Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2409694

mardi 9 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2409694
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux
PublicationC

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Cergy-Pontoise, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, a rejeté la requête de M. B C. Ce dernier demandait la suspension de l'arrêté du ministre de l'intérieur du 24 juin 2024 lui imposant des mesures de contrôle et de surveillance, notamment une obligation de présentation quotidienne et une interdiction de quitter le territoire, sur le fondement des articles L. 228-1 et suivants du code de la sécurité intérieure. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas remplie, compte tenu de la menace terroriste actuelle et du comportement du requérant, et qu'aucune atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale n'était caractérisée.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 juillet 2024, M. B C, représenté par Me Weiss, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 24 juin 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance ou, à défaut, de suspendre l'exécution de cet arrêté en tant qu'il lui interdit de quitter le territoire national et ne prévoit pas d'exception à l'obligation de se présenter chaque jour au commissariat de Vanves ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'urgence est présumée compte tenu de la restriction à sa liberté d'aller et de venir prononcée par l'arrêté attaqué ;

- l'urgence est établie dès lors que l'arrêté attaqué ne lui permet pas de poursuivre une activité économique, ce qui entraine pour son foyer des difficultés financières, et le prive de ses vacances à l'étranger prévue à compter du 13 juillet 2024 ;

- l'arrêté porte une atteinte grave et illégale à sa liberté d'aller et de venir et à sa liberté d'exercer une profession alors que les conditions d'application de l'article L. 221-8 du code de la sécurité intérieure ne sont pas réunies dès lors qu'il ne constitue pas une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics ;

- le ministre dispose de mesures bien moins attentatoires aux libertés pour s'assurer de l'absence de sa dangerosité ;

- l'arrêté attaqué méconnait le principe non bis in idem dès lors que les faits sur lesquels s'appuie l'arrêté ont donné lieu à une condamnation pénale ;

- l'arrête constitue une mesure disproportionnée au regard des faits qui lui sont reprochés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie compte tenu de la menace terroriste actuelle et du comportement du requérant ;

- il n'est porté aucune atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. X, vice-président, en application des dispositions de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, le 8 juillet 2024, à 14h, tenue en présence de Mme Y, greffière :

- le rapport de M. X, juge des référés ;

- et les observations de Me Weiss, représentant M. C qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'il expose à l'oral et fait valoir en outre que l'intéressé est bien intégré socialement et professionnellement et qu'il a une vie stable, que le ministre n'apporte pas d'éléments démontrant qu'il aurait des liens avec l'islam radical ou les mouvements terroristes, que les faits qui lui sont reprochés sont isolés et rien dans son passé ne permet d'établir qu'il aurait fait preuve d'une attitude antisémite.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

2. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ;/ 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour () ; / 3° Déclarer son lieu d'habitation et tout changement de lieu d'habitation. / Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. Elles peuvent être renouvelées par décision motivée, pour une durée maximale de trois mois, lorsque les conditions prévues à l'article L. 228-1 continuent d'être réunies. Au-delà d'une durée cumulée de six mois, chaque renouvellement est subordonné à l'existence d'éléments nouveaux ou complémentaires. La durée totale cumulée des obligations prévues aux 1° à 3° du présent article ne peut excéder douze mois. Les mesures sont levées dès que les conditions prévues à l'article L. 228-1 ne sont plus satisfaites. / (). / La personne soumise aux obligations prévues aux 1° à 3° du présent article peut, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision, ou à compter de la notification de chaque renouvellement lorsqu'il n'a pas été fait préalablement usage de la faculté prévue au huitième alinéa, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision. Le tribunal administratif statue dans un délai de quinze jours à compter de sa saisine. Ces recours () s'exercent sans préjudice des procédures prévues au huitième alinéa du présent article ainsi qu'aux articles L. 521-1 et L. 521 2 du même code ".

3. Par un arrêté du 24 juin 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a, sur le fondement des dispositions de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, pris à l'encontre de M. C, né le 18 avril 1969, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance (MICAS) aux termes de laquelle, il a interdiction de se déplacer sans autorisation préalable hors du territoire de la commune de Chatillon (Hauts-de-Seine) pendant une durée de trois mois et doit, pendant la même durée, se présenter une fois par jour au commissariat de police de Vanves. M. C demande, à titre principal, au juge des référés sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 24 juin 2024.

