Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-24VE01579

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-24VE01579
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationD
Formation3ème Chambre
Avocat requérantMOPO KOBANDA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. A... C... a demandé au tribunal administratif de Versailles, à titre principal, d’annuler l’arrêté du 10 janvier 2024 par lequel le préfet de l’Essonne l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il était susceptible d’être reconduit d’office, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an en l’informant qu’il faisait l’objet d’un signalement aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen et, à titre subsidiaire, de suspendre cet arrêté jusqu’à l’issue de la procédure de demande d’asile introduite par sa compagne et son enfant, alors pendante devant la Cour nationale du droit d’asile.

Par un jugement n° 2400311 du 29 février 2024, la magistrate désignée par la présidente du tribunal administratif de Versailles a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 14 juin 2024, M. C..., représenté par Me Mopo Kobanda, demande à la cour :

1°) d’annuler ce jugement ;

2°) à titre principal, d’annuler l’arrêté du 10 janvier 2024 du préfet de l’Essonne ;

3°) à titre subsidiaire, de suspendre cet arrêté jusqu’à l’issue de la procédure de demande d’asile introduite par sa compagne et son enfant, pendante devant la Cour nationale du droit d’asile ;

4°) d’enjoindre au préfet territorialement compétent de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l’arrêt à intervenir, de lui délivrer, dans l’attente, une autorisation provisoire de séjour, ainsi que, dès l’intervention de la décision positive de la Cour nationale du droit d’asile concernant son enfant mineure, un titre de séjour pluriannuel ;

5°) de mettre à la charge de l’État la somme de 1 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l’arrêté contesté est entaché d’une erreur manifeste d’appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
- il est entaché d’un défaut d’examen approfondi de sa situation familiale et personnelle ;
- il est entaché d’erreur de fait, dès lors que contrairement à ce que le préfet a considéré à tort, il a entrepris des démarches en vue de sa régularisation ;
- il n’a pas été admis à fournir d’explications ni à produire des pièces en sa possession relativement à sa vie privée et familiale et à son activité professionnelle ;
- c’est à tort que le préfet de l’Essonne a pris un arrêté l’obligeant à quitter le
territoire national, dès lors qu’il ne peut être retenu qu’il ne remplissait pas les conditions pour être régularisé de plein droit ou dans le cadre de l’admission exceptionnelle, au titre du travail ;
- l’arrêté en litige méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- il méconnaît les dispositions de l’article L. 313-25 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que sa fille est susceptible de se voir accorder la protection subsidiaire ;
- l’arrêté en tant qu’il porte interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an n’est pas justifié ;
- cette interdiction de retour ainsi que son signalement dans le système d’information Schengen, sont contraires à l’intérêt supérieur de son enfant.

M. C... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 7 mai 2024 du bureau d’aide juridictionnelle de Versailles.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention internationale des droits de l’enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Le rapport de Mme Hameau a été entendu au cours de l’audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C..., ressortissant angolais né en 1982, entré sur le territoire français le 21 janvier 2015, selon ses déclarations, a sollicité le bénéfice de l’asile le 8 juillet 2015. Sa demande a été rejetée par une décision de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides le 28 juin 2016, confirmée le 24 février 2017 par la Cour nationale du droit d'asile. Il s’est toutefois maintenu sur le territoire national où il a été interpellé le 10 janvier 2024 pour la vérification de son droit à séjourner et circuler sur ce territoire. Le même jour, il a fait l’objet d’un arrêté par lequel le préfet de l’Essonne l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il était susceptible d’être reconduit d’office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an, en l’informant qu’il faisait l’objet d’un signalement aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen. M. C... fait appel du jugement du 29 février 2024 par lequel la magistrate désignée par la présidente du tribunal administratif de Versailles a rejeté sa demande en annulation ou en suspension de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

2. L’arrêté contesté précise les éléments de fait et de droit sur lesquels il est fondé, et notamment que l’intéressé, débouté de l’asile, s’est maintenu sur le territoire français, en dépit d’une mesure d’éloignement et sans titre de séjour, de telle sorte qu’il ne présente pas de garanties de représentation suffisantes. Il indique également que M. C..., qui travaille dans le secteur du bâtiment de manière irrégulière, est célibataire, et père de trois enfants dont deux résident, à l’instar d’autres membres de sa famille, dans son pays d’origine. Il précise encore que l’intéressé ne remplit pas les conditions pour bénéficier d’une régularisation de sa situation administrative à titre exceptionnel, ni pour obtenir un titre de séjour de plein droit. Cet arrêté n’indique pas, en revanche, que le requérant se serait abstenu d’effectuer des démarches en vue de la régularisation de sa situation administrative, dès lors l’erreur de fait alléguée doit être écartée. Il résulte des motifs mêmes de cet arrêté que le préfet a procédé à un examen particulier de la situation personnelle, professionnelle et familiale du requérant.

