Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2410067

samedi 20 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2410067
TypeDécision
RecoursPlein contentieux

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A B. Celle-ci demandait la suspension d'un arrêté du ministre de l'intérieur lui imposant des mesures de contrôle et de surveillance pour trois mois, en application des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas établie, les atteintes alléguées à sa liberté d'aller et venir et à sa vie professionnelle n'étant pas suffisamment caractérisées. En conséquence, il n'a pas été porté d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 juillet 2024, Mme A B, représentée par

Me Morant, demande au juge des référés :

1°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, l'arrêté du 27 juin 2024, notifié le 10 juillet 2024, par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois, à titre subsidiaire, de suspendre les articles 1, 2, 3 et 7 de l'arrêté ;

2°) de mettre à la charge de l'État, une somme de 2 500 euros, en application de l'article L. 761 1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est présumée ; l'arrêté contesté met en péril son activité professionnelle, ce qui a des conséquences pour sa famille dès lors qu'elle élève seule ses enfants et doit donc subvenir seule à leurs besoins ; par ailleurs, il porte atteinte à sa situation personnelle en ce qu'elle ne pourra emmener ses enfants en vacances au Monténégro où ses parents possèdent une maison familiale ;

- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à sa liberté d'aller et venir, à son droit de mener une vie privée et familiale normale et à sa liberté d'exercer une activité économique ;

- la mesure est disproportionnée ;

- la mesure est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des articles L. 228-1 et

L. 228-2 du code de la sécurité intérieure.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête en l'absence d'urgence et d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Buisson, vice-président, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus lors de l'audience publique qui s'est tenu le 16 juillet 2024,

à 11 heures, en présence de Mme Soulier, greffière d'audience :

- le rapport de M. Buisson, juge des référés ;

- les observations de Me Morant, représentant Mme B, qui reprend les conclusions et les moyens présentés dans la requête ;

- et les observations de Mme B.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré présentée par Mme B a été enregistrée le 19 juillet 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heure ".

2. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entré en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. L'obligation prévue au 1° du présent article peut être assortie d'une interdiction de paraître dans un ou plusieurs lieux déterminés se trouvant à l'intérieur du périmètre géographique mentionné au même 1° et dans lesquels se tient un événement exposé, par son ampleur ou ses circonstances particulières, à un risque de menace terroriste. Cette interdiction tient compte de la vie familiale et professionnelle de la personne concernée. Sa durée est strictement limitée à celle de l'événement, dans la limite de trente jours. (). / Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. Elles peuvent être renouvelées par décision motivée, pour une durée maximale de trois mois, lorsque les conditions prévues à l'article L. 228-1 continuent d'être réunies. (). / La personne soumise aux obligations prévues aux 1° à 3° du présent article peut, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision, (), demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision. Le tribunal administratif statue dans un délai de quinze jours à compter de sa saisine. Ces recours, (), s'exercent sans préjudice des procédures prévues au huitième alinéa du présent article ainsi qu'aux articles L. 521-1 et L. 521-2 du même code ". Aux termes de l'article L. 228-6 de ce code : " Les décisions du ministre de l'intérieur prises en application des articles L. 228-2 à L. 228-5 sont écrites et motivées. La définition des obligations prononcées sur le fondement de ces articles tient compte, dans le respect des principes de nécessité et de proportionnalité, des obligations déjà prescrites par l'autorité judiciaire. () ".

3. Par un arrêté du 27 juin 2024, notifié le 10 juillet 2024 à 15 heures 40, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a, sur le fondement des dispositions des articles L. 228-1 à L. 228-7 du code de la sécurité intérieure, pris à l'encontre de Mme A B, pour une durée de trois mois, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance. Cet arrêté lui interdit de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Nanterre, lui impose de se présenter une fois par jour, tous les jours de la semaine, y compris les dimanches, les jours fériés ou chômés, à 10 heures 30, au commissariat de police de Nanterre, l'oblige à confirmer et justifier son lieu d'habitation auprès de ce commissariat et à déclarer un changement d'habitation éventuel, et à subordonner tout déplacement hors du périmètre autorisé à l'obtention préalable d'une autorisation écrite (sauf-conduit). Il lui interdit également de paraître, d'une part, le 24 juillet 2024, de 17 heures à 22 heures aux abords du parcours de la flamme olympique à Nanterre, et d'autre part, du 13 juillet au 11 août 2024 dans le cadre des Jeux olympiques, puis du 12 août au 8 septembre 2024 dans le cadre des Jeux paralympiques, aux abords du site de l'Arena à Nanterre. Par la présente requête, Mme B demande au juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre cet arrêté.

