Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 31 octobre 2023, 15 novembre 2023, 10 juillet 2024 et 7 août 2024, M. B... A..., représenté par Me Bobtcheff, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner le centre hospitalier universitaire (CHU) de La Réunion à lui payer la somme globale de 24 691 euros au titre des préjudices qu’il estime avoir subis en raison du retard de prise en charge après sa chute survenue le 19 novembre 2018 ;
2°) de mettre à la charge de le CHU de La Réunion la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative ;
3°) de faire supporter au CHU de La Réunion la charge définitive des dépens.
Il soutient que :
- la faute du CHU de La Réunion est caractérisée par une absence de diagnostic lors de sa prise en charge initiale, dès lors qu’aucune ostéosynthèse n’a été réalisée en temps utile, entraînant le déplacement des fractures et la nécessité d’une ostéosynthèse à ciel ouvert avec prise de greffon iliaque ;
- cette faute est à l’origine de ses préjudices, constitués à hauteur de 24 euros pour les dépenses de santé, 1 540 euros pour l’assistance par tierce personne, 1 107 euros pour le déficit fonctionnel temporaire, 7 000 euros pour les souffrances endurées, 4 000 euros pour le préjudice esthétique temporaire, 2 000 euros pour le préjudice esthétique permanent, 9 020 euros pour la perte de chance de récupération.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 13 juin et 19 juillet 2024, le CHU de La Réunion, représenté par Me Vital-Durand, demande au tribunal :
1°) à titre principal, d’homologuer le rapport d’expertise déposé par le docteur C... et de rejeter la requête ;
2°) à titre subsidiaire, d’allouer au requérant une somme globale qui ne saurait excéder 8 865,65 euros au titre de l’assistance par tierce personne, du déficit fonctionnel temporaire, des souffrances endurées et du préjudice esthétique ;
3°) rejeter le surplus de la requête et réduire à de plus justes proportions le montant alloué au titre des frais liés à l’instance.
Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Par des mémoires, enregistrés le 14 décembre 2023 et le 25 juin 2024, la Caisse générale de sécurité sociale (CGSS) de La Réunion indique, dans le dernier état de ses écritures, qu’elle n’a aucune créance à faire valoir dans cette affaire.
Un mémoire a été enregistré pour le CHU de La Réunion le 17 mars 2026, postérieurement à la clôture de l’instruction intervenue le 30 août 2024, et n’a pas été communiqué.
Un mémoire présenté par la CGSS de La Réunion a été enregistré le 29 avril 2026 et n’a pas été communiqué.
Par un courrier du 12 mars 2026, les parties ont été informées, en application des dispositions de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d’être fondé sur un moyen relevé d’office, tiré de l’irrecevabilité des conclusions tendant à l’homologation du rapport d’expertise, dès lors que de telles conclusions ne relèvent pas de l’office du juge administratif.
Par un mémoire du 17 mars 2026, le CHU de La Réunion a présenté ses observations sur le moyen d’ordre public susceptible d’être relevé d’office.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Duvanel, premier conseiller,
- les conclusions de M. Ramin, rapporteur public.
Les parties n’étaient ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
Le 19 novembre 2018, M. A..., après avoir chuté de son toit, s’est vu prescrire par son médecin-traitant une radiographie des deux poignets. Il a, le lendemain, été pris en charge au service des urgences du CHU de La Réunion (site sud), le bilan d’imagerie par scanner conduisant le praticien à conclure à une absence de fracture du scaphoïde et à la pose de deux attelles, retirées le 26 janvier 2022. Une fracture scaphoïdienne bilatérale a toutefois été mise en évidence par une imagerie à résonance magnétique (IRM) réalisée le 7 janvier 2019, conduisant l’intéressé à être pris en charge, les 23 et 24 janvier 2019 dans une clinique privée, pour une ostéosynthèse des deux scaphoïdes avec greffe iliaque. Se plaignant de douleurs persistantes au niveau des deux poignets, M. A... a obtenu du juge des référés du tribunal la désignation d’un expert selon ordonnances n° 1901148 des 17 octobre 2019 et 8 janvier 2020. S’estimant insatisfait des conclusions de l’expert, M. A... a saisi la commission de conciliation et d’indemnisation des accidents médicaux de La Réunion (CCI) aux fins de désignation d’un nouvel expert, lequel a déposé son rapport le 17 février 2023. Par un courrier de son conseil daté du 20 juillet 2023 et reçu le 25 juillet suivant, M. A... a sollicité du CHU de La Réunion l’indemnisation de ses préjudices, aucune réponse n’ayant été apportée à cette demande. Par sa requête, il demande au tribunal de condamner le CHU de La Réunion à l’indemniser des préjudices qu’il estime avoir subis en raison de la faute commise par cet établissement lors de sa prise en charge.
