, se bornant à lui transmettre l'avis de la CRA ;

s'agissant de l'ensemble des décisions :

- les décisions méconnaissent les dispositions de l'article L. 114-21 du code de la sécurité sociale faute pour les défendeurs d'établir qu'elle a eu droit à l'information sur la teneur et l'origine des informations recueillies auprès de tiers, prévue par ces dispositions ;

- elles méconnaissent les dispositions de l'article L. 114-10 du code de la sécurité sociale dès lors qu'il n'est pas rapporté la preuve de l'assermentation et de l'agrément de l'agent de contrôle ;

- les indus litigieux n'ont pas fait l'objet d'une notification conforme à l'article R. 262-92-1 du code de l'action sociale et des familles, dès lors que la CAF a notifié un indu de " prestations familiales " qui visait également un indu de RSA et d'APL, et que le montant individuel de chaque indu n'a pas été notifié ;

- le caractère contradictoire de la procédure a été méconnue, faute pour la CAF et le département d'avoir faire entièrement droit à la demande de pièces adressée le 4 avril 2023 ;

- la créance n'est pas fondée, dès lors qu'elle n'a dissimulé aucune vie maritale.

- en tout état de cause, la prescription biennale a été illégalement levée.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 31 mai 2024 et 21 août 2024, le département du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête, faisant valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

La CAF du Val-d'Oise, à qui la requête a été communiquée, n'a pas produit de mémoire en défense.

Par un courrier du 12 juillet 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de ce qu'il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de Mme E visant à l'annulation de la décision implicite par laquelle le département Val-d'Oise a confirmé, sur recours préalable obligatoire du 4 avril 2023, l'indu de RSA mis à sa charge, dès lors que le département du Val-d'Oise doit être regardé comme ayant statué explicitement sur le recours préalable de Mme E par la décision du 28 mai 2024, dont Mme E n'a eu connaissance qu'en cours d'instance.

Vu :

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Monteagle, première conseillère, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative ;

- la décision par laquelle la rapporteure publique a été, sur sa proposition, dispensée de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- la convention de gestion signée le 7 janvier 2021 entre le département du Val-d'Oise et la caisse d'allocations familiales du Val-d'Oise ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Monteagle, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.

A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été prononcée en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Par un courrier du 8 février 2023, la CAF du Val-d'Oise a, notamment, mis la charge de Mme E une créance totale de 24 350 euros dont 20 941,58 au titre d'un indu de RSA versé entre le 1er juillet 2020 et le 31 janvier 2023 et 6 143 euros au titre d'un indu d'ALF versée entre le 1er février 2021 et le 31 janvier 2023. Le 13 avril 2023, Mme E a formé un recours préalable pour contester le bien-fondé de ces dettes. Par une décision du 13 juin 2023, la CAF du Val-d'Oise a rejeté sa contestation de l'indu d'ALF, confirmant sa dette de 6 143 euros au titre de cette prestation indue. Le recours préalable, en tant qu'il portait sur un indu de RSA, a été implicitement rejeté. Par la présente requête, Mme E demande l'annulation de ces deux décisions.

Sur le cadre du litige :

2. Lorsqu'une décision administrative faisant l'objet d'un recours contentieux est retirée en cours d'instance pour être remplacée par une décision ayant la même portée, le recours doit être regardé comme tendant également à l'annulation de la nouvelle décision. Lorsque que le retrait a acquis un caractère définitif, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions dirigées contre la décision initiale, qui ont perdu leur objet. Le juge doit, en revanche, statuer sur les conclusions dirigées contre la nouvelle décision.

3. Le département du Val-d'Oise établit que le recours préalable obligatoire de Mme E relatif à l'indu de RSA, formé par son avocat le 4 avril 2023, a fait l'objet d'une décision explicite de rejet le 28 mai 2024, intervenue en cours d'instance. Cette décision du 28 mai 2024 confirme mettre à la charge de Mme E un indu de 20 941,58 euros, de RSA. Cette décision a implicitement, mais nécessairement retiré la décision implicite de rejet dont Mme E demande l'annulation. Il n'y a dès lors pas lieu de statuer sur les conclusions dirigées contre la décision implicite. Il y a toutefois lieu de rediriger les conclusions d'annulation de Mme E contre la décision du 28 mai 2024.

