Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2412982
vendredi 13 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2412982 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 10 septembre 2024, M. F B D, représenté par Me Fenze, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) d'enjoindre au directeur du centre hospitalier de Gonesse de poursuivre les soins au profit de son épouse, Mme G B D ;
2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Gonesse la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision de limiter ou de mettre un terme à la prise en charge médicale dont bénéficie Mme G B D est susceptible de porter atteinte à ses droits et libertés fondamentaux ;
- la décision contestée est entachée d'illégalité dès lors qu'il n'est pas établi que les soins apportés à Mme B D constitueraient une obstination déraisonnable en ce qu'ils n'auraient pour effet que le maintien artificiel de la vie ;
- elle révèle un abus de pouvoir.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 septembre 2024, le centre hospitalier de Gonesse conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- la décision du Conseil constitutionnel n° 2017-632 QPC du 2 juin 2017 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a décidé que la nature de l'affaire justifiait qu'elle soit jugée, en application du troisième alinéa de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, par une formation composée de trois juges des référés.
Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique du 13 septembre 2024 à 10 heures.
Après avoir entendu au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Richard, première conseillère ;
- et les observations de Me Niat, substituant Me Fenze, en présence de la famille de Mme G B D.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale () ". Le juge administratif des référés, saisi d'une demande en ce sens justifiée par une urgence particulière, peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une autorité administrative aurait porté une atteinte grave et manifestement illégale. Ces dispositions législatives confèrent au juge des référés, qui se prononce en principe seul et qui statue, en vertu de l'article L. 511-1 du code de justice administrative, par des mesures qui présentent un caractère provisoire, le pouvoir de prendre, dans les délais les plus brefs et au regard de critères d'évidence, les mesures de sauvegarde nécessaires à la protection des libertés fondamentales.
2. Toutefois, il appartient au juge des référés d'exercer ses pouvoirs de manière particulière lorsqu'il est saisi, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'une décision, prise par un médecin, dans le cadre défini par le code de la santé publique, et conduisant à arrêter ou à ne pas mettre en œuvre, au titre du refus de l'obstination déraisonnable, un traitement qui apparaît inutile ou disproportionné ou sans autre effet que le seul maintien artificiel de la vie, dans la mesure où l'exécution de cette décision porterait de manière irréversible une atteinte à la vie. Il doit alors prendre les mesures de sauvegarde nécessaires pour faire obstacle à son exécution lorsque cette décision pourrait ne pas relever des hypothèses prévues par la loi, en procédant à la conciliation des libertés fondamentales en cause, qui sont le droit au respect de la vie et le droit du patient de consentir à un traitement médical et de ne pas subir un traitement qui serait le résultat d'une obstination déraisonnable.
Sur le cadre juridique applicable au litige :
3. Aux termes de l'article L. 1110-1 du code la santé publique : " Le droit fondamental à la protection de la santé doit être mis en œuvre par tous moyens disponibles au bénéfice de toute personne (). ". L'article L. 1110-2 de ce code dispose que : " La personne malade a droit au respect de sa dignité ".