Sur les conclusions à fin d’homologation du rapport d’expertise :
En l’absence de tout texte le prévoyant, il n’appartient pas à la juridiction administrative d’homologuer un rapport d’expertise. Ces conclusions sont donc irrecevables et ne peuvent, dès lors, qu’être rejetées.
Sur la responsabilité du CHU de La Réunion :
Aux termes du I de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d’un défaut d’un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d’actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu’en cas de faute. (…) ».
Il résulte de l’instruction, et notamment du rapport de l’expert diligenté par le juge des référés ainsi que du rapport de l’expert intervenu dans la procédure devant la commission régionale de conciliation et d’indemnisation des accidents médicaux, que M. A... a été admis le 20 novembre 2018 au service des urgences du site sud du CHU de La Réunion pour des douleurs aux poignets à la suite d’une chute depuis un toit, survenue le jour précédent. Le centre hospitalier, à la lecture des radiographies des poignets de M. A..., a diagnostiqué un doute sur une fracture scaphoïdienne bilatérale et à la nécessité d’un complément d’exploration par scanner. A la suite de ce scanner, réalisé le jour-même, le radiologue du CHU a conclu à l’absence de fracture des scaphoïdes, ne retenant aucune lésion post-traumatique des poignets. C’est dans ces conditions que l’intéressé s’est vu prescrire, à sa sortie du centre hospitalier, la pose d’attelles et une association de paracétamol et de Tramadol. M. A..., qui souffrait toujours de douleurs au niveau des poignets, s’est vu prescrire par SOS Médecins une imagerie par résonance magnétique (IRM) des deux poignets, laquelle a permis, le 7 janvier 2019, de diagnostiquer une fracture des deux scaphoïdes.
Le service des urgences du CHU de La Réunion n’a pas posé, à la lecture de clichés radiographiques et scanner qu’il a établis conformément aux règles de l’art, le diagnostic de fracture des deux scaphoïdes de M. A... lors de son admission le 20 novembre 2018. Si les experts diligentés, respectivement par le juge des référés et par la CCI, ne s’accordent pas à dire que la fracture était visible sur les images réalisées à cette date, les lésions traumatiques n’apparaissant pas évidentes, il résulte de l’instruction que l’expert judiciaire, qui conclut à l’absence de faute dans la prise en charge, a pu néanmoins analyser « l’existence d’un trait de fracture non déplacé, peu visible, au niveau des deux scaphoïdes ». Or, ce même expert indique, dans la partie « discussion » de son rapport, qu’il est fréquent que la fracture bilatérale des scaphoïdes carpiens ne soit pas visualisée sur les premiers clichés. Pour sa part, l’expert désigné par la CCI indique, sans être contesté sur ce point, que 90 % des fractures de scaphoïde carpien sont non déplacées de sorte que, en visualisant les résultats de la radiographie puis du scanner des deux poignets, les radiologues du CHU de La Réunion ne pouvaient raisonnablement, en constatant l’existence d’un trait de fracture non déplacé, conclure avec certitude à l’absence de fracture des scaphoïdes, alors que M. A... présentait des douleurs à la palpation des os du carpe et à la base du pouce, ainsi que des métacarpes. Ainsi, devant de telles douleurs, le service des urgences du centre hospitalier aurait dû à tout le moins prescrire des examens complémentaires des scaphoïdes de M. A..., ce qu’il n’a pas fait. La prise en charge ainsi défaillante du service des urgences constitue une faute de nature à engager la responsabilité du service hospitalier.
Sur les préjudices :
En premier lieu, M. A... n’établit pas, alors que le centre hospitalier le conteste formellement, que la somme demandée au titre du remboursement de franchises, dont il justifie seulement par renvoi à la notification provisoire des débours exposés par la CGSS de La Réunion, soit restée à sa charge. Il y a donc lieu de rejeter sa demande au titre des dépenses de santé.
En deuxième lieu, il résulte de l’instruction, notamment du rapport d’expertise diligenté par la CCI, que le besoin d’assistance temporaire par une tierce personne nécessité par l’état de santé de M. A... doit être estimé à 7 heures par semaine pour la période du 19 novembre 2018 au 22 janvier 2019 (65 jours) et à 3 heures 30 par semaine pour la période du 24 janvier 2019 au 7 février 2019 (15 jours). Ne peut toutefois être retenue, à ce titre, que la période du 20 novembre 2018 au 22 janvier 2019 dans la mesure où le 19 novembre 2018 précède sa prise en charge par le CHU, alors que la seconde période évoquée par l’expert correspond à l’ablation d’immobilisation et à la rééducation, qu’aurait en tout état de cause subies M. A... même en l’absence de toute faute dans sa prise en charge. Il y a lieu de retenir, pour cette aide non spécialisée, un taux horaire de 15 euros, et ce sur une base de 412 jours afin de tenir compte des congés payés et des jours fériés prévus par l’article L. 3133-1 du code du travail. Les frais liés à l’assistance temporaire par une tierce personne avant consolidation doivent ainsi être évalués au montant de 542 euros.