Sur les conclusions d'annulation :

4. Lorsque le recours dont il est saisi est dirigé contre une décision qui, remettant en cause des paiements déjà effectués, ordonne la récupération d'un indu d'une allocation, il entre dans l'office du juge d'apprécier, au regard de l'argumentation du requérant, le cas échéant, de celle développée par le défendeur et, enfin, des moyens d'ordre public, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction, la régularité comme le bien-fondé de la décision de récupération d'indu. Il lui appartient, s'il y a lieu, d'annuler ou de réformer la décision ainsi attaquée, pour le motif qui lui paraît, compte tenu des éléments qui lui sont soumis, le mieux à même, dans l'exercice de son office, de régler le litige.

En ce qui concerne le moyen dirigé uniquement contre l'indu de RSA :

5. Aux termes de l'article L. 262-47 du code de l'action sociale et des familles : " Toute réclamation dirigée contre une décision relative au revenu de solidarité active fait l'objet, préalablement à l'exercice d'un recours contentieux, d'un recours administratif auprès du président du conseil départemental. Ce recours est, dans les conditions et limites prévues par la convention mentionnée à l'article L. 262-25, soumis pour avis à la commission de recours amiable qui connaît des réclamations relevant de l'article L. 142-1 du code de la sécurité sociale. " Aux termes du I de l'article L. 262-25 du même code : " Une convention est conclue entre le département et chacun des organismes mentionnés à l'article L. 262-16. / Cette convention précise en particulier : / 1° Les conditions dans lesquelles le revenu de solidarité active est servi et contrôlé ; / 2° Les modalités d'échange des données entre les parties ; / 3° La liste et les modalités d'exercice et de contrôle des compétences déléguées, le cas échéant, par le département aux organismes mentionnés à l'article L. 262-16 () ". Aux termes de l'article R. 262-60 du même code : " La convention prévue à l'article L. 262-25 comporte des dispositions générales relatives à : / () 4° Les conditions et limites dans lesquelles la commission de recours amiable de ces organismes rend un avis sur les recours administratifs adressés au président du conseil départemental ; ces stipulations portent notamment sur l'objet et le montant des litiges dont la commission est saisie et les conditions financières de cette intervention () ". Aux termes de l'article R. 262-89 du même code : " Sauf lorsque la convention mentionnée à l'article L. 262-25 en dispose autrement, ce recours est adressé par le président du conseil départemental pour avis à la commission de recours amiable mentionnée à l'article R. 142-1 du code de la sécurité sociale. / Dans les cas prévus dans la convention mentionnée à l'article L.262-25 dans lesquels la commission de recours amiable n'est pas saisie, le président du conseil départemental statue, dans un délai de deux mois, sur le recours administratif qui lui a été adressé. Cette décision est motivée. ". Et aux termes de l'article R.262-90 du même code : " Lorsqu'elle est saisie, la commission de recours amiable se prononce dans un délai d'un mois à compter de la date de saisine. A réception de l'avis, le président du conseil départemental statue, sous un mois, sur le recours administratif qui lui a été adressé. Si elle ne s'est pas prononcée au terme du délai mentionné au précédent alinéa, son avis est réputé rendu et le président du conseil départemental statue, sous un mois, sur le recours administratif qui lui a été adressé. L'avis de la commission et la décision du président du conseil départemental sont motivés. ".

6. D'une part, il résulte de la convention de gestion conclue entre le département et la CAF du département du Val-d'Oise sur le fondement de l'article L. 262-25 du code de l'action sociale et des familles, en particulier de ses articles 7, 3.1 et 3.2, que la commission de recours amiable n'avait pas à être consultée sur la décision implicite rejetant le recours administratif préalable de Mme E portant sur un indu de RSA. Le moyen tiré de ce que cette commission n'a pas été consultée est donc inopérant et doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen dirigé uniquement contre l'indu d'ALF :

7. Aux termes de l'article L. 825-1 du code de la construction et de l'habitation : " () les décisions prises en matière d'aides personnelles au logement et de primes de déménagement par les organismes mentionnés à l'article L. 812-1 sont portés devant la juridiction administrative. ". Aux termes de l'article L. 825-2 du code de la construction et de l'habitation : " Les contestations des décisions prises en matière d'aides personnelles au logement et de primes de déménagement par les organismes payeurs doivent faire l'objet d'un recours administratif préalable devant l'organisme payeur qui en est l'auteur, selon des modalités fixées par voie réglementaire ". Aux termes de l'article R. 825-2 du même code : " Le directeur de l'organisme payeur statue sur les recours administratifs mentionnés à l'article R. 825-1, après l'avis de la commission de recours amiable. / Ses décisions sont motivées ".

