Jurisprudence CJUE62025TJ0268

Arrêt du Tribunal (deuxième chambre élargie) du 15 juillet 2026.#Sampension Livsforsikring A/S contre Skatteministeriet.#* Langue de procédure : le danois. Renvoi préjudiciel – Fiscalité – Système commun de TVA – Assujettis – Groupement TVA – Notion de “personnes étroitement liées entre elles sur les plans financier, économique et de l’organisation” – Mesures utiles pour éviter la fraude ou l’évasion fiscales – Article 11 de la directive 2006/112/CE – Législation d’un État membre permettant d’inclure dans un groupement TVA des personnes non assujetties ou exonérées de TVA – Condition de détention intégrale du capital des autres membres pour la constitution d’un groupement TVA».#Affaire T-268/25.

CELEX62025TJ0268
TypeJurisprudence CJUE
Datemercredi 15 juillet 2026

Texte intégral

ARRÊT DU TRIBUNAL (deuxième chambre, siégeant avec cinq juges)

15 juillet 2026

(*) Renvoi préjudiciel – Fiscalité – Système commun de TVA – Assujettis – Groupement TVA – Notion de “personnes étroitement liées entre elles sur les plans financier, économique et de l’organisation” – Mesures utiles pour éviter la fraude ou l’évasion fiscales – Article 11 de la directive 2006/112/CE – Législation d’un État membre permettant d’inclure dans un groupement TVA des personnes non assujetties ou exonérées de TVA – Condition de détention intégrale du capital des autres membres pour la constitution d’un groupement TVA »

Dans l’affaire T‑268/25,

ayant pour objet une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 267 TFUE, introduite par l’Østre Landsret (cour d’appel de la région Est, Danemark), par décision du 27 mars 2025, parvenue à la Cour le 1er avril 2025, dans la procédure

Sampension Livsforsikring A/S

contre

Skatteministeriet,

LE TRIBUNAL (deuxième chambre, siégeant avec cinq juges),

composé de Mmes N. Półtorak (rapporteure), présidente, T. Pynnä, M. G. Hesse, Mme G. Steinfatt et M. D. Petrlík, juges,

avocate générale : Mme M. Brkan,

greffière : Mme H. Eriksson, administratrice,

vu la transmission par la Cour de la demande préjudicielle au Tribunal le 25 avril 2025, en application de l’article 50 ter, troisième alinéa, du statut de la Cour de justice de l’Union européenne,

vu la matière visée à l’article 50 ter, premier alinéa, sous a), du statut de la Cour de justice de l’Union européenne et l’absence de question indépendante d’interprétation au sens de l’article 50 ter, deuxième alinéa, dudit statut,

vu la phase écrite de la procédure,

à la suite de l’audience du 2 février 2026,

considérant les observations présentées :

– pour Sampension Livsforsikring, par Mes S. Andersen et L. Kjær, advokater,

– pour le gouvernement danois, par Mme C. Maertens, en qualité d’agente, assistée de Mes R. Andersen et B. Søes Petersen, advokater,

– pour la Commission européenne, par Mme M.-L. Ehlers Defontaine et M. M. Herold, en qualité d’agents,

ayant entendu l’avocate générale en ses conclusions à l’audience du 22 avril 2026,

rend le présent

Arrêt

1 La demande de décision préjudicielle porte sur l’interprétation de l’article 11 de la directive 2006/112/CE du Conseil, du 28 novembre 2006, relative au système commun de taxe sur la valeur ajoutée (JO 2006, L 347, p. 1, ci-après la « directive TVA »).

2 Cette demande a été présentée dans le cadre d’un litige opposant Sampension Livsforsikring A/S au Skatteministeriet (ministère des Impôts, Danemark) au sujet du refus opposé par les autorités fiscales danoises à la demande d’immatriculation conjointe à la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) introduite par cette société et sa filiale, Sampension Administrationsselskab A/S (ci-après la « société de gestion »).

Cadre juridique

Droit de l’Union

3 L’article 11 de la directive TVA prévoit :

« Après consultation du comité consultatif de la taxe sur la valeur ajoutée [...], chaque État membre peut considérer comme un seul assujetti les personnes établies sur le territoire de ce même État membre qui sont indépendantes du point de vue juridique mais qui sont étroitement liées entre elles sur les plans financier, économique et de l’organisation.

