Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2313811

lundi 30 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2313811
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
FormationPole Social (JU)

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a été saisi par M. A, reconnu prioritaire et urgent par la commission de médiation du Val-d'Oise en janvier 2020, qui n'a reçu aucune proposition de logement. Il demandait la condamnation de l'État à lui verser 20 000 euros pour les préjudices subis du fait de cette carence. Le tribunal a jugé que la carence fautive de l'État engage sa responsabilité sur le fondement des articles L. 300-1 et L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation. Il a accordé à M. A une indemnité de 3 000 euros, en tenant compte de la durée de la carence et des troubles dans ses conditions d'existence liés à la sur-occupation de son logement.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 14 octobre 2023, 31 décembre 2023 et 4 septembre 2024, M. B A, représenté par Me Kanza, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision, par laquelle le préfet du Val-d'Oise a implicitement rejeté sa demande indemnitaire ;

2°) de condamner l'État à lui payer la somme de 20 000 euros en réparation des préjudices subis du fait de son absence de relogement ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que Me Kanza renonce à percevoir la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.

M. A soutient que :

- la responsabilité pour faute de l'État est engagée, dès lors qu'il n'a reçu aucune proposition de logement, alors qu'il a été reconnu prioritaire par la commission de médiation du droit au logement opposable du département du Val-d'Oise ;

- il subit en conséquence des troubles de toutes natures dans ses conditions d'existence, dès lors que son logement est sur-occupé.

Par un mémoire en défense enregistré le 9 février 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que le préjudice subi n'est pas établi et l'évaluation de l'indemnité excessive.

Vu :

- la décision du 14 février 2023, par laquelle le président du bureau de l'aide juridictionnelle, près le tribunal judiciaire de Bobigny, a accordé à M. A l'aide juridictionnelle totale ;

- la décision, par laquelle le président du tribunal a désigné M. Baude, premier conseiller, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative ;

- la décision, par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Baude, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.

A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été prononcée en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. La commission de médiation du département du Val-d'Oise a, par une décision du 24 janvier 2020, désigné M. A comme prioritaire et devant être logé en urgence. N'ayant pas reçu de proposition de logement, M. A a saisi le préfet du Val-d'Oise d'une demande indemnitaire préalable par un courrier du 26 mai 2023 réceptionné le 1er juin suivant. Cette demande a été implicitement rejetée. M. A demande au tribunal de condamner l'État à lui verser la somme de 20 000 euros en réparation des préjudices subis.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision rejetant la demande indemnitaire préalable :

2.La décision contestée a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de la demande de M. A qui, en formulant les conclusions rappelées, a donné à l'ensemble de sa requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de l'intéressé à percevoir les sommes qu'il réclame, les vices propres dont serait, le cas échéant, entachée la décision qui a lié le contentieux, sont sans incidence sur la solution du litige. Par suite, les conclusions à fin d'annulation de la décision contestée doivent être rejetées et les moyens invoqués contre cette décision sont inopérants.

Sur les conclusions indemnitaires :

3. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'État à toute personne qui () n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ".

4. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'État à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'État, qui court à l'expiration du délai de trois ou six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour provoquer une offre de logement.

En ce qui concerne la faute :

5. La commission de médiation du département du Val-d'Oise a reconnu, le 24 janvier 2020, le caractère urgent et prioritaire de la demande de M. A, au motif qu'il occupait un logement sur-occupé avec une personne mineure ou handicapée à charge. Toutefois, le préfet du Val-d'Oise n'a fait aucune offre de logement à M. A dans le délai de six mois qui a suivi cette décision, soit avant le 24 juillet 2020.

6. Le préfet du Val-d'Oise fait valoir qu'en donnant naissance en 2022 à un second enfant le couple a aggravé la sur-occupation du logement et que M. A doit ainsi être regardé comme ayant concouru à la survenance des préjudices dont il demande réparation. Il résulte toutefois de l'instruction que la sur-occupation du logement, motif retenu par la commission pour reconnaître le requérant prioritaire, était antérieure à cette naissance. En outre, l'aggravation de cette sur-occupation au cours de la période de responsabilité de l'État, qui n'a pas fait obstruction à l'exécution par le préfet du Val-d'Oise de la décision de la commission, résulte du droit du requérant à mener une vie familiale normale, dont l'exercice est par lui-même insusceptible d'atténuer les conséquences de la faute commise par l'État en s'abstenant de le reloger.

7. Il résulte de ce qui précède que les carences fautives dont l'État a fait preuve dans la mise en œuvre de son obligation de relogement à l'égard de M. A sont établies.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

8. Il résulte de l'instruction que M. A occupe avec son épouse et leurs deux enfants mineurs un logement d'une superficie de 26 m², lequel est donc sur-occupé. Le requérant est, dès lors, fondé à soutenir que la carence fautive de l'État à assurer son relogement à compter du 24 juillet 2020 a entraîné des troubles dans ses conditions d'existence devant être réparés.

9. Il résulte de ce qui précède que, compte tenu des conditions de logement de M. A qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et de la composition de son foyer, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en évaluant l'indemnisation due à la somme de 5 500 euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

10. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Kanza, conseil de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Kanza de la somme de 1 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : L'État est condamné à verser à M. A la somme de 5 500 euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Article 2 : L'État versera la somme de 1 000 euros à Me Kanza, conseil de M. A, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Kanza et à la ministre du logement et de la rénovation urbaine.

Copie en sera adressée au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

M. BaudeLa greffière,

Signé

C. Mas

La République mande et ordonne à la ministre du logement et de la rénovation urbaine en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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N°2313811