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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2200049

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2200049

jeudi 6 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2200049
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCONSEIL MAÏCA NICOLAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 février 2022, la SAS C.U BTP, représentée par Me Conseil, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 31 août 2021 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis à sa charge la contribution spéciale pour l'emploi irrégulier d'un travailleur étranger dépourvu d'autorisation de travail, pour un montant de 18 250 euros, et de prononcer la décharge de cette contribution ;

2°) d'annuler la décision expresse du 22 novembre 2021 rejetant son recours gracieux ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, une somme de 1 500 euros à verser à son avocat ou, subsidiairement, en cas de non attribution ou de retrait de l'aide juridictionnelle, à verser à la requérante.

Elle soutient que :

- la décision du 31 août 2021 a été signée par une autorité incompétente, la cheffe du service juridique et contentieux ne justifiant d'aucune délégation régulière ;

- la matérialité et la qualification de l'infraction à l'article L. 8251-1 du code du travail ne sont pas établies dès lors que M. B était titulaire d'un récépissé de demande de renouvellement de son titre de séjour qui l'autorisait à travailler ;

- l'intéressé conservait le droit d'exercer une activité professionnelle pendant trois mois suivant l'expiration de son titre de séjour, conformément à l'article L. 433-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le montant de la contribution spéciale de 18 250 euros qui a été mis à sa charge est disproportionné compte-tenu de caractère isolé de la situation de M. B, de ce que celui-ci a été recruté via Pôle emploi et qu'il était en cours de renouvellement de son titre de séjour ;

- elle remplissait toutes les conditions pour bénéficier du montant minoré à 1 000 fois le taux horaire du minimum garanti puisqu'il n'a été constaté aucune autre infraction et qu'elle a acquitté les salaires et indemnités prévues à l'article L. 8252-2 du code du travail.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2022, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête de la SAS C.U BTP.

Il soutient que les moyens soulevés par la SAS C.U BTP ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les conclusions de M. Lancelot, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 31 août 2021, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis à la charge de la SAS C.U BTP la contribution spéciale pour l'emploi irrégulier d'un travailleur, prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, pour un montant de 18 250 euros, au motif qu'elle a employé M. A D, ressortissant haïtien qui serait dépourvu d'autorisation de travail. La société a formé un recours gracieux à l'encontre de cette décision par un courrier daté du 20 octobre 2021, qui a été rejeté par une décision expresse du 22 novembre 2021. Dans la présente instance, la SAS C.U BTP demande au tribunal d'annuler les deux décisions du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration des 31 août 2021 et 22 novembre 2021, et de la décharger de la contribution spéciale.

Sur les conclusions à fin d'annulation et tendant à la décharge de la contribution :

2. D'une part, l'article L. 8251-1 du code du travail dispose : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France () ". L'article L. 8253-1 du même code dispose : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions ou en cas de paiement spontané par l'employeur des salaires et indemnités dus au salarié étranger non autorisé à travailler mentionné à l'article R. 8252-6. Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux. Il peut être majoré en cas de réitération et est alors, au plus, égal à 15 000 fois ce même taux () ".

3. S'il ne saurait interdire de fixer des règles assurant une répression effective des infractions, le principe de nécessité des peines découlant de l'article 8 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 implique qu'une sanction administrative ayant le caractère d'une punition ne puisse être appliquée que si l'autorité compétente la prononce expressément en tenant compte des circonstances propres à chaque espèce. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il est saisi comme juge de plein contentieux d'une contestation portant sur une sanction prononcée sur le fondement de l'article L. 8253-1 du code du travail, d'examiner tant les moyens tirés des vices propres de la décision de sanction que ceux mettant en cause le bien-fondé de cette décision et de prendre, le cas échéant, une décision qui se substitue à celle de l'administration. Celle-ci devant apprécier, au vu notamment des observations éventuelles de l'employeur, si les faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application de cette sanction administrative, au regard de la nature et de la gravité des agissements et des circonstances particulières à la situation de l'intéressé, le juge peut, de la même façon, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, tant s'agissant du manquement que de la proportionnalité de la sanction, maintenir la contribution, au montant fixé de manière forfaitaire par les dispositions citées au point 2., ou en décharger l'employeur.

4. D'autre part, l'article L. 5221-8 du code du travail dispose : " L'employeur s'assure auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée en France, sauf si cet étranger est inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi tenue par l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1. " L'article L. 433-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Lorsque l'étranger titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle d'une durée de quatre ans, d'une carte de résident ou d'un titre de séjour d'une durée supérieure à un an prévu par une stipulation internationale en demande le renouvellement, il peut justifier de la régularité de son séjour entre la date d'expiration de ce document et la décision prise par l'autorité administrative sur sa demande par la présentation de la carte ou du titre expiré, dans la limite de trois mois à compter de cette date d'expiration () ".