8. Mme E allègue que la directrice de la CAF du Val-d'Oise a omis de faire usage des pouvoirs que lui attribue l'article R. 825-2 du code de la construction et de l'habitation en la renvoyant à l'avis de la commission de recours amiable sans statuer elle-même sur son recours. Toutefois, la lettre du 13 juin 2021 de la directrice de la CAF du Val-d'Oise notifie la décision de rejet du recours qui lui est jointe. De plus, il résulte des termes mêmes de la décision jointe à cette lettre de couverture qu'elle ne contient pas uniquement l'avis de la CRA mais contient aussi la décision de refus de la directrice de la caisse d'allocations familiales du Val-d'Oise de faire droit au recours de Mme E comme en témoigne la mention finale y figurant indiquant que, " après avis de la commission de recours amiable, la demande de l'allocataire est rejetée ". Le moyen tiré de l'incompétence négative, qui n'est pas fondé, ne pourra qu'être écarté.

En ce qui concerne les moyens communs :

9. En premier lieu, l'article L. 114-19 du code de la sécurité sociale prévoit que le droit de communication permet à certains agents des organismes de sécurité sociale d'obtenir, auprès de personnes publiques et privées que l'article L. 114-20 du même code désigne par renvoi au livre des procédures fiscales, sans que le secret professionnel ne s'y oppose, les documents et informations nécessaires à l'exercice des missions de contrôle ou de recouvrement de prestations indûment versées qu'il définit. L'article L. 114-21 du code de la sécurité sociale dispose que l'organisme ayant usé de ce droit est tenu d'informer la personne à l'encontre de laquelle est prise la décision de supprimer le service d'une prestation ou de mettre des sommes en recouvrement " de la teneur et de l'origine des informations et documents obtenus auprès de tiers sur lesquels il s'est fondé pour prendre cette décision " et qu'il communique, avant la mise en recouvrement ou la suppression du service de la prestation, une copie de ces documents à la personne qui en fait la demande.

10. Il résulte de ces dispositions que les caisses d'allocations familiales, chargées du service du revenu de solidarité active ou des allocations de logement réalisent les contrôles relatifs à cette prestation d'aide sociale selon les règles, procédures et moyens d'investigation applicables aux prestations de sécurité sociale, au nombre desquels figurent le droit de communication instauré par l'article L. 114-19 du code de la sécurité sociale au bénéfice des organismes de sécurité sociale pour contrôler la sincérité et l'exactitude des déclarations souscrites ou l'authenticité des pièces produites en vue de l'attribution et du paiement des prestations qu'ils servent, ainsi que les garanties procédurales s'attachant, en vertu de l'article L. 114-21 du même code, à l'exercice de ce droit par un organisme de sécurité sociale. Il incombe ainsi à l'organisme ayant usé du droit de communication, avant la suppression du service de la prestation ou la mise en recouvrement, d'informer l'allocataire à l'encontre duquel est prise la décision de supprimer le droit à une prestation ou de récupérer un indu, tant de la teneur que de l'origine des renseignements qu'il a obtenus de tiers par l'exercice de son droit de communication et sur lesquels il s'est fondé pour prendre sa décision. Cette obligation a pour objet de permettre à l'allocataire, notamment, de discuter utilement leur provenance ou de demander que les documents qui, le cas échéant, contiennent ces renseignements soient mis à sa disposition avant la récupération de l'indu ou la suppression du service de la prestation, afin qu'il puisse vérifier l'authenticité de ces documents et en discuter la teneur ou la portée. Les dispositions de l'article L. 114-21 du code de la sécurité sociale instituent ainsi une garantie au profit de l'intéressé. Toutefois, la méconnaissance de ces dispositions par l'organisme demeure sans conséquence sur le bien-fondé de la décision prise s'il est établi qu'eu égard à la teneur du renseignement, nécessairement connu de l'allocataire, celui-ci n'a pas été privé, du seul fait de l'absence d'information sur l'origine du renseignement.