3. Si le requérant fait valoir qu’il n’a pas été en mesure de présenter des explications et pièces en sa possession avant d’être obligé de quitter le territoire, il ressort toutefois des pièces du dossier, notamment du procès-verbal de son audition par les services de gendarmerie le 10 janvier 2024, qu’il a été interrogé sur sa situation administrative, privée, familiale et professionnelle, et qu’il a présenté des observations en indiquant notamment qu’il était célibataire, père d’un enfant de deux ans et demi résidant en France, tandis que ses deux autres enfants se trouvaient en Angola, et que depuis le mois de décembre 2021, il était employé en tant qu’homme de ménage, dans le cadre d’un contrat de travail à durée indéterminée, par la société Maxipropre sise à Athis Mons. En soutenant qu’il n’a pas pu produire de pièces, dont il ne précise ni la nature ni le contenu, pour étayer les déclarations qu’il a faites à propos de sa vie privée et familiale et de son activité professionnelle, le requérant ne se prévaut d’aucun élément susceptible d’avoir une incidence sur la décision d’éloignement dont il a fait l’objet. Dès lors, le moyen doit être écarté.

4. Aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. (…) ».

5. M. C... se prévaut de l’ancienneté de son séjour sur le territoire national et de sa relation de concubinage avec une ressortissante congolaise, dont est issue une petite fille née le 29 octobre 2021. Il ajoute qu’il travaille légalement. Il indique surtout que sa compagne et leur fille ont déposé une demande d’asile, en raison du risque d’excision auquel serait exposée cette dernière en cas de retour en République démocratique du Congo et que, si cette demande a été rejetée par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, un recours contre cette décision de rejet est pendant devant la Cour nationale du droit d'asile. Cependant M. C..., qui s’est maintenu sur le territoire national en dépit d’une précédente mesure d’éloignement dont il a fait l’objet en 2018, ne produit aucun élément relatif à sa vie familiale, dont il ressortirait, en particulier, qu’il entretiendrait des relations avec sa fille et la mère de celle- ci. S’il a fourni, devant le tribunal, des éléments relatifs à l’emploi d’agent d’entretien qu’il occupe depuis le mois de décembre 2021 dans le cadre d’un contrat à durée indéterminée, ces éléments ne suffisent pas à caractériser une intégration socioprofessionnelle particulière en France. Par ailleurs, il ne conteste pas que, comme le préfet l’a relevé dans l’arrêté en litige et comme il l’a lui-même déclaré lors de son audition par les services de gendarmerie, il est père de deux autres enfants qui vivent en Angola, à l’instar de sa propre fratrie. Dans ces conditions, l’intéressé n’est pas fondé à soutenir que l’arrêté en litige porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée avec les objectifs en vue desquels il a été pris. Les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l’erreur manifeste d’appréciation des conséquences de l’arrêté sur la situation personnelle du requérant doivent ainsi être écartés.

6. En soutenant qu’il remplit « plusieurs critères fixés par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et d’autres textes législatifs communautaires et internationaux justifiant l’octroi d’un titre de séjour », M. C... n’assortit pas son moyen des précisions permettant à la cour d’en examiner le bien-fondé.

7. Aux termes de l’article L. 424-11 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, auquel ont été recodifiées le 1er mai 2021 les dispositions de l’article L. 313-25 du même code : « Une carte de séjour pluriannuelle portant la mention « membre de la famille d’un bénéficiaire de la protection subsidiaire », identique à la carte prévue à l’article L. 424-9 délivrée à l’étranger qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire, est délivrée à : / 1° Son conjoint, son partenaire avec lequel il est lié par une union civile ou à son concubin, s’il a été autorisé à séjourner en France au titre de la réunification familiale dans les conditions prévues aux articles L. 561-2 à L. 561-5 ; / 2° Son conjoint ou partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d’au moins dix-huit ans, si le mariage ou l’union civile est postérieur à la date d’introduction de sa demande d’asile, à condition que le mariage ou l’union civile ait été célébré depuis au moins un an et sous réserve d’une communauté de vie effective entre époux ou partenaires ; / 3° Ses enfants dans l’année qui suit leur dix-huitième anniversaire ou entrant dans les prévisions de l’article L. 421-35 ; / 4° Ses parents si l’étranger qui a obtenu le bénéfice de la protection est un mineur non marié ».