5. En l'espèce, les services de la police aux frontières ont procédé, le 15 mars 2021 à 6h45, au contrôle d'identité de M. B, qui attendait un taxi au centre-ville de Fort-de-France. Ils ont alors constaté que la carte de séjour pluriannuelle de l'intéressé, mention vie privée et familiale, délivré le 4 novembre 2016 était expirée depuis le 3 novembre 2020. Placé en retenue administrative aux fins de vérification de son droit au séjour et de circulation, M. B a déclaré au cours de son audition qu'il était employé par la SAS C.U BTP en qualité de manœuvre depuis le 4 janvier 2021, dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée dont il a fourni une copie extraite de son téléphone portable. Il a déclaré recevoir des fiches de paie, percevoir une rémunération au taux horaire de 12,68 euros versé en espèces et précisé qu'ayant communiqué son RIB à son employeur, son prochain salaire lui serait versé par virement bancaire. Auditionné par les services de police le 19 mars 2021, le gérant de la société a indiqué que M. B était bien salarié de la société dans le cadre d'un contrat à durée indéterminé signé le 4 janvier 2021 et qu'il percevait un salaire mensuel de 1 923 euros brut. Il a également reconnu qu'à l'occasion de son embauche, le salarié lui avait présenté une carte de séjour périmée depuis le 4 novembre 2020 et lui avait indiqué qu'il avait pris rendez-vous en préfecture pour renouveler son titre de séjour. Après avoir invité la SAS C.U BTP à présenter ses observations, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a, par la décision attaquée du 31 août 2021, mis à la charge de la société requérante la contribution spéciale pour l'emploi irrégulier d'un travailleur étranger dépourvu d'autorisation de travail, pour un montant de 18 250 euros.

6. Il résulte de l'instruction, notamment des différentes auditions figurant dans le procès-verbal d'infraction, que, d'une part, M. B a obtenu en novembre 2020 un diplôme d'aide-maçon et plaquiste à l'issue d'une formation réalisée dans le cadre d'un accompagnement par les services du Pôle emploi et était ainsi inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi à la date de son recrutement en qualité de manœuvre par la SAS C.U BTP, le 4 janvier 2021. Il s'ensuit que l'article L. 5221-8 cité précédemment du code du travail n'imposait nullement à la société requérante de s'assurer auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant M. B à exercer une activité salariée en France. D'autre part, le salarié, qui avait entamé des démarches auprès des services préfectoraux avant même son recrutement, a sollicité un second rendez-vous en préfecture et s'est vu délivrer, le 10 mai 2021, un récépissé de sa demande de renouvellement de son titre de séjour, valable jusqu'au 9 novembre 2021, l'autorisant à travailler et portant la mention " n'est valable qu'accompagné du titre de séjour dont le renouvellement est sollicité ". En délivrant un tel document, le préfet de la Martinique a implicitement mais nécessairement entendu autoriser la présence de M. B sur le territoire pour la durée correspondant à la période courant du 3 novembre 2020, date d'expiration de sa carte de séjour, au 9 novembre 2021, date d'expiration de son récépissé, ainsi que l'exercice par l'intéressé d'une activité professionnelle au cours de cette même période. Il s'ensuit qu'alors même que M. B n'était pas en possession de ce récépissé le 15 mars 2021, lors de son contrôle d'identité et de son interpellation, il ne pouvait être regardé pour autant à cette même date comme un étranger non muni d'un titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France au sens des dispositions précitées de l'article L. 8251-1 du code du travail. La SAS C.U BTP est dès lors fondée à soutenir que c'est à tort que le directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis à sa charge la contribution spéciale litigieuse. Les moyens de la requête tirés de l'absence de matérialité et de qualification de l'infraction prévue à l'article L. 8251-1 du code du travail doivent, par suite, être accueillis.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler les décisions attaquées du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration en date des 31 août 2021 et 22 novembre 2021, et de décharger la SAS C.U BTP de la contribution spéciale litigieuse pour l'emploi irrégulier d'un travailleur étranger dépourvu d'autorisation de travail qui lui a été appliquée pour un montant de 18 250 euros.

Sur les frais liés au litige :

8. D'une part, les dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie à l'instance, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que la SAS C.U BTP aurait exposés si elle n'avait pas bénéficié de l'aide juridictionnelle. D'autre part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie à l'instance, au titre des frais exposés par la SAS C.U BTP et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration des 31 août 2021 et 22 novembre 2021 sont annulées.

Article 2 : La SAS C.U BTP est déchargée de la contribution spéciale litigieuse qui lui a été appliquée pour un montant de 18 250 euros.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de la SAS C.U BTP est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la SAS C.U BTP et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Copie en sera adressée pour information au directeur régional des finances publiques de la Martinique.

Délibéré après l'audience du 15 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rouland-Boyer, présidente,

M. de Palmaert, premier conseiller,

M. Phulpin, conseiller.

Rendue publique par mise à disposition au greffe le 6 octobre 2022.

Le rapporteur,

V. C

La présidente,

H. Rouland-BoyerLa greffière,

J. Lemaître

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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