Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2315918

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2315918
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre (JU)

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a été saisi par la société Logirep d’une demande d’indemnisation pour le refus du préfet des Hauts-de-Seine de lui accorder le concours de la force publique afin d’expulser des occupants sans titre. Le tribunal a jugé que la responsabilité de l’État était engagée à compter du refus implicite survenu le 29 septembre 2016, en application des articles L. 153-1 et R. 153-1 du code des procédures civiles d’exécution. Il a précisé que l’indemnisation due au titre de la perte de loyers et charges devait être calculée sur la base du montant du bail, hors suppléments de loyer, et après imputation des aides personnalisées au logement. La solution retenue engage donc l’État à réparer le préjudice subi par la société requérante.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête n°2315918 et un mémoire enregistrés le 27 novembre 2023 et le 25 juin 2024 la société Logirep, représentée par Me Chaumanet, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 2 146,73 euros en réparation du préjudice subi à la suite du refus du préfet des Hauts-de-Seine de lui accorder le concours de la force publique, avec intérêts de droit ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de l'Etat est engagée en raison du refus du préfet de lui accorder le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion des occupants sans titre du logement dont elle est propriétaire ;

- le préjudice subi s'élève 2 146,73 euros correspondant pour aux indemnités d'occupation non perçues du 10 juillet 2020 au 26 octobre 2020.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut que la responsabilité de l'Etat n'est engagée qu'à hauteur de 1 317,64 euros.

Par une requête n°2315919 enregistrée le 27 novembre 2023 la société Logirep, représentée par Me Chaumanet, demande au tribunal :

1°)de condamner l'Etat à lui verser une somme de 9 591,63 euros à titre de provision en réparation du préjudice subi à la suite du refus du préfet des Hauts-de-Seine de lui accorder le concours de la force publique, avec intérêts de droit ;

2°)de mettre à la charge de l'Etat une somme de 750 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La requête a été communiquée le 1er décembre 2023 au préfet des Hauts-de-Seine qui n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

-le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Baude en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Baude a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. La société Logirep demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une indemnité de 2 146,73 euros en réparation du préjudice subi à la suite du refus du préfet des Hauts-de-Seine de lui accorder le concours de la force publique pour expulser, en exécution d'une ordonnance du juge des référés du tribunal d'instance de Puteaux du 11 mars 2016, les occupants sans titre du logement dont elle est propriétaire 3 allée des genêts à Nanterre.

Sur la jonction :

Les requêtes n° 2315918 et n° 2315919 présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour statuer par un même jugement.

Sur la responsabilité :

2. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation. ". Aux termes de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet () Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus () ".

3. L'article L. 412-6 de ce code dispose par ailleurs : " Nonobstant toute décision d'expulsion passée en force de chose jugée et malgré l'expiration des délais accordés en vertu de l'article L. 412-3, il est sursis à toute mesure d'expulsion non exécutée à la date du 1er novembre de chaque année jusqu'au 31 mars de l'année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l'unité et les besoins de la famille. "

4. Tout justiciable nanti d'une décision de justice exécutoire est en droit d'obtenir, si nécessaire, que l'État lui apporte l'assistance de la force publique pour son exécution. L'État ne peut légalement refuser de prêter le concours de la force publique que si l'exécution forcée de la décision de justice est de nature à porter à l'ordre public des troubles d'une exceptionnelle gravité. L'autorité de police dispose, sous réserve de l'application éventuelle de l'article L. 412-6, d'un délai de deux mois pour assurer l'exécution forcée d'un jugement d'expulsion et que, passé ce délai, le justiciable nanti d'un tel jugement est en droit d'obtenir la réparation intégrale des préjudices dont l'inexécution de la décision de justice est à l'origine.

5. Il résulte de l'instruction que la requérante a requis le concours de la force publique le 29 juillet 2016. Le préfet, au terme du délai de deux mois dont il disposait pour répondre à la réquisition, a implicitement refusé de l'accorder le 29 septembre 2016. La période de responsabilité de l'Etat a ainsi commencé à courir à compter de cette date.