En troisième lieu, il résulte de l’instruction que, au cours de la période antérieure à la consolidation de son état de santé le 4 avril 2019, M. A... a connu un déficit fonctionnel de 50 % du 21 novembre 2018 au 22 janvier 2019 (63 jours), de 25 % du 24 janvier 2019 au 7 février 2019 (15 jours) et de 10 % du 8 février 2019 jusqu’à la consolidation (56 jours), comme l’a évalué l’expert de la CCI dans son rapport. Dans la mesure où M. A... aurait, dans l’hypothèse d’une prise en charge satisfaisante, subi un déficit fonctionnel temporaire de 10 % au cours de la première période et dans la mesure où il y a lieu d’exclure la deuxième période pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en le fixant à la somme de totale de 853 euros, à raison de 23 euros par jour, que le CHU de La Réunion doit être condamné à verser au requérant.
En quatrième lieu, les souffrances physiques et morales endurées par M. A... ont été évaluées à 3,5 sur 7 par l’expert désigné par la CCI, ce qui n’est pas contesté par le CHU de La Réunion. Il sera fait une juste appréciation du préjudice constitué par les souffrances endurées en l’évaluant à la somme de 4 000 euros, que le centre hospitalier doit être condamné à verser au requérant.
En cinquième lieu, le préjudice esthétique temporaire en lien avec les interventions chirurgicales qu’a tardivement subies M. A... a pu être fixé par le deuxième expert à 2 sur une échelle de 7, eu égard à l’existence d’une cicatrice iliaque au niveau de chaque poignet. Toutefois, dans la mesure où les lésions initiales impliquaient une ostéosynthèse et, par conséquent, une cicatrice en raison de l’intervention chirurgicale, il sera seulement tenu compte, à ce titre, du port d’attelles aux deux poignets. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en allouant au requérant une somme de 800 euros.
En sixième lieu, L’expert de la CCI évalue le préjudice esthétique permanent de M. A... à 1 sur une échelle de 7 en raison des cicatrices apparues sur ses deux poignets. Pour les mêmes raisons que celles évoquées au point précédent, ce poste de préjudice sera écarté.
En septième et dernier lieu, il résulte de l’instruction que le traitement chirurgical finalement subi par M. A..., deux mois après son accident, a permis la consolidation de ses fractures en position anatomique, ce qui n’a pas empêché l’intéressé, après cette consolidation, d’éprouver une forte douleur persistance nécessitant l’usage de morphiniques. Toutefois, selon l’expert diligenté par la CCI, bien que ce dommage soit anormal au regard du traumatisme initial, il reste sans rapport avec la qualité de la prise en charge par le CHU, les séquelles finales étant en rapport avec l’état antérieur du patient. Dans ces conditions, et dès lors qu’il n’est pas démontré que, dans l’hypothèse d’une prise en charge non défaillante lors de son admission au service des urgences, M. A... aurait retrouvé le plein usage de ses poignets, la demande qu’il présente au titre d’une perte de chance de récupération doit être rejetée.
Sur les dépens :
Il y a lieu de mettre à la charge définitive du CHU de La Réunion les frais et honoraires de l’expertise judiciaire, taxés et liquidés à la somme globale de 1 600 euros par ordonnance du 9 juillet 2021 du magistrat chargé des expertises.
Sur les frais liés à l’instance :
Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge du CHU de La Réunion une somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par M. A... et non compris dans les dépens.
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme demandée par le CHU de La Réunion au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens soit mise à la charge de M. A..., qui n’a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance.
D E C I D E :
Article 1er : Le CHU de La Réunion est condamné à verser à M. A... une somme de 6 195 euros.
Article 2 : Les dépens de la procédure, taxés et liquidés à la somme de 1 600 euros, sont mis à la charge définitive du CHU de La Réunion.
Article 3 : Le CHU de La Réunion versera à M. A... une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A..., au centre hospitalier universitaire de La Réunion et à la Caisse générale de sécurité sociale de La Réunion.
Délibéré après l’audience du 17 juin 2026, à laquelle siégeaient :
- M. Laso, président,
- M. Sauvageot, premier conseiller,
- M. Duvanel, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2026.
Le rapporteur,
F. DUVANEL
Le président,
J.-M. LASO
Le greffier,
D. CAZANOVE
La République mande et ordonne à la ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.