4. Aux termes de l'article L. 1110-5 du même code : " Toute personne a, compte tenu de son état de santé et de l'urgence des interventions que celui-ci requiert, le droit de recevoir, sur l'ensemble du territoire, les traitements et les soins les plus appropriés et de bénéficier des thérapeutiques dont l'efficacité est reconnue et qui garantissent la meilleure sécurité sanitaire et le meilleur apaisement possible de la souffrance au regard des connaissances médicales avérées. Les actes de prévention, d'investigation ou de traitements et de soins ne doivent pas, en l'état des connaissances médicales, lui faire courir de risques disproportionnés par rapport au bénéfice escompté (). ". Aux termes de l'article L. 1110-5-1 du même code : " Les actes mentionnés à l'article L. 1110-5 ne doivent pas être mis en œuvre ou poursuivis lorsqu'ils résultent d'une obstination déraisonnable. Lorsqu'ils apparaissent inutiles, disproportionnés ou lorsqu'ils n'ont d'autre effet que le seul maintien artificiel de la vie, ils peuvent être suspendus ou ne pas être entrepris, conformément à la volonté du patient et, si ce dernier est hors d'état d'exprimer sa volonté, à l'issue d'une procédure collégiale définie par voie réglementaire (). ". Aux termes de l'article L. 1111-4 du même code : " () Lorsque la personne est hors d'état d'exprimer sa volonté, la limitation ou l'arrêt de traitement susceptible d'entraîner son décès ne peut être réalisé sans avoir respecté la procédure collégiale mentionnée à l'article L. 1110-5-1 et les directives anticipées ou, à défaut, sans que la personne de confiance prévue à l'article L. 1111-6 ou, à défaut la famille ou les proches, aient été consultés. La décision motivée de limitation ou d'arrêt de traitement est inscrite dans le dossier médical (). ".
5. L'article R. 4127-37-2 du même code précise que : " () II. - Le médecin en charge du patient peut engager la procédure collégiale de sa propre initiative. () La personne de confiance ou, à défaut, la famille ou l'un des proches est informé, dès qu'elle a été prise, de la décision de mettre en œuvre la procédure collégiale. / III. - La décision de limitation ou d'arrêt de traitement est prise par le médecin en charge du patient à l'issue de la procédure collégiale. Cette procédure collégiale prend la forme d'une concertation avec les membres présents de l'équipe de soins, si elle existe, et de l'avis motivé d'au moins un médecin, appelé en qualité de consultant. Il ne doit exister aucun lien de nature hiérarchique entre le médecin en charge du patient et le consultant. L'avis motivé d'un deuxième consultant est recueilli par ces médecins si l'un d'eux l'estime utile. / () / IV. - La décision de limitation ou d'arrêt de traitement est motivée. La personne de confiance, ou, à défaut, la famille, ou l'un des proches du patient est informé de la nature et des motifs de la décision de limitation ou d'arrêt de traitement. La volonté de limitation ou d'arrêt de traitement exprimée dans les directives anticipées ou, à défaut, le témoignage de la personne de confiance, ou de la famille ou de l'un des proches de la volonté exprimée par le patient, les avis recueillis et les motifs de la décision sont inscrits dans le dossier du patient. ".
6. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions, ainsi que de l'interprétation que le Conseil constitutionnel en a donnée dans sa décision n° 2017-632 QPC du 2 juin 2017, qu'il appartient au médecin en charge d'un patient, lorsque celui-ci est hors d'état d'exprimer sa volonté, d'arrêter ou de ne pas mettre en œuvre, au titre du refus de l'obstination déraisonnable, les traitements qui apparaissent inutiles, disproportionnés ou sans autre effet que le seul maintien artificiel de la vie. En pareille hypothèse, le médecin ne peut prendre une telle décision qu'à l'issue d'une procédure collégiale, destinée à l'éclairer sur le respect des conditions légales et médicales d'un arrêt du traitement.
7. Pour l'application de ces dispositions, la ventilation mécanique ainsi que l'alimentation et l'hydratation artificielles sont au nombre des traitements susceptibles d'être arrêtés lorsque leur poursuite traduirait une obstination déraisonnable. Cependant, la seule circonstance qu'une personne soit dans un état irréversible d'inconscience ou, à plus forte raison, de perte d'autonomie la rendant tributaire d'un tel mode de suppléance des fonctions vitales ne saurait caractériser, par elle-même, une situation dans laquelle la poursuite de ce traitement apparaîtrait injustifiée au nom du refus de l'obstination déraisonnable.