Un État membre qui fait usage de la faculté prévue au premier alinéa peut prendre toutes mesures utiles pour éviter que l’application de cette disposition rende la fraude ou l’évasion fiscales possibles. »

Droit danois

4 L’article 47, paragraphe 4, de la lov om merværdiafgift (momsloven) (loi sur la TVA) dispose :

« Plusieurs assujettis exerçant exclusivement des activités soumises à l’immatriculation peuvent, sur demande, être immatriculés sous un seul et même numéro. L’administration des douanes et des impôts peut autoriser que des personnes exerçant des activités soumises à l’immatriculation à la TVA soient immatriculées sous un seul et même numéro avec des personnes exerçant des activités non soumises à l’immatriculation et des personnes n’exerçant pas d’activité économique. L’octroi de cette autorisation est subordonné à la condition que l’une des personnes (la société mère, notamment) soit propriétaire de l’autre ou des autres personnes (des filiales ou sous-filiales notamment) immatriculées sous le même numéro, par la détention directe ou indirecte de l’ensemble de leur capital notamment. [...] »

Litige au principal et questions préjudicielles

5 Sampension Livsforsikring est une compagnie d’assurance qui exerce des activités d’assurance‑vie ainsi que d’autres activités financières, liées à des pensions de retraite professionnelles et à des pensions de retraite d’entreprise. Certaines de ces activités sont exonérées de TVA en vertu de l’article 13 de la loi sur la TVA.

6 Jusqu’au 1er janvier 2017, Sampension Livsforsikring était, en application de l’article 47, paragraphe 4, de la loi sur la TVA, immatriculée à la TVA sous un seul et même numéro avec la société de gestion et formait ainsi avec celle-ci un « groupe TVA ». La société de gestion, qui prenait en charge les tâches administratives de Sampension Livsforsikring ainsi que celles de deux caisses de retraite n’appartenant pas à ce groupe, était détenue à 100 % par Sampension Livsforsikring.

7 Le 1er janvier 2017, les deux caisses de retraite dont la société de gestion prenait en charge les tâches administratives ont acquis chacune 3 % du capital social de cette société.

8 En raison de cette acquisition, Sampension Livsforsikring ne détenait plus 100 % du capital de la société de gestion. Le groupe TVA qu’elle formait avec celle-ci a donc cessé d’exister, faute de remplir la condition, prévue à l’article 47, paragraphe 4, de la loi sur la TVA, selon laquelle, dans un groupe TVA constitué entre des personnes exerçant des activités soumises à l’immatriculation à la TVA et des personnes exerçant des activités non soumises à l’immatriculation, l’une des personnes du groupe doit détenir, directement ou indirectement, 100 % du capital des autres personnes de ce groupe (ci-après la « condition de détention à 100 % »).

9 Par lettre du 15 janvier 2019, Sampension Livsforsikring a présenté à l’Erhvervsstyrelsen (autorité danoise pour les entreprises) une demande visant à être réimmatriculée aux fins de la TVA conjointement avec la société de gestion, estimant que la condition de détention à 100 % n’était pas conforme au droit de l’Union européenne et, notamment, à l’article 11 de la directive TVA.

10 Par décision du 8 février 2019, le Skattestyrelsen (direction des contributions, Danemark) a rejeté la demande d’immatriculation de Sampension Livsforsikring et de la société de gestion sous un seul et même numéro, au motif que la condition de détention à 100 % n’était pas remplie.

11 Le 13 décembre 2021, la décision de la direction des contributions a été confirmée par la Landsskatteretten (commission fiscale nationale, Danemark), qui s’est fondée sur le même motif que cette direction et a, en outre, relevé que Sampension Livsforsikring ne pouvait pas se prévaloir de l’article 11 de la directive TVA, considérant que cette disposition était dépourvue d’effet direct.

12 Sampension Livsforsikring a introduit un recours contre la décision de la commission fiscale nationale devant le Retten i Lyngby (tribunal de Lyngby, Danemark), lequel a renvoyé l’affaire devant l’Østre Landsret (cour d’appel de la région Est, Danemark), qui est la juridiction de renvoi, au motif qu’elle soulevait des questions de principe.