8. M. C... soutient que le préfet de l’Essonne devait s’abstenir de prononcer à son encontre une décision portant obligation de quitter le territoire français dans l’attente de la décision de la Cour nationale du droit d’asile sur le recours introduit contre celle de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides du 2 octobre 2023, rejetant la demande d’asile de sa fille, B... C..., pour préserver l’hypothèse dans laquelle cette dernière bénéficierait de la protection subsidiaire. Toutefois, et contrairement à ce que soutient le requérant, il n’incombait pas au préfet d’attendre la décision de la Cour nationale du droit d'asile sur l’octroi de la protection subsidiaire à sa fille pour prendre à l’encontre de M. C..., tiers par rapport à son enfant, une décision l’obligeant à quitter le territoire français. Ainsi, et alors qu’au surplus, il ne ressort pas des pièces du dossier et n’est d’ailleurs pas allégué qu’à la date de la décision contestée la Cour nationale du droit d’asile aurait octroyé à B... la protection subsidiaire, M. C..., qui ne démontre pas remplir les autres conditions prévues par les dispositions précitées, n’est pas fondé à soutenir que le préfet aurait méconnu l’article L. 424-11 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Ce moyen ne peut dès lors qu’être écarté.
9. Aux termes de l’article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. /Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ». Aux termes de l’article L. 612-10 du même code : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. (…) ».
10. D’une part, le préfet, tenant compte des éléments caractérisant la situation personnelle et familiale de l’intéressé, exposés au point 5 du présent arrêt, a estimé à juste titre que ce dernier ne justifiait d’aucune circonstance humanitaire faisant obstacle au prononcé d’une décision d’interdiction de retour sur le territoire français. D’autre part, ainsi qu’il a été dit au point 5, au vu de l’absence de lien de l’intéressé avec sa fille et la mère de celle-ci, de sa faible intégration professionnelle et de la décision d’éloignement dont il a précédemment fait l’objet en 2018, le préfet a pu fixer la durée de cette interdiction à un an sans méconnaître les dispositions citées au point 4 du présent arrêt, ni l’intérêt supérieur de son enfant, au sens des stipulations du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale des droits de l’enfant.

Sur les conclusions à fin de suspension :
11. Aux termes de l’article L. 752-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci ».
12. La situation du requérant, dont la demande d’asile a été rejetée par une décision de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides le 28 juin 2016, confirmée le 24 février 2017 par la Cour nationale du droit d'asile, n’entre pas dans le champ des dispositions citées au point 11. Au surplus, il ne présente, à l’appui des conclusions subsidiaires à fin de suspension de l’arrêté en litige jusqu’à l’issue de la procédure de demande d’asile introduite par sa compagne et son enfant, pendante devant la Cour nationale du droit d’asile, aucun élément de nature à faire naître un doute sérieux sur le bien-fondé de la décision par laquelle l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides a rejeté la demande d’asile de sa compagne et de sa fille. Ses conclusions subsidiaires doivent ainsi, en tout état de cause, être rejetées.

13. Il résulte de ce qui précède que M. C... n’est pas fondé à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, la magistrate désignée du tribunal administratif de Versailles a rejeté sa demande. Ses conclusions principales à fin d’annulation et ses conclusions subsidiaires à fin de suspension doivent ainsi être rejetées de même que, par conséquent, ses conclusions à fin d’injonction et d’application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. C... est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. A... C... et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée à la préfète de l’Essonne.

Délibéré après l’audience du 15 septembre 2026, à laquelle siégeaient :

Mme D..., première vice-présidente, présidente de chambre,
Mme Marc, présidente assesseure,
Mme Hameau, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.


La rapporteure,




M. Hameau
La présidente,




L. D...

La greffière,




T. Tollim

La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.