11. Mme E soutient qu'elle n'aurait pas été informée de la mise en œuvre par la CAF du Val-d'Oise du droit de communication prévu par les dispositions précitées. Il résulte toutefois de l'instruction, en particulier du rapport d'enquête établi le 12 juillet 2022 par un agent assermenté de la CAF, dont les mentions font foi jusqu'à preuve du contraire, que la requérante a été informée par oral et par écrit de la mise en œuvre du droit de communication dévolu à la caisse et la possibilité dont elle disposait d'obtenir communication de ces documents remis à la CAF par des tiers. En outre, il résulte des termes de ce rapport d'enquête que l'agent chargé du contrôle a rencontré Mme E qui lui a remis elle-même plusieurs documents ayant permis de fonder l'indu. Si la CAF du Val-d'Oise a, au surplus, fait usage de son droit de communication en vue d'obtenir notamment les relevés bancaires du concubin de Mme E, M. C, leurs déclarations d'impôt, l'adresse déclaré auprès de la mairie pour la scolarité de leurs enfants ou encore l'adresse déclarée par M. C auprès du service d'insertion et de probation dont il dépendait, il ressort des termes de la procédure contradictoire adressée à Mme E le 7 juin 2022 que la CAF a détaillé à Mme E les informations de ces tiers qu'elle avait utilisées et la finalité de cet usage, en l'espèce établir l'existence d'une vie commune et le niveau des ressource de son foyer. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure faute d'information sur la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 114-21 du code de la sécurité sociale doit être écarté.

12. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme E, qui a rencontré l'agent chargé du contrôle de sa situation le 21 avril 2022, a été destinataire par courriel le 7 juin 2022 des observations de ce dernier précisant les griefs retenus à l'issue de l'enquête, ainsi que les informations détenues par la CAF justifiant ces griefs. Mme E ne conteste aucunement ne pas avoir répondu à l'invitation que la CAF lui avait faite de faire valoir ses observations en réponse à ce courriel. Si Mme E fait valoir que ni la CAF, ni le département ne lui ont remis l'intégralité de documents qu'elle a réclamés dans son recours préalable formé le 4 avril 2023, sans apporter de précision sur les documents qui lui auraient été remis et ceux qui manqueraient, cette seule circonstance ne suffit pas établir que le caractère contradictoire de la procédure a été méconnu.

13. En troisième lieu, selon le premier alinéa de l'article L. 114-10 du code de la sécurité sociale, dans sa rédaction applicable au litige : " Les directeurs des organismes de sécurité sociale confient à des agents chargés du contrôle, assermentés et agréés dans des conditions définies par arrêté du ministre chargé de la sécurité sociale, le soin de procéder à toutes vérifications ou enquêtes administratives concernant l'attribution des prestations et la tarification des accidents du travail et des maladies professionnelles. () Ces agents ont qualité pour dresser des procès-verbaux faisant foi jusqu'à preuve du contraire ". Les conditions d'agrément des agents des caisses d'allocations familiales exerçant une mission de contrôle sont définies par un arrêté du ministre de la santé et de la protection sociale et du ministre de la famille et de l'enfance du 30 juillet 2004, qui renvoie aux dispositions de l'article L. 243-9 du code de la sécurité sociale en ce qui concerne les conditions d'assermentation.

14. Il ressort de l'ensemble de ces dispositions que tant l'absence d'agrément que l'absence d'assermentation des agents de droit privé désignés par les caisses d'allocations familiales pour conduire des contrôles sur les déclarations des bénéficiaires du revenu de solidarité active sont de nature à affecter la validité des constatations des procès-verbaux qu'ils établissent à l'issue de ces contrôles et à faire ainsi obstacle à ce qu'elles constituent le fondement d'une décision déterminant pour l'avenir les droits de la personne contrôlée ou remettant en cause des paiements déjà effectués à son profit en ordonnant la récupération d'un indu. En outre, la valeur probante attachée par les dispositions précitées de l'article L. 114-10 du code de la sécurité sociale aux procès-verbaux dressés par ces agents ne saurait s'étendre aux mentions qu'ils comportent quant à l'agrément et à l'assermentation de leur auteur.

15. Il résulte de l'instruction que Mme D B, agent de la CAF ayant procédé au contrôle de situation de la requérante et dont les nom et prénom sont apposés en fin du rapport d'enquête du 12 juillet 2022, a prêté serment le 27 mars 2007 et a été agréée le 8 mars 2012. Par suite, cet agent était habilité pour effectuer un contrôle de la situation de la requérante. Le moyen tiré de l'irrégularité du contrôle résultant du défaut d'assermentation et d'agrément de l'agent de la CAF doit être écarté.