8. Pour apprécier si les conditions d'un arrêt des traitements de suppléance des fonctions vitales sont réunies s'agissant d'un patient victime de lésions cérébrales graves, quelle qu'en soit l'origine, qui se trouve dans un état végétatif ou dans un état de conscience minimale le mettant hors d'état d'exprimer sa volonté et dont le maintien en vie dépend de ce mode d'alimentation et d'hydratation, le médecin en charge doit se fonder sur un ensemble d'éléments, médicaux et non médicaux, dont le poids respectif ne peut être prédéterminé et dépend des circonstances particulières à chaque patient, le conduisant à appréhender chaque situation dans sa singularité. Les éléments médicaux doivent couvrir une période suffisamment longue, être analysés collégialement et porter notamment sur l'état actuel du patient, sur l'évolution de son état depuis la survenance de l'accident ou de la maladie, sur sa souffrance et sur le pronostic clinique.
9. Une attention particulière doit être accordée à la volonté que le patient peut avoir exprimée, par des directives anticipées ou sous une autre forme. A défaut de directives anticipées, le médecin doit prendre sa décision après consultation de la personne de confiance désignée par le patient ou, à défaut, de sa famille et de ses proches ainsi que, le cas échéant, de son ou ses tuteurs.
Sur les circonstances du litige :
10. Il résulte de l'instruction que Mme G B D, née le 19 février 1965, a été victime, le 14 juillet 2024, d'un arrêt cardio-respiratoire et a été admise dans le service de réanimation du centre hospitalier Gonesse. Le 16 juillet 2024, la levée des sédations a permis de mettre en évidence que l'intéressée se trouvait plongée dans un coma prolongé associé à des crises convulsives. Un bilan de neuro-pronostication a été réalisé dans le service de réanimation de l'hôpital entre le 15 et le 24 juillet 2024, comprenant notamment une imagerie à résonnance magnétique cérébrale le 24 juillet 2024, qui a permis de diagnostiquer des lésions anoxo-ischémiques du splénium du corps calleux, pariétal postérieur et frontal sous-cortical bilatéral. La patiente a été transférée dans le service de réanimation de l'hôpital Sainte-Anne entre le 31 juillet 2024 et le 6 août 2024 pour compléter la neuro-pronostication par de nouveaux examens aux termes desquels l'équipe de réanimation a conclu à un état neurovégétatif. Mme B D a ensuite été réintégrée au service de réanimation de l'hôpital de Gonesse. Sur la base de l'ensemble de la prise en charge et des examens pratiqués, l'équipe médicale chargée de son suivi, en la présence de l'équipe de réanimation de l'hôpital Sainte-Anne en qualité de consultant extérieur, estimant que la poursuite des thérapeutiques actives constituerait une obstination déraisonnable dans des traitements apparaissant inutiles, disproportionnés ou sans autre effet que le seul maintien artificiel de la vie, a engagé la procédure collégiale prévue à l'article R. 4127-37-2 du code de la santé publique, qui a conduit à la décision, le 16 août 2024, de procéder à une limitation et arrêt des thérapeutiques actives consistant en une extubation dès que possible, la pose d'une gastrostomie et un placement en centre de soins pour patients-neuro-végétatifs. Il a été également décidé une sédation uniquement en cas de défaillance d'organe mettant en jeu le pronostic vital immédiat de la patiente. Par la présente requête, il est demandé aux juges des référés du tribunal statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative d'enjoindre au centre hospitalier de Gonesse de maintenir les soins appropriés à Mme B D.
En ce qui concerne la condition d'urgence :
11. Eu égard à la décision de l'équipe médicale de procéder à bref délai à l'arrêt des soins, et alors même qu'il a été décidé de surseoir à l'exécution de cette décision, il est constant que l'équipe médicale a maintenu sa décision de limiter les soins prodigués à Mme B D. Par suite, la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-2 du code de justice administrative est remplie.