13 Dans ces conditions, l’Østre Landsret (cour d’appel de la région Est) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour les questions préjudicielles suivantes :

« 1) Les dispositions combinées des premier et second alinéas de l’article 11 de la directive [TVA] doivent-elles être interprétées en ce sens qu’elles s’opposent à une réglementation d’un État membre, telle que celle en cause dans l’affaire au principal, qui subordonne la possibilité de constituer un groupe TVA comprenant des personnes exerçant des activités non soumises à l’immatriculation ou n’exerçant pas d’activité économique à la condition qu’une personne du groupe TVA détienne, directement ou indirectement, 100 % de l’autre ou des autres personnes du groupe TVA ?

2) En cas de réponse affirmative à la première question, l’article 11 de la directive [TVA] a-t-il un effet direct dans les États membres, de telle sorte que les assujettis peuvent faire valoir vis-à-vis d’un État membre le droit à être immatriculés en tant que groupe TVA lorsque la réglementation dudit État membre n’est pas conforme à cette disposition et ne peut être interprétée de manière conforme à celle-ci ? »

Sur les questions préjudicielles

Sur la première question

14 Par sa première question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 11 de la directive TVA doit être interprété en ce sens qu’il s’oppose à une réglementation d’un État membre qui subordonne la possibilité de constituer un groupement TVA comprenant, d’une part, des personnes exerçant des activités soumises à la TVA et, d’autre part, des personnes exerçant des activités exonérées ou n’exerçant pas d’activité économique à la condition qu’une personne du groupement détienne, directement ou indirectement, la totalité du capital des autres personnes de ce groupement.

Sur l’article 11, premier alinéa, de la directive TVA

15 Il convient, dans un premier temps, d’examiner si une condition de détention à 100 % peut trouver son fondement dans l’article 11, premier alinéa, de la directive TVA, en ce que celui-ci subordonne notamment la constitution d’un groupement TVA à l’existence de liens étroits sur le plan financier.

16 En premier lieu, il convient de rappeler que, en ce qui concerne les objectifs poursuivis par l’article 11 de la directive TVA, le législateur de l’Union, en adoptant cette disposition, a voulu permettre aux États membres de ne pas lier systématiquement la qualité d’assujetti à la notion d’« indépendance purement juridique », soit dans un souci de simplification administrative, soit pour éviter certains abus tels que le fractionnement d’une entreprise entre plusieurs assujettis dans le but de bénéficier d’un régime particulier (voir arrêt du 15 avril 2021, Finanzamt für Körperschaften Berlin, C‑868/19, non publié, EU:C:2021:285, point 35 et jurisprudence citée).

17 Il y a lieu également de rappeler que l’assimilation à un assujetti unique en vertu de l’article 11, premier alinéa, de la directive TVA exclut que les personnes subordonnées continuent à souscrire séparément des déclarations de TVA et continuent à être identifiées, dans et hors de leur groupe, comme des assujettis, dès lors que seul l’assujetti unique est habilité à souscrire lesdites déclarations (voir arrêt du 15 avril 2021, Finanzamt für Körperschaften Berlin, C‑868/19, non publié, EU:C:2021:285, point 36 et jurisprudence citée).

18 En deuxième lieu, la condition posée à l’article 11, premier alinéa, de la directive TVA, selon laquelle la constitution d’un groupement TVA est subordonnée à l’existence de liens étroits sur les plans financier, économique et de l’organisation entre les personnes concernées, exige d’être précisée à l’échelle nationale, de sorte que cette disposition présente un caractère conditionnel en ce qu’elle implique l’intervention de dispositions nationales déterminant la portée concrète de tels liens (arrêt du 15 avril 2021, Finanzamt für Körperschaften Berlin, C‑868/19, non publié, EU:C:2021:285, point 43).

19 Toutefois, il importe, pour une application uniforme de la directive TVA, que la notion de « liens étroits sur le plan financier », au sens de l’article 11, premier alinéa, de cette directive, reçoive une interprétation autonome et uniforme. Une telle interprétation s’impose, malgré le caractère facultatif, pour les États membres, du régime que cet article prévoit, afin d’éviter, lorsqu’il est mis en œuvre, des divergences dans l’application de ce régime d’un État membre à l’autre (arrêt du 15 avril 2021, Finanzamt für Körperschaften Berlin, C‑868/19, non publié, EU:C:2021:285, point 44).