Sur la condition d'urgence :

4. Eu égard à son objet et à ses effets, notamment aux restrictions apportées à la liberté d'aller et venir, une décision prise par l'autorité administrative en application des articles

L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, porte, en principe et par elle-même, sauf à ce que l'administration fasse valoir des circonstances particulières, une atteinte grave et immédiate à la situation de cette personne, de nature à créer une situation d'urgence justifiant que le juge administratif des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, puisse prononcer dans de très brefs délais, si les autres conditions posées par cet article sont remplies, une mesure provisoire et conservatoire de sauvegarde. Aucun des éléments que le ministre de l'intérieur a fait valoir dans ses écritures, ne conduit à remettre en cause, au cas d'espèce, l'existence d'une situation d'urgence caractérisée de nature à justifier l'intervention du juge des référés dans les conditions d'urgence particulière prévues par l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

En ce qui concerne la condition tenant à l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

5. Il appartient au juge des référés de s'assurer, en l'état de l'instruction devant lui, que l'autorité administrative, opérant la conciliation nécessaire entre le respect des libertés et la sauvegarde de l'ordre public, n'a pas porté d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale dans l'application de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure qui permet de prendre à l'égard d'une personne les mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance prévues aux articles suivants, dont celles de l'article L. 228-2. Par ailleurs, il résulte de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure que ces mesures doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.

6. Pour considérer que le comportement de Mme B constituait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics, d'une part, et participait à la diffusion de thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes, d'autre part, le ministre de l'intérieur et des outre-mer s'est fondé sur une note blanche circonstanciée des services de renseignement. Cette note indique, en premier lieu, que l'intéressée a été condamnée le 20 septembre 2019 par le tribunal correctionnel de Paris à une peine de quatre ans d'emprisonnement dont trente mois assortis d'un sursis avec mise à l'épreuve pendant trois ans, pour des faits d'association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte de terrorisme et financement d'une entreprise terroriste. La même note indique en second lieu, que Mme B a été unie par des liens de grande proximité avec certaines personnes radicalisées et a été en contact avec des personnes qui ont participé au financement du groupe d'un individu, connu pour être un important recruteur de jeunes combattants francophones dans la zone de combat irako-syrienne.

7. Dans ces conditions, en décidant de prendre une mesure de contrôle et de surveillance à l'encontre de l'intéressée, dans un contexte marqué par un risque élevé d'attentat terroriste pendant la période des jeux olympiques, le ministre n'a pas porté une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Cependant, eu égard à la conciliation nécessaire entre, d'une part, la liberté d'aller et venir et le droit de travailler et, d'autre part, la nécessité de préserver des atteintes graves à l'ordre public en limitant les contraintes à leur seule nécessité, le ministre a limité excessivement les déplacements de l'intéressée dans le temps, notamment pour se rendre sur son lieu de travail, situé sur le territoire de la commune de Suresnes, dès lors que les jeux olympiques et paralympiques de Paris prendront fin le 8 septembre 2024. Par suite, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 27 juin 2024 en tant qu'elle produit des effets au-delà du 8 septembre 2024.

8. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée par la requérante au titre des frais liés à l'instance.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 27 juin 2024 est suspendue en tant qu'elle produit des effets au-delà du 8 septembre 2024.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de modifier l'article 7 de la décision du 27 juin 2024 afin de limiter la durée des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance en litige, dans les conditions fixées à l'article 1er de la présente ordonnance.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Fait à Cergy, le 20 juillet 2024.

Le juge des référés,

signé

L. Buisson

La République mande au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.