4. Il appartient au juge des référés de s'assurer, en l'état de l'instruction devant lui, que l'autorité administrative, opérant la conciliation nécessaire entre le respect des libertés et la sauvegarde de l'ordre public, n'a pas porté d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale dans l'application de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure qui permet de prendre à l'égard d'une personne les mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance prévues aux articles suivants, dont celles de l'article L. 228-2. Par ailleurs, il résulte de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure que ces mesures doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.

5. Il résulte de l'instruction et notamment d'une note des services de renseignement que M. C a été condamné, le 1er février 2017, à une peine de trois mois d'emprisonnement avec sursis par la Cour d'appel de Versailles pour des faits de violence aggravée par deux circonstances et que le 11 octobre 2023, M. C, qui exerçait alors la profession de chauffeur de taxi, a refusé de prendre en charge à l'aéroport de Paris-Orly une famille composée de deux adultes et trois enfants arrivant D) en injuriant le père de " sale juif ". L'intéressé a poursuivi cette famille, qui avait pris place dans un autre véhicule, et a déclaré, en s'adressant au père de famille, " A ne te prendrai pas toi et ta famille, sale juif ", puis à deux reprises, en français et en arabe, a encore déclaré " Si je t'avais pris toi et ta famille dans mon taxi, je t'aurai égorgé, ta femme, toi et tes enfants ". M. C a été condamné, le 6 mai 2024, par le tribunal correctionnel de Créteil, à une peine de huit mois d'emprisonnement avec sursis, à la réalisation d'un stage de citoyenneté et à 1 500 euros de dommages et intérêts pour ces faits qualifiés de menace de mort réitérée commise en raison de la race, l'ethnie, la nation ou la religion et de discrimination. Si M. C indique avoir fait appel de sa condamnation prononcée par le tribunal correctionnel de Créteil, il ne conteste pas la matérialité des faits qui lui sont reprochés ni la nature des propos tenus. L'ensemble de ces faits est suffisant pour constituer des raisons sérieuses de penser que le comportement de l'intéressé constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics au sens des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure. Au regard de la nature des faits intervenus en octobre 2023, de la teneur des propos tenus et de la menace proférée vis-à-vis de personnes de confession juive, intervenus quelques jours après les attaques commises, le 7 octobre 2023, par des membres du Hamas sur le territoire israélien, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pu considérer qu'il existait des raisons sérieuses de penser que le comportement de M. C révélait une adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme.

6. Si M. C soutient que les mesures contestées ont pour effet de l'empêcher d'exercer une activité professionnelle, il résulte de l'instruction que l'intéressé ne dispose plus actuellement ni de sa carte professionnelle de taxi ni de sa plaque de stationnement et ne peut pas exercer sa profession de taxi. Il ne soutient pas exercer une autre activité professionnelle. Compte tenu de sa situation personnelle et professionnelle, il ne résulte pas de l'instruction que les modalités de la mesure de surveillance prises, ne seraient pas adaptées à la situation de l'intéressé. Au demeurant, comme l'indique le ministre, l'intéressé a la possibilité de demander, notamment pour des raisons professionnelles, une modification des modalités de la mesure de surveillance prise à son encontre. Par ailleurs, compte tenu de la menace d'une particulière gravité qu'induit le comportement de l'intéressé, les restrictions à la liberté d'aller et venir qui lui sont imposées par l'arrêté en litige, dont les effets sont limités à trois mois, ne sont pas disproportionnées. Dans ces conditions, il ne résulte pas de l'instruction que le ministre de l'intérieur et des outre-mer aurait porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d'aller et de venir et à la liberté d'exercer une activité économique invoquées par le requérant en prenant pour une durée de trois mois une mesure de contrôle administratif et de surveillance sur le fondement de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure.

7. Enfin, la mesure contestée ne présente pas le caractère d'une sanction mais constitue une mesure de police administrative. L'intéressé n'est pas fondé à soutenir qu'il serait sanctionné à deux reprises pour des mêmes faits. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe de non bis in idem ne peut qu'être écarté.

8. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence, M. C n'est pas fondé à demander la suspension de l'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 24 juin 2024. Par voie de conséquences, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Fait à Cergy, le 9 juillet 2024.

Le juge des référés,

Signé

M. X

La République mande au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.