20 Par ailleurs, il ne ressort ni de l’article 11 de la directive TVA ni du système instauré par cette directive que cette disposition constitue une disposition dérogatoire ou particulière qui devrait être interprétée de manière restrictive [arrêt du 1er décembre 2022, Finanzamt T (Prestations internes d’un groupement TVA), C‑269/20, EU:C:2022:944, point 42]. En particulier, ainsi qu’il découle de la jurisprudence de la Cour, la condition relative à l’existence de liens étroits sur le plan financier ne saurait être interprétée de manière restrictive (arrêt du 15 avril 2021, Finanzamt für Körperschaften Berlin, C‑868/19, non publié, EU:C:2021:285, point 45).

21 En troisième lieu, il ressort de la jurisprudence de la Cour que l’article 11, premier alinéa, de la directive TVA ne prévoit pas la possibilité, pour chaque État membre, d’imposer d’autres conditions aux opérateurs économiques, pour pouvoir constituer un groupement TVA, que celle d’être établis sur le territoire de cet État membre et d’être étroitement liés entre eux sur les plans financier, économique et de l’organisation (voir, en ce sens, arrêts du 25 avril 2013, Commission/Suède, C‑480/10, EU:C:2013:263, point 35, et du 25 avril 2013, Commission/Finlande, C‑74/11, non publié, EU:C:2013:266, point 63).

22 En outre, la Cour a précisé que le caractère seulement étroit des relations liant ces opérateurs économiques ne saurait, en l’absence de toute autre exigence, conduire à considérer que le législateur de l’Union a entendu réserver le bénéfice du régime du groupement TVA aux seules entités se trouvant dans un rapport de subordination avec l’organe faîtier du groupement d’entreprises considéré. L’existence d’un tel rapport de subordination peut, dans certaines situations, permettre de présumer le caractère étroit des relations entre les entités concernées, mais ne saurait, en principe, constituer une condition nécessaire à la constitution d’un groupement TVA (voir, en ce sens, arrêt du 15 avril 2021, Finanzamt für Körperschaften Berlin, C‑868/19, non publié, EU:C:2021:285, point 47).

23 La Cour a, par ailleurs, jugé que l’article 4, paragraphe 4, second alinéa, de la directive 77/388/CEE du Conseil, du 17 mai 1977, en matière d’harmonisation des législations des États membres relatives aux taxes sur le chiffre d’affaires – Système commun de taxe sur la valeur ajoutée : assiette uniforme (JO 1977, L 145, p. 1, ci-après la « sixième directive »), s’opposait à une condition du droit national imposant, pour établir l’existence de liens étroits sur le plan financier, la détention d’une majorité des droits de vote en sus d’une participation majoritaire dans le capital (voir, en ce sens, arrêt du 1er décembre 2022, Norddeutsche Gesellschaft für Diakonie, C‑141/20, EU:C:2022:943, point 71).

24 La jurisprudence mentionnée au point 23 ci-dessus demeure pertinente pour l’interprétation de l’article 11, premier alinéa, de la directive TVA, dans la mesure où cette disposition reproduit, en substance, le libellé de l’article 4, paragraphe 4, second alinéa, de la sixième directive.

25 En l’occurrence, il convient de relever qu’une condition de détention à 100 % pour la constitution d’un groupement TVA comprenant des personnes exerçant des activités non soumises à l’immatriculation à la TVA ou n’exerçant pas d’activité économique va au-delà de ce qu’implique la condition tenant à l’existence de liens étroits sur le plan financier, telle qu’interprétée par la jurisprudence rappelée aux points 18 à 23 ci-dessus.

26 À cet égard, il découle de la jurisprudence rappelée aux points 18 à 23 ci-dessus que, si l’existence d’un rapport de subordination, notamment sous la forme d’une détention de 100 % du capital, peut permettre de présumer le caractère étroit des liens entre les entités concernées, elle ne saurait constituer une condition nécessaire à la constitution d’un groupement TVA. En effet, des liens étroits sur le plan financier peuvent également exister dans des situations où la participation au capital est inférieure à 100 %, dès lors que les personnes concernées demeurent étroitement liées sur les plans financier, économique et de l’organisation au sens de l’article 11, premier alinéa, de la directive TVA.

27 Par conséquent, comme l’a d’ailleurs admis le gouvernement danois lors de l’audience de plaidoiries, une condition de détention à 100 % ne saurait être considérée comme constituant une simple précision de la condition de liens étroits sur le plan financier au sens de l’article 11, premier alinéa, de la directive TVA.