En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :
12. Pour justifier du bien-fondé de la décision contestée, le centre hospitalier de Gonesse fait valoir dans ses écritures que l'état de santé de Mme B D ne présente aucune perspective d'évolution favorable ainsi qu'en attestent les bilans de neuro-pronostication réalisés tant dans le service de réanimation du centre hospitalier Gonesse que par le service de neuro-réanimation de l'hôpital Sainte-Anne qui concluent à l'existence d'un état neuro-végétatif persistant et non-réversible, sans espoir de réveil. Si ces constatations ont conduit l'équipe médicale à estimer que la poursuite des traitements caractériserait une obstination déraisonnable, M. B D et les membres de la famille de Mme B D soutiennent, tant dans leurs écritures que lors des échanges intervenus au cours de l'audience, que l'existence d'une obstination déraisonnable n'est pas caractérisée, dès lors qu'ils observent une certaine évolution positive de la situation médicale de l'intéressée et que des mouvements oculaires ont notamment pu être constatés chez elle en réaction à leurs voix ou à de la musique. Par ailleurs, ils font valoir que le médecin traitant de Mme B D, qui s'est vu communiquer le dossier médical de la patiente par le centre hospitalier de Gonesse, estime que la décision contestée de limitation des soins est prématurée compte-tenu de l'état de santé de l'intéressée. Eu égard à ces divergences dans l'appréciation de l'état de la patiente ainsi qu'à l'absence d'examen d'imagerie médicale depuis celle réalisée il y a plusieurs semaines, le 2 août 2024, il y a lieu, avant que les juges des référés du tribunal statuent, que soit ordonnée une expertise médicale, confiée à un praticien disposant de compétences reconnues en neurosciences, aux fins de se prononcer, après avoir examiné la patiente et les examens d'imagerie médicale récents qu'il appartiendra au centre hospitalier de lui communiquer, rencontré l'équipe médicale et le personnel soignant en charge de cette dernière et, si nécessaire, fait réaliser des examens complémentaires sur l'état actuel de Mme B D, de donner au juge des référés du tribunal, toutes indications utiles en l'état de la science, sur les perspectives d'évolution qu'elle pourrait connaître.
13. Il y a lieu par suite, d'une part, de suspendre l'exécution de la décision du 16 août 2024 de limitation des traitements jusqu'à ce que le juge des référés se soit prononcé, une fois la mesure d'instruction énoncée au point précédent mise en œuvre et, d'autre part, de réserver les autres conclusions en demande et en défense.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision de limitation des soins prodigués à Mme B D est suspendue dans l'attente de la décision du juge des référés qui interviendra au vu des conclusions du rapport d'expertise.
Article 2 : Il sera procédé à une expertise, diligentée de manière contradictoire, aux fins :
- de décrire l'état clinique actuel de Mme B D et notamment son état de conscience ;
- de se prononcer sur les traitements qui pourraient lui être prodigués et sur les perspectives d'évolution de son état de santé ;
- de donner au juge des référés toute information qui serait utile à la solution du litige.
Article 3 : L'expert sera désigné par le président du tribunal. Il devra procéder à l'examen de Mme B D, rencontrer l'équipe médicale et le personnel soignant en charge de cette dernière et prendre connaissance de l'ensemble de son dossier médical. Il pourra consulter tous documents, procéder à tous examens ou vérifications utiles et entendre toute personne compétente. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative.
Article 4 : Le rapport d'expertise sera déposé au greffe par voie électronique, dans les conditions prévues à l'article R. 621-6-5 du code de justice administrative, dans un délai d'un mois. Des copies du rapport seront notifiées aux parties intéressées par l'expert et, avec leur accord, par voie électronique dans les conditions prévues à l'article R. 621-7-3 du même code.
Article 5 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.
Article 6 : Tous droits, moyens et conclusions des parties sur lesquels il n'est pas statué par la présente ordonnance sont réservés jusqu'en fin d'instance.
Article 7 : La présente ordonnance sera notifiée à M. F B D, au centre hospitalier de Gonesse et à l'expert désigné.
Fait à Cergy, le 13 septembre 2024.
La juge des référés, Le juge des référés, La juge des référés,
signésignésigné
C. C E. A A. Richard
Le greffier,
signé
M. E
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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