Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2317277
vendredi 30 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2317277 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | Pole Social (JU) |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 22 décembre 2023, et des pièces complémentaires, enregistrées les 2 mai 2024 et 31 mai 2024, Mme B A C, représentée par Me Kwemo, demande au tribunal :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) de condamner l'État à lui payer la somme de 5 000 euros en réparation des préjudices subis du fait de son absence d'hébergement ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
- la responsabilité pour faute de l'État est engagée dès lors qu'elle n'a reçu aucune proposition d'hébergement, alors qu'elle a été reconnue prioritaire par la commission de médiation du droit au logement opposable le 11 mars 2022;
- elle subit en conséquence des troubles de toutes natures dans ses conditions d'existence dès lors qu'elle est toujours à la rue avec sa fille née en 2021.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 mars 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.
Il faut valoir que le préjudice allégué n'est pas certain, dès lors que la requérante n'a plus eu recours à l'hébergement d'urgence depuis le 18 octobre 2022 et n'est plus enregistrée auprès du SIAO du Val-d'Oise depuis le 23 juin 2023, faute d'actualisation, son dossier étant actuellement confié au SIAO des Yvelines, qu'il n'est pas établi que la situation de défaut d'hébergement a persisté et qu'en tout état de cause le montant sollicité est disproportionné.
Vu :
- la décision du 11 mars 2024 par laquelle le président du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Pontoise a accordé à Mme A C l'aide juridictionnelle totale ;
- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Monteagle, première conseillère, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative ;
- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la construction et de l'habitation ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Monteagle, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.
A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été prononcée en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. La commission de médiation du Val-d'Oise a, par une décision du 11 mars 2022, désigné Mme A C comme prioritaire et devant être accueillie dans une structure d'hébergement ou dans une résidence hôtelière à vocation sociale. N'ayant pas reçu de proposition d'hébergement, Mme A C a saisi le préfet d'une demande indemnitaire préalable par un courrier du 17 août 2023. Cette demande a été implicitement rejetée. Mme A C demande au tribunal de condamner l'État à lui verser la somme de 5 000 euros en réparation des préjudices subis.
Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Et aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de cette loi : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau () ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué "
3. Il ressort des pièces du dossier que Mme A C a été admise à titre définitif, au bénéfice de l'aide juridictionnelle par une décision du 11 mars 2024 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Pontoise. Par suite, ses conclusions à fin d'admission à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle doivent être rejetées.
Sur les conclusions indemnitaires :
4. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'État à toute personne qui () n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ".
5. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être hébergée d'urgence par une décision d'une commission de médiation en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'État à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité à l'égard du seul demandeur, au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours en injonction contre l'État prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'État, qui court à compter de l'expiration du délai de six semaines à compter de la décision de la commission de médiation que les dispositions de l'article R. 441-18 du code de la construction et de l'habitation impartissent au préfet pour provoquer une offre d'hébergement.
En ce qui concerne la faute:
6. D'une part, Mme A C a été reconnu comme prioritaire et devant être accueillie dans une structure d'hébergement ou dans une résidence hôtelière à vocation sociale par une décision de la commission de médiation du département du Val-d'Oise du 11 mars 2022. Toutefois, le préfet du Val-d'Oise n'a fait aucune offre d'hébergement à Mme A C avant le 22 avril 2022, date butoir fixée par la commission de médiation.
7. D'autre part, si la période de responsabilité de l'État s'achève en principe au jour de l'hébergement effectif du demandeur, elle peut prendre fin à la date où l'intéressé, par son comportement, a fait obstacle à l'exécution de la décision de la commission de médiation et du jugement enjoignant au préfet d'exécuter cette décision.
8. En l'espèce, le préfet du Val-d'Oise fait valoir que Mme A C n'a plus actualisée sa demande initiale enregistrée auprès du service d'accueil et d'orientation (SIAO) de son département après le 23 juin 2023. Toutefois il résulte de l'instruction que Mme A C a une demande active auprès du SIAO du département des Yvelines, voisin de celui du Val-d'Oise, depuis le mois de novembre 2023. Dès lors la requérante ne saurait être regardée comme ayant fait obstacle à la poursuite de la procédure d'hébergement. Par suite, cette circonstance n'est pas de nature à exonérer l'État de sa responsabilité.
9. Il résulte de ce qui précède que la requérante est fondée à soutenir que l'État a fait preuve de carences fautives dans la mise en œuvre de son obligation d'hébergement.
En ce qui concerne les préjudices :
10. La période à prendre en compte pour apprécier l'existence d'une carence de l'État dans l'exécution de son obligation de résultat d'hébergement de la requérante court à l'expiration du délai de six semaines à compter de la décision de la commission de médiation, en l'espèce en date du 11 mars 2022, soit à compter du 22 avril 2022, et s'achève à la date de mise à disposition du présent jugement, en l'absence d'hébergement effectif de l'intéressée.
11. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que Mme A C a été dépourvue d'hébergement avec son fils, né en 2021, sur l'ensemble de la période en litige. Eu égard au caractère précaire de ces conditions de logement et aux contraintes qui y sont liées, la requérante a nécessairement subi des troubles dans ses conditions d'existence.
12. Il résulte de ce qui précède que, compte tenu des conditions d'hébergement de Mme A C qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et de la composition de son foyer, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles de toute nature dans les conditions d'existence subis par Mme A C, dont la réparation incombe à l'État en condamnant celui-ci à lui verser une somme de 2 000 euros.
13. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'État à verser à Mme A C la somme de 2 000 euros.
Sur les frais liés au litige :
14. Mme A C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 susmentionnée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Kwemo, conseil de Mme A C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Kwemo de la somme de 1 080 euros.
Par ces motifs, le tribunal décide :
Article 1er : Mme A C n'est pas admise à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : L'État est condamné à verser à Mme A C la somme de 2 000 (deux mille) euros.
Article 3 : L'État versera la somme de 1 080 euros à Me Kwemo, conseil de Mme A C, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A C, à Me Kwemo et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.
Copie en sera adressée au préfet du Val-d'Oise.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 août 2024.
La magistrate désignée
Signé
M. MonteagleLa greffière
Signé
C. Mas
La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition
La greffière
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