Sur l’article 11, second alinéa, de la directive TVA

28 Il convient, dans un second temps, d’examiner si une condition de détention à 100 % peut néanmoins être regardée comme étant au nombre des mesures utiles qui peuvent être prises par les États membres, au titre de l’article 11, second alinéa, de la directive TVA, pour éviter que l’application du premier alinéa de cet article ne rende la fraude ou l’évasion fiscales possibles (voir, en ce sens, arrêt du 15 avril 2021, Finanzamt für Körperschaften Berlin, C‑868/19, non publié, EU:C:2021:285, point 56).

29 À cet égard, il y a lieu de rappeler que, si l’article 11 de la directive TVA ne prévoit pas expressément la possibilité, pour les États membres, d’imposer aux opérateurs économiques d’autres conditions que celles prévues au premier alinéa de cet article pour pouvoir constituer un groupement TVA, ces États peuvent, dans le cadre de leur marge d’appréciation, soumettre l’application du régime du groupement TVA à certaines restrictions, pourvu qu’elles s’inscrivent dans les objectifs de cette directive visant à prévenir les pratiques ou les comportements abusifs ou à lutter contre la fraude ou l’évasion fiscales et que le droit de l’Union et ses principes généraux, notamment les principes de proportionnalité et de neutralité fiscale, soient respectés (voir arrêt du 15 avril 2021, Finanzamt für Körperschaften Berlin, C‑868/19, non publié, EU:C:2021:285, point 57 et jurisprudence citée).

30 Il convient de souligner qu’il incombe à la juridiction de renvoi de vérifier si une condition de détention à 100 % tend à atteindre les objectifs visant à prévenir les pratiques ou les comportements abusifs ou à lutter contre la fraude ou l’évasion fiscales (voir, en ce sens, arrêt du 16 juillet 2015, Larentia + Minerva et Marenave Schiffahrt, C‑108/14 et C‑109/14, EU:C:2015:496, points 43 et 46).

31 Toutefois, afin de donner à la juridiction de renvoi une réponse utile, le Tribunal peut, dans un esprit de coopération avec les juridictions nationales, lui fournir toutes les indications qu’il juge nécessaires (voir, en ce sens, arrêt du 22 décembre 2008, Magoora, C‑414/07, EU:C:2008:766, point 33 et jurisprudence citée).

32 À cet égard, le gouvernement danois soutient que la condition de détention à 100 % vise à éviter les pertes de recettes fiscales et les effets d’aubaine susceptibles de résulter de l’inclusion, dans des groupements TVA, de personnes exerçant des activités exonérées ou n’exerçant pas d’activité économique. Selon ce gouvernement, la participation de ces personnes aux groupements TVA leur permettrait, notamment, d’acquérir des biens et des services auprès des autres membres du groupement sans acquitter la TVA. Le bénéfice du régime du groupement TVA ne devrait, pour de telles personnes, être réservé qu’aux groupes composés d’une société et de filiales dont cette société détient 100 % du capital, faute de quoi l’extension de ce régime aux personnes exerçant des activités exonérées ou n’exerçant pas d’activité économique qui ne rempliraient pas cette condition priverait le budget de certaines recettes de TVA. La limitation de la possibilité de créer des groupements TVA permettrait ainsi de lutter contre l’évasion fiscale.

33 Il convient toutefois de relever, en premier lieu, que la simple existence d’un avantage fiscal résultant de la mise en œuvre, par un État membre, du régime du groupement TVA prévu par la directive TVA ne saurait, en elle-même, être assimilée, comme le prétend le gouvernement danois, à une fraude ou à une évasion fiscales au sens de l’article 11, second alinéa, de cette directive.

34 En effet, les opérations à titre onéreux effectuées entre les personnes d’un même groupement ne sont pas soumises à la TVA (arrêt du 11 juillet 2024, Finanzamt T II, C‑184/23, EU:C:2024:599, point 47). Ainsi, le fait que les membres d’un groupement TVA puissent tirer des avantages économiques de leur participation à un tel groupement constitue une conséquence nécessaire du choix d’un État membre de permettre, dans le cadre de sa politique fiscale, la constitution de groupements TVA.

35 Par ailleurs, les assujettis sont généralement libres de choisir les structures organisationnelles et les modalités transactionnelles qu’ils estiment les plus appropriées pour leurs activités économiques et pour limiter leurs charges fiscales [arrêt du 25 mai 2023, Dyrektor Izby Administracji Skarbowej w Warszawie (TVA – Acquisition fictive), C‑114/22, EU:C:2023:430, point 45].