Sur le préjudice :

6. Le montant dont l'État est redevable au titre de l'indemnité pour perte de loyers et charges équivaut à la dette locative qui, pendant la période de responsabilité, a été contractée par l'occupant vis-à-vis du bailleur. Pour calculer cette dette, il convient de prendre en considération, d'une part, le montant du loyer et des charges, tel qu'il résulte du bail, à l'exclusion de tout éventuel supplément de loyer ou de tous frais dont il ne serait pas établi qu'ils constitueraient directement et certainement la conséquence du refus de concours de la force publique durant la période considérée et, après, le cas échéant, imputation de l'aide personnalisée au logement, et d'autre part, les versements effectués par le locataire durant et après la période en cause, lesquels s'imputent toutefois en priorité sur le solde de la dette à la date du début de la période de responsabilité, lorsque ni l'occupant ni le bailleur n'ont clairement manifesté de volonté d'affecter ces remboursements à la dette due au titre de cette période et qu'ils ne correspondent pas à l'échéance courante du loyer ou des charges.

7. Il résulte de l'instruction qu'un protocole transactionnel a été conclu entre l'Etat et la requérante le 15 décembre 2023 aux termes duquel celle-ci a été indemnisée de son préjudice pour la période antérieure au 10 juillet 2020. Il résulte du décompte de la dette locative que la perte de loyers et de charges subie par la requérante pour la période du 10 juillet 2020 au 26 octobre 2020, date d'arrêté provisoire des comptes, s'élève à la somme de 2 474,84 euros, comprenant à la fois les provisions mensuelles et les soldes annuels de charges locatives, de laquelle il convient de soustraire les versements opérés au titre de l'aide personnalisée au logement sur la période de responsabilité, pour un montant de 1 203,45 euros, lesquels n'ont pas vocation à s'imputer sur la dette locative préexistante à celle-ci. Par suite il y a lieu de fixer au montant de 1 271,39 euros l'indemnité due par l'Etat à la requérante en réparation de son préjudice locatif.

8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'évaluer à la somme de 1 271,39 euros le préjudice subi par la requérante à raison du refus de concours de la force publique du 10 juillet 2020 au 26 octobre 2020.

Sur les intérêts :

9. Aux termes de l'article 1231-6 du code civil " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte. " La société requérante a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité en capital prévue au point 8 à compter du 27 juillet 2023, date de sa demande d'indemnisation préalable au préfet des Hauts-de-Seine.

Sur la subrogation :

10. Il y a lieu de subordonner le versement de l'indemnité allouée à la subrogation de l'État dans les droits que détient la société Logirep à l'encontre des occupants du logement en cause, à raison de l'occupation indue pour la période de responsabilité de l'État, dans la limite du montant de l'indemnité mise à sa charge à ce titre par le présent jugement.

Sur la demande de provision :

11. Dès lors qu'il est statué par le présent jugement sur les conclusions indemnitaires de la société Logirep, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions tendant au versement d'une provision.

Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :

12. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Elle peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. "

13. En application de ces dispositions, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 800 euros au titre des frais exposés par la société Logirep et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er :il n'y a plus lieu de statuer sur la requête n° 2315919.

Article 2 : L'Etat est condamné à verser à la société Logirep la somme de 1 271,39 euros avec intérêt au taux légal à compter du 27 juillet 2023, date à laquelle la demande préalable indemnitaire préalable a été réceptionnée par l'administration.

Article 3 : Le paiement de cette indemnité est subordonné à la subrogation de l'Etat dans les droits de la société Logirep à l'encontre des occupants du logement en cause durant la période de responsabilité de l'Etat, à concurrence du montant de cette indemnité.

Article 4 :L'État versera à la société Logirep une somme de 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 :Les conclusions de la requête de la société Logirep sont rejetées pour le surplus.

Article 6 :Le présent jugement sera notifié à la société Logirep et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressé au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2024.

Le magistrat délégué,

signé

F. - E. Baude

La greffière,

signé

S. Le GueuxLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

2-2315919