16. En quatrième lieu, Mme E soutient que les décisions litigieuses sont intervenues au terme d'une procédure irrégulière, faute pour les décisions initiales lui ayant notifié les indus de mentionner le montant individuel de chaque indu en se bornant à mentionnant un indu total de " prestations familiales ". Toutefois et dès lors que les décisions attaquées, qui mentionnent le montant de chaque indu en litige, se sont substituées à ces décisions initiales, cette circonstance, à la supposer établie, est dépourvue de toute influence sur les décisions attaquées et n'a privé Mme E d'aucune garantie. Son moyen tiré du vice de procédure ayant résulté de la méconnaissance des dispositions de l'article R. 262-92-1 du code de l'action sociale et des familles ne pourra donc qu'être écarté.

17. En cinquième lieu et d'une part, aux termes de l'article L. 262-2 du code de l'action sociale et des familles : " Toute personne résidant en France de manière stable et effective, dont le foyer dispose de ressources inférieures à un montant forfaitaire, a droit au revenu de solidarité active dans les conditions définies au présent chapitre. (.) ". L'article L. 262-15 du même code prévoit que : " L'instruction administrative de la demande est effectuée à titre gratuit, dans des conditions déterminées par décret, par les services du département ou l'organisme chargé du service du revenu de solidarité active. [] ". L'article L. 262-3 du même code dispose que : " [] L'ensemble des ressources du foyer, y compris celles qui sont mentionnées à l'article L. 132-1, est pris en compte pour le calcul du revenu de solidarité active [] ". Aux termes de l'article L. 262-9 du même code : " Le montant forfaitaire mentionné à l'article L. 262-2 est majoré, pendant une période d'une durée déterminée, pour : 1° Une personne isolée assumant la charge d'un ou de plusieurs enfants ; () / Est considérée comme isolée une personne veuve, divorcée, séparée ou célibataire, qui ne vit pas en couple de manière notoire et permanente et qui notamment ne met pas en commun avec un conjoint, concubin ou partenaire de pacte civil de solidarité ses ressources et ses charges.() ". L'article R. 262-37 du même code précise que : " Le bénéficiaire de l'allocation de revenu de solidarité active est tenu de faire connaître à l'organisme chargé du service de la prestation toutes informations relatives à sa résidence, à sa situation de famille, aux activités, aux ressources et aux biens des membres du foyer ; il doit faire connaître à cet organisme tout changement intervenu dans l'un ou l'autre de ces éléments ".

18. D'autre part, aux termes de l'article L. 351-3 du code de la construction et de l'habitation: " Le montant de l'aide personnalisée au logement est calculé en fonction d'un barème défini par voie réglementaire. Ce barème est établi en prenant en considération : 1. La situation de famille du demandeur de l'aide occupant le logement et le nombre de personnes à charge vivant habituellement au foyer / 2. Les ressources du demandeur et, s'il y a lieu, de son conjoint et des personnes vivant habituellement à son foyer () ". Aux termes de l'article R. 351-5 du même code : " Les ressources prises en considération pour le calcul de l'aide personnalisée sont celles perçues par le bénéficiaire, son conjoint et les personnes vivant habituellement au foyer. ".

19. Enfin, aux termes de l'article 515-8 du code civil : " Le concubinage est une union de fait, caractérisée par une vie commune présentant un caractère de stabilité et de continuité, entre deux personnes, de sexe différent ou de même sexe, qui vivent en couple "

20. Au cas particulier, il résulte de l'instruction que les indus d'ALF et de RSA en litige ont été mis à la charge de Mme E, qui se déclarait comme mère isolée de trois enfants, après qu'un contrôle de sa situation, diligenté en avril 2022, a conclu que Mme E menait vie commune avec M. C depuis au moins le 2 mars 2018. Il ressort ainsi des pièces du dossier, et en particulier du rapport d'enquête établi par un agent assermenté de la CAF, que Mme E et M. C sont co-titulaires d'un bail locatif social depuis le 2 mars 2018, qu'ils ont eu trois enfants, dont deux nés pendant la période litigieuse les 14 décembre 2018 et 12 septembre 2021, que cette adresse commune est déclarée de manière constante par eux auprès de nombreuses administrations et sociétés, qu'elle a été notamment désignée par M. C à l'administration pénitentiaire comme le lieu d'exécution de sa condamnation pénale sous forme de porte d'un bracelet électronique entre le 18 mai 2021 et le 17 décembre 2021 et qu'il existe des échanges financiers entre Mme E et M. C figurant sur leurs relevés bancaires. En outre, le rapport d'enquête a relevé que, lors de sa rencontre le 7 juin 2022 avec l'agent de contrôle où ce dernier lui a fait part oralement de ses conclusions finales, Mme E n'a pas contesté l'existence d'une vie commune. Sans contester aucun de ces éléments de faits, Mme E se borne à produire quelques pièces ponctuelles faisant état d'un hébergement de M. C par sa mère sur la période litigieuse. Compte tenu de leur nombre et de leur nature, ces pièces sont insuffisantes à remettre en cause les constatations du rapport d'enquête. De même, la circonstance que la CAF du Val-d'Oise ait considéré, par la suite, que Mme E pouvait être regardée comme séparée de M. C depuis le 15 novembre 2023 est sans incidence sur les indus en litige qui portent sur une période antérieure. Par suite, le moyen de Mme E tiré de ce que les créances seraient mal fondées ne peut qu'être écarté.

21. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 262-45 du code de l'action sociale et des familles : " L'action en vue du paiement du revenu de solidarité active se prescrit par deux ans. Cette prescription est également applicable, sauf en cas de fraude ou de fausse déclaration, à l'action intentée par l'organisme chargé du service du revenu de solidarité active ou le département en recouvrement des sommes indûment payées. / La prescription est interrompue par une des causes prévues par le code civil. L'interruption de la prescription peut, en outre, résulter de l'envoi d'une lettre recommandée avec demande d'avis de réception, quels qu'en aient été les modes de délivrance ". Aux termes de l'article L. 821-7 du code de la construction et de l'habitation : " L'action pour le paiement de l'aide personnelle au logement et pour le recouvrement des sommes indûment payées se prescrit dans les conditions prévues à l'article L. 553-1 du code de la sécurité sociale. La prescription est interrompue par l'une des causes prévues par le code civil ". Aux termes de l'article L. 553-1 du code de la sécurité sociale : " L'action de l'allocataire pour le paiement des prestations se prescrit par deux ans. / Cette prescription est également applicable à l'action intentée par un organisme payeur en recouvrement des prestations indûment payées, sauf en cas de manœuvre frauduleuse ou de fausse déclaration, l'action de l'organisme se prescrivant alors par cinq ans ". Aux termes de l'article 2224 du code civil : " Les actions personnelles ou mobilières se prescrivent par cinq ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer ".

22. Il résulte de ces dispositions que l'existence d'une fraude ou de fausses déclarations fait obstacle à l'application de la prescription biennale au profit de la prescription quinquennale de droit commun. Par ailleurs, si le délai de prescription court à compter du paiement de la prestation, l'existence d'une fraude ou de fausses déclarations est de nature à reporter, à la date de découverte de celles-ci, le point de départ de la prescription de l'action en répétition de l'indu. La notion de manœuvre frauduleuse ou de fausse déclaration doit s'entendre comme visant les inexactitudes ou omissions délibérément commises par l'allocataire dans l'exercice de son obligation déclarative.

23. Il ressort des pièces du dossier et notamment du rapport d'enquête de la CAF du Val-d'Oise du 12 juillet 2022, que Mme E a délibérément omis de déclarer à la CAF qu'elle menait une vie commune avec M. C, père de ses trois enfants, se déclarant isolée, situation que la CAF n'a découvert qu'à l'occasion d'un contrôle. Les indus litigieux doivent dès lors être regardés comme résultant d'une manœuvre frauduleuse, faisant obstacle à l'application de la prescription biennale prévue à l'article L. 262-45 du code de l'action sociale et des familles. En outre, il résulte de l'instruction que cette situation a été découverte par la CAF du Val-d'Oise à l'occasion d'une enquête menée entre avril et juin 2022, dont les conclusions ont été consignées dans le rapport du 12 juillet 2022. Le point de départ du délai de prescription quinquennale a dès lors été reporté à cette dernière date. Par suite, à la date de la décision attaquée, l'action en recouvrement n'était pas prescrite.

24. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions d'annulation de Mme E doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions d'annulation de la décision implicite par laquelle le département du Val-d'Oise a confirmé, sur recours administratif préalable obligatoire du 4 avril 2023, l'indu de RSA mis à la charge de Mme E.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme E est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E, au département du Val-d'Oise et à la ministre du logement et de la rénovation urbaine.

Copie sera adressée à la caisse d'allocations familiales du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2024.

La magistrate désignée,

Signé

M. MonteagleLa greffière,

Signé

C. Mas

La République mande et ordonne à la ministre du logement et de la rénovation urbaine et au préfet du Val-d'Oise en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2313519