36 Il s’ensuit que la seule diminution des recettes fiscales résultant du choix de l’État membre de mettre en œuvre le mécanisme du groupement TVA, qui fait partie intégrante du système commun de TVA, ne saurait, en tant que telle, constituer une fraude ou une évasion fiscales au sens de l’article 11, second alinéa, de la directive TVA.

37 Par ailleurs, il convient de rappeler que la Cour a déjà jugé qu’un risque purement théorique de fraude ou d’évasion fiscales ne saurait fonder une règle générale et absolue restreignant l’accès au régime du groupement TVA (voir, en ce sens, arrêt du 15 avril 2021, Finanzamt für Körperschaften Berlin, C‑868/19, non publié, EU:C:2021:285, point 61). Or, les objectifs invoqués par le gouvernement danois et mentionnés au point 32 ci-dessus ne visent pas le risque de fraude ou d’évasion fiscales.

38 En deuxième lieu, il appartient à la juridiction de renvoi d’apprécier, au regard du principe de proportionnalité, si la condition de détention à 100 % est nécessaire et appropriée pour atteindre les objectifs visant à lutter contre la fraude ou l’évasion fiscales.

39 À cet égard, une mesure ne saurait être considérée comme étant propre à garantir la réalisation de l’objectif recherché que si elle répond véritablement au souci d’atteindre celui-ci d’une manière cohérente et systématique [voir, par analogie, arrêt du 13 mai 2026, Swedish Match (Régime de justification simplifiée), C‑322/25, EU:C:2026:402, point 28]. Or, tel pourrait ne pas être le cas de la condition de détention à 100 %, étant donné que l’avantage fiscal susceptible de résulter de l’inclusion, dans un groupement TVA, d’une personne exerçant une activité exonérée ou n’exerçant pas d’activité économique est le même, que le capital de cette personne soit détenu par une autre personne du groupement à 100 % ou à un pourcentage inférieur, dès lors qu’est satisfaite la condition de liens étroits sur le plan financier au sens de l’article 11, premier alinéa, de la directive TVA. La condition de détention à 100 % opère ainsi une distinction non pas en fonction du risque effectif d’évasion fiscale, mais en fonction de la seule structure capitalistique du groupement. Or, lorsque l’objectif visant à lutter contre la fraude ou l’évasion fiscales peut être atteint au moyen de mesures moins restrictives, une exclusion systématique fondée sur un critère abstrait, sans rapport avec un risque réel de fraude ou d’évasion fiscales, est susceptible d’excéder ce qui est nécessaire pour atteindre cet objectif (voir, en ce sens, arrêt du 15 avril 2021, Finanzamt für Körperschaften Berlin, C‑868/19, non publié, EU:C:2021:285, points 61 à 64).

40 En troisième lieu, il appartient également à la juridiction de renvoi de vérifier si la condition de détention à 100 % respecte le principe de neutralité fiscale, lequel s’oppose, notamment, à ce que des opérateurs économiques effectuant les mêmes opérations soient traités différemment en matière de perception de la TVA (voir, en ce sens, arrêt du 15 avril 2021, Finanzamt für Körperschaften Berlin, C‑868/19, non publié, EU:C:2021:285, point 65 et jurisprudence citée).

41 À cet égard, l’exclusion, par une réglementation nationale, du bénéfice du régime de groupement TVA des personnes exerçant une activité exonérée ou n’exerçant pas d’activité économique dont le capital n’est pas entièrement détenu par un autre membre du groupement, alors même qu’elles satisferaient à la condition de liens étroits sur les plans financier, économique et de l’organisation au sens de l’article 11, premier alinéa, de la directive TVA, est susceptible de conduire à un traitement différencié d’opérateurs économiques effectuant les mêmes opérations et se trouvant, du point de vue de l’ensemble des critères énoncés à cette disposition, dans une situation comparable.

42 C’est à la lumière de l’ensemble des indications qui précèdent qu’il incombe à la juridiction de renvoi de vérifier si la condition de détention à 100 % constitue une mesure utile pour éviter la fraude ou l’évasion fiscales.

