Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2409792
samedi 13 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2409792 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | D |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 8 juillet 2024, Mme D, représentée par Me Bourdon demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 25 juin 2024 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pris à son encontre des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance ;
2°) de mettre à la charge de l'État, une somme de 1.500 euros, en application de l'article L. 761 1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'urgence est présumée pour une telle mesure qui lui interdit de se déplacer en dehors de la commune de Montrouge et l'oblige à se présenter une fois par jour, à 8 heures, au commissariat de police de Montrouge
- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à sa liberté d'aller et venir, à sa liberté d'entreprendre et à son droit de mener une vie privée et familiale normale.
Par un mémoire en défense, enregistré le 9 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête en soutenant que l'urgence n'est pas établie et qu'aucune atteinte grave et manifeste n'a été portée à une liberté fondamentale.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. X, vice-président, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus lors de l'audience publique qui s'est tenu le, en présence de Mme Y, greffière :
- le rapport de M. X, juge des référés ;
- les observations de Me Chapelle et Me Brengarth, représentant Mme A, qui concluent aux mêmes fins par les mêmes moyens.
La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1. Par un arrêté du 25 juin 2024, pris sur le fondement des articles L. 228-1 à L. 228-7 du code de la sécurité intérieure, le ministre de l'intérieur, a pris à l'encontre de Mme D, pour une durée de trois mois, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance, qui lui interdit de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Montrouge et lui impose de se présenter une fois par jour, tous les jours de la semaine, y compris les dimanches, les jours fériés ou chômés, à 8 heures, au commissariat de police de Montrouge, l'oblige à confirmer et justifier son lieu d'habitation auprès de ce commissariat et à déclarer un changement d'habitation éventuel, et à subordonner tout déplacement hors du périmètre autorisé à l'obtention préalable d'une autorisation écrite (sauf-conduit). Cette décision lui interdit aussi de paraître dans un quartier de Montrouge délimité dans la décision du 12 août au 8 septembre 2024. Par la présente requête, Mme A demande au juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de cette décision.
2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heure ".
3. Il résulte de la combinaison des dispositions des articles L. 511-1, L. 521-2 et
L. 521-4 du code de justice administrative qu'il appartient au juge des référés, lorsqu'il est saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 et qu'il constate une atteinte grave et manifestement illégale portée par une personne morale de droit public à une liberté fondamentale, de prendre les mesures qui sont de nature à faire disparaître les effets de cette atteinte. Ces mesures doivent en principe présenter un caractère provisoire, sauf lorsqu'aucune mesure de cette nature n'est susceptible de sauvegarder l'exercice effectif de la liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte. Le juge des référés peut, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, ordonner à l'autorité compétente de prendre, à titre provisoire, une mesure d'organisation des services placés sous son autorité lorsqu'une telle mesure est nécessaire à la sauvegarde d'une liberté fondamentale. Toutefois, le juge des référés ne peut, au titre de la procédure particulière prévue par l'article L. 521-2 précité, qu'ordonner les mesures d'urgence qui lui apparaissent de nature à sauvegarder, dans un délai de quarante-huit heures, la liberté fondamentale à laquelle il est porté une atteinte grave et manifestement illégale. Eu égard à son office, il peut également, le cas échéant, décider de déterminer dans une décision ultérieure prise à brève échéance les mesures complémentaires qui s'imposent et qui peuvent également être très rapidement mises en œuvre. Dans tous les cas, l'intervention du juge des référés dans les conditions d'urgence particulière prévues par l'article L. 521-2 précité est subordonnée au constat que la situation litigieuse permette de prendre utilement et à très bref délai les mesures de sauvegarde nécessaires. Compte tenu du cadre temporel dans lequel se prononce le juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-2, les mesures qu'il peut ordonner doivent s'apprécier en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et des mesures qu'elle a déjà prises.
4. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entré en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. L'obligation prévue au 1° du présent article peut être assortie d'une interdiction de paraître dans un ou plusieurs lieux déterminés se trouvant à l'intérieur du périmètre géographique mentionné au même 1° et dans lesquels se tient un événement exposé, par son ampleur ou ses circonstances particulières, à un risque de menace terroriste. Cette interdiction tient compte de la vie familiale et professionnelle de la personne concernée. Sa durée est strictement limitée à celle de l'événement, dans la limite de trente jours. (). / Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. Elles peuvent être renouvelées par décision motivée, pour une durée maximale de trois mois, lorsque les conditions prévues à l'article L. 228-1 continuent d'être réunies. (). / La personne soumise aux obligations prévues aux 1° à 3° du présent article peut, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision, (), demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision. Le tribunal administratif statue dans un délai de quinze jours à compter de sa saisine. Ces recours, (), s'exercent sans préjudice des procédures prévues au huitième alinéa du présent article ainsi qu'aux articles L. 521-1 et L. 521-2 du même code ". Aux termes de l'article L. 228-6 de ce code : " Les décisions du ministre de l'intérieur prises en application des articles L. 228-2 à L. 228-5 sont écrites et motivées. La définition des obligations prononcées sur le fondement de ces articles tient compte, dans le respect des principes de nécessité et de proportionnalité, des obligations déjà prescrites par l'autorité judiciaire. () ".
5. Les mesures qui peuvent être prises sur le fondement des dispositions législatives précitées doivent l'être aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.
6. Pour estimer que le comportement de A constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics, le ministre s'est fondé sur les constatations qui ont donné lieu à une condamnation le 11 février 2022 par le tribunal judicaire de Paris à trois années d'emprisonnement pour participation avec M. B à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime d'atteinte aux personnes et financement d'une entreprise terroriste et sur les circonstances relatées dans une note des services de renseignement versée au débat contradictoire qui recense ses relations avec des personnes condamnées pour des faits de terrorisme.
7. Eu égard à la gravité des faits pour lesquels elle a été condamnée en 2022, à l'incarcération de M. B pour des faits de terrorisme et aux relations révélées par la note des services de renseignement et alors que la menace terroriste sur le territoire national se maintient à un niveau élevé à l'approche des jeux olympiques, le ministre de l'intérieur a pu légalement considérer qu'à la date de l'arrêté attaqué, des raisons sérieuses permettaient de penser que le comportement de l'intéressé constituait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité publique. Au regard de ces mêmes éléments, le ministre de l'intérieur a pu légalement estimer que l'intéressé soutenait et adhérait à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.
8. Dans ces conditions, en décidant du principe de prendre une mesure de contrôle et de surveillance à l'encontre de l'intéressé, le ministre n'a pas porté une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Il ressort des pièces du dossier que le tribunal judicaire de Paris a ordonné à Mme A le 11 février 2022 d'exercer une activité professionnelle ou de suivre une formation professionnelle, sous peine d'une condamnation à deux années d'emprisonnement en application de l'article L. 131-36-1 du code pénal. Il ressort aussi des pièces du dossier qu'en exécution de ces mesures de suivi socio-judicaire, la requérante a conclu le 21 janvier 2024 une convention d'application en entreprise avec l'Aksis et qu'elle doit rencontrer régulièrement un médecin coordonnateur. Eu égard à la conciliation nécessaire entre nécessité de préserver des atteintes graves à l'ordre public et les obligations ordonnées par le juge judicaire dans le cadre de son suivi socio judiciaire, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d'aller et venir, en ne prenant pas en compte ces obligations. Dans ces conditions, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 25 juin 2024 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pris à l'encontre de Mme D des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance, jusqu'à ce que le ministre de l'intérieur et des outre-mer modifie cette décision de sorte qu'elle puise remplir les obligations ordonnées par le juge judicaire dans le cadre d'un suivi socio judicaire.
9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 500 euros à verser à Mme D au titre des frais liés à l'instance en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : l'exécution de la décision du 25 juin 2024 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pris à l'encontre de Mme D des mesures individuelles de contrôle administratif de surveillance est suspendue jusqu'à ce que le ministre de l'intérieur et des outre-mer modifie cette décision de sorte qu'elle puise remplir les obligations ordonnées par le juge judicaire dans le cadre d'un suivi socio judicaire.
Article 2 : L'Etat versera à Mme A la somme de 500 euros au titre des frais liés à l'instance en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Fait à Cergy, le 13 juillet 2024.
Le juge des référés,
signé
M. X
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
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