43 Eu égard à ce qui précède, il y a lieu de répondre à la première question que l’article 11 de la directive TVA doit être interprété en ce sens qu’il s’oppose à une réglementation d’un État membre qui subordonne la possibilité de constituer un groupement TVA comprenant, d’une part, des personnes exerçant des activités soumises à la TVA et, d’autre part, des personnes exerçant des activités exonérées ou n’exerçant pas d’activité économique à la condition que l’une des personnes du groupement détienne, directement ou indirectement, la totalité du capital des autres personnes de ce groupement, à moins que cette exigence constitue une mesure nécessaire et appropriée pour atteindre les objectifs visant à lutter contre la fraude ou l’évasion fiscales.

Sur la seconde question

44 Par sa seconde question, qui n’est posée qu’en cas de réponse affirmative à la première question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 11 de la directive TVA doit être interprété en ce sens qu’il a un effet direct, de telle sorte que les assujettis peuvent faire valoir à l’encontre d’un État membre le droit d’être immatriculés en tant que groupement TVA, lorsque la réglementation dudit État membre n’est pas conforme à cette disposition et ne peut être interprétée de manière conforme à celle-ci.

45 À titre liminaire, il convient de rappeler que, dans tous les cas où les dispositions d’une directive apparaissent, du point de vue de leur contenu, inconditionnelles et suffisamment précises, les particuliers sont fondés à les invoquer devant les juridictions nationales à l’encontre de l’État soit lorsque celui‑ci s’est abstenu de transposer dans les délais la directive en droit national, soit lorsqu’il en a fait une transposition incorrecte. Une disposition du droit de l’Union est inconditionnelle lorsqu’elle énonce une obligation qui n’est assortie d’aucune condition ni subordonnée, dans son exécution ou dans ses effets, à l’intervention d’aucun acte soit des institutions de l’Union, soit des États membres (arrêt du 16 juillet 2015, Larentia + Minerva et Marenave Schiffahrt, C‑108/14 et C‑109/14, EU:C:2015:496, points 48 et 49 et jurisprudence citée).

46 La Cour s’est, par ailleurs, déjà prononcée, dans l’arrêt du 16 juillet 2015, Larentia + Minerva et Marenave Schiffahrt (C‑108/14 et C‑109/14, EU:C:2015:496), sur l’effet direct de l’article 4, paragraphe 4, de la sixième directive, auquel correspond l’article 11 de la directive TVA.

47 À cet égard, la Cour a constaté que la condition posée par l’article 4, paragraphe 4, de la sixième directive, selon laquelle la constitution d’un groupement TVA est subordonnée à l’existence de liens étroits sur les plans financier, économique ou de l’organisation entre les personnes concernées, exigeait d’être précisée au niveau national. Elle a considéré que cet article, en ce qu’il impliquait l’intervention de dispositions nationales déterminant la portée concrète de tels liens, présentait ainsi un caractère conditionnel. La Cour en a déduit que ladite disposition ne remplissait pas les conditions requises pour produire un effet direct (arrêt du 16 juillet 2015, Larentia + Minerva et Marenave Schiffahrt, C‑108/14 et C‑109/14, EU:C:2015:496, points 50 et 51).

48 La Cour a, en conséquence, dit pour droit que l’article 4, paragraphe 4, de la sixième directive ne pouvait être considéré comme ayant un effet direct permettant aux assujettis d’en revendiquer le bénéfice à l’encontre de leur État membre pour le cas où la législation de ce dernier ne serait pas compatible avec cette disposition et ne pourrait pas être interprétée de manière conforme à celle‑ci (arrêt du 16 juillet 2015, Larentia + Minerva et Marenave Schiffahrt, C‑108/14 et C‑109/14, EU:C:2015:496, point 52).

49 Cette jurisprudence demeure pertinente pour l’interprétation de l’article 11 de la directive TVA. En effet, d’une part, l’article 11 de la directive TVA reproduit, en substance, le libellé de l’article 4, paragraphe 4, de la sixième directive. D’autre part, il résulte de l’arrêt du 16 juillet 2015, Larentia + Minerva et Marenave Schiffahrt (C‑108/14 et C‑109/14, EU:C:2015:496), que la mise en œuvre du régime du groupement TVA implique nécessairement l’intervention d’une réglementation nationale déterminant la portée concrète des liens étroits visés à ladite disposition.

50 La circonstance que, en l’occurrence, contrairement aux questions préjudicielles posées dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt du 16 juillet 2015, Larentia + Minerva et Marenave Schiffahrt (C‑108/14 et C‑109/14, EU:C:2015:496), la présente question préjudicielle porte non pas sur le droit à déduction de la TVA, mais sur le droit d’être immatriculé en tant que groupement TVA n’est pas de nature à remettre en cause cette conclusion. En effet, dans les deux cas, l’invocation de l’article 4, paragraphe 4, de la sixième directive ou de l’article 11 de la directive TVA porte sur des dispositions relatives à la constitution d’un groupement TVA dont la portée concrète, s’agissant des conditions de liens étroits prévues par ces dispositions, est précisée par cette réglementation nationale.

51 À cet égard, il y a lieu de relever que tout juge national saisi dans le cadre de sa compétence a, en tant qu’organe d’un État membre, l’obligation de laisser inappliquée toute disposition nationale contraire à une disposition du droit de l’Union qui est d’effet direct dans le litige dont il est saisi. En revanche, une disposition du droit de l’Union qui est dépourvue d’effet direct ne peut être invoquée, en tant que telle, dans le cadre d’un litige relevant du droit de l’Union, afin d’écarter l’application d’une disposition de droit national qui y serait contraire (arrêt du 24 juin 2019, Popławski, C‑573/17, EU:C:2019:530, points 61 et 62).

52 Cela étant, il résulte d’une jurisprudence constante que le principe d’interprétation conforme du droit interne, en vertu duquel la juridiction nationale est tenue de donner au droit interne, dans toute la mesure du possible, une interprétation conforme aux exigences du droit de l’Union, est inhérent au système des traités, en ce qu’il permet à la juridiction nationale d’assurer, dans le cadre de ses compétences, la pleine efficacité du droit de l’Union lorsqu’elle tranche le litige dont elle est saisie. Cette obligation d’interprétation conforme du droit national requiert que la juridiction nationale prenne en considération, le cas échéant, l’ensemble du droit national pour apprécier dans quelle mesure celui-ci peut recevoir une application telle qu’il n’aboutit pas à un résultat contraire au droit de l’Union (voir arrêt du 12 mai 2021, technoRent International e.a., C‑844/19, EU:C:2021:378, point 53 et jurisprudence citée).

53 Eu égard aux considérations qui précèdent, il y a lieu de répondre à la seconde question que l’article 11 de la directive TVA doit être interprété en ce sens qu’il ne peut pas être considéré comme ayant un effet direct permettant aux assujettis de l’invoquer à l’encontre de leur État membre dans le cas où la législation de ce dernier ne serait pas compatible avec cette disposition et ne pourrait pas être interprétée de manière conforme à celle-ci.

Sur les dépens

54 La procédure revêtant, à l’égard des parties au principal, le caractère d’un incident soulevé devant la juridiction de renvoi, il appartient à celle-ci de statuer sur les dépens. Les frais exposés pour soumettre des observations au Tribunal, autres que ceux desdites parties, ne peuvent faire l’objet d’un remboursement.

Par ces motifs,

LE TRIBUNAL (deuxième chambre, siégeant avec cinq juges)

dit pour droit :

1) L’article 11 de la directive 2006/112/CE du Conseil, du 28 novembre 2006, relative au système commun de taxe sur la valeur ajoutée, doit être interprété en ce sens qu’il s’oppose à une réglementation d’un État membre qui subordonne la possibilité de constituer un groupement TVA comprenant, d’une part, des personnes exerçant des activités soumises à la TVA et, d’autre part, des personnes exerçant des activités exonérées ou n’exerçant pas d’activité économique à la condition que l’une des personnes du groupement détienne, directement ou indirectement, la totalité du capital des autres personnes de ce groupement, à moins que cette exigence constitue une mesure nécessaire et appropriée pour atteindre les objectifs visant à lutter contre la fraude ou l’évasion fiscales.

2) L’article 11 de la directive 2006/112 doit être interprété en ce sens qu’il ne peut pas être considéré comme ayant un effet direct permettant aux assujettis de l’invoquer à l’encontre de leur État membre dans le cas où la législation de ce dernier ne serait pas compatible avec cette disposition et ne pourrait pas être interprétée de manière conforme à celle-ci.

Półtorak

Pynnä

Hesse

Steinfatt

Petrlík

Ainsi prononcé en audience publique à Luxembourg, le 15 juillet 2026.

Signatures



* Langue de procédure : le danois.

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