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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2508121

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2508121

mardi 10 février 2026

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2508121
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre
Avocat requérantGONAND

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Marseille a annulé l'arrêté du 21 mai 2025 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône avait refusé l'admission au séjour de Mme C..., ressortissante marocaine, et l'avait obligée à quitter le territoire français. La juridiction a jugé que cette décision méconnaissait les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, en raison de l'atteinte disproportionnée portée à la vie privée et familiale de l'intéressée. Le tribunal a relevé que Mme C... justifiait d'une communauté de vie établie depuis cinq ans avec son époux, titulaire d'une carte de résident, et qu'ils avaient trois enfants nés et scolarisés en France, constituant ainsi le centre de ses intérêts familiaux sur le territoire. En conséquence, l'arrêté préfectoral a été annulé, et il a été enjoint au préfet de délivrer un titre de séjour à la requérante.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 juin 2025, Mme A... B..., épouse C..., représentée par Me Gonand, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté en date du 21 mai 2025 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande d’admission au séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d’enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d’un mois à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l’arrêté pris dans son ensemble :

- il a été pris par une autorité incompétente ;
- il est entaché d’une insuffisance de motivation ;
- il méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et est entaché d’erreur manifeste d’appréciation de sa situation ;
- il méconnaît les stipulations de l’article 3-1 de la convention internationale des droits de l’enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 décembre 2025, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.


Par ordonnance du 29 juillet 2025, la clôture d'instruction a été fixée au 29 décembre 2025.


Vu les autres pièces du dossier.


Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l’enfant ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :

le rapport de M. Salvage, président-rapporteur,
les observations de Me Gonand pour la requérante.



Considérant ce qui suit :

Mme A... B... épouse C..., ressortissante marocaine, née le 26 octobre 1995, déclare être entrée en France le 1er juin 2019 sous couvert d’un visa type C délivré par les autorités néerlandaises valable du 1er juillet 2018 au 5 août 2018 et déclare s’y être maintenue continuellement depuis. Le 8 novembre 2024, elle a déposé une demande d’admission au séjour sur le fondement de la vie privée et familiale. Par un arrêté en date du 21 mai 2025, le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande d’admission au séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de destination. Mme C... demande l’annulation de cet arrêté.


Sur les conclusions à fin d’annulation :


Aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».

En application de ces stipulations, il appartient à l’autorité administrative qui envisage de procéder à l’éloignement d’un ressortissant étranger en situation irrégulière d’apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu’à la nature et à l’ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l’atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision serait prise. La circonstance que l’étranger relèverait, à la date de cet examen, des catégories ouvrant droit au regroupement familial ne saurait, par elle-même, intervenir dans l’appréciation portée par l’administration sur la gravité de l’atteinte à la situation de l’intéressé, cette dernière peut en revanche tenir compte le cas échéant, au titre des buts poursuivis par la mesure d’éloignement, de ce que le ressortissant étranger en cause ne pouvait légalement entrer en France pour y séjourner qu’au seul bénéfice du regroupement familial et qu’il n’a pas respecté cette procédure.

Il ressort des pièces du dossier que la requérante, entrée en France le 1er juin 2019
a épousé, le 18 janvier 2020 à Tarascon, M. D... C..., un ressortissant de nationalité marocaine, titulaire d’une carte de résident valable jusqu’au 18 octobre 2033, avec lequel elle établit la réalité de sa communauté de vie depuis lors, soit depuis au moins cinq ans à la date de l’arrêté attaqué en versant de nombreuses pièces probantes, variées et circonstanciées. De plus le couple a eu trois enfants tous nés, et pour deux d’entre eux scolarisés, en France. Par ailleurs, s’il n’est pas contesté que Mme C... n’est pas dépourvue d’attaches familiales au Maroc où résident une partie de sa fratrie et où elle a vécu jusqu’à l’âge de près de 24 ans, il ressort des pièces du dossier que ses six frères et sœurs résident aux Pays-Bas et que ses parents qui résidaient au Maroc sont décédés. Ainsi, elle a transféré l’essentiel du centre de ses intérêts privés et familiaux en France. De même, alors que la requérante a suivi des cours de français, son époux est employé en qualité de mécanicien industriel, ouvrier agricole, conducteur d’engins de construction et manutentionnaire en tant qu’intérimaire pour le compte de la société BRAJA VESIGNE depuis le 15 octobre 2010. Enfin, le couple s’étant formé en France, le préfet ne peut utilement se prévaloir de la circonstance que la requérante entrerait dans les catégories d’étrangers ouvrant droit au regroupement familial. Il s’ensuit que la décision de refus de séjour litigieuse porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et méconnaît donc les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Par suite, pour les mêmes motifs, l’arrêté attaquée est également entaché d’erreur manifeste d’appréciation de la situation de la requérante.

Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que Mme C... est fondée à demander l’annulation de l’arrêté du 21 mai 2025 en toutes ses décisions.


Sur les conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte :


Aux termes de l’article L. 911-1 du code de justice administrative : « Lorsque sa décision implique nécessairement qu’une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d’un service public prenne une mesure d’exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d’un délai d’exécution. / La juridiction peut également prescrire d’office cette mesure ».

Eu égard au motif qui la fonde, l’annulation par le présent jugement de l’arrêté attaqué implique nécessairement, sous réserve de l’absence de changement dans les circonstances de droit ou de fait, que le préfet des Bouches-du-Rhône délivre à Mme C... une carte de séjour temporaire d’un an portant la mention « vie privée et familiale ». Il y a donc lieu d’enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et dans cette attente, de la munir d’une autorisation provisoire de séjour.


Sur les frais liés au litige :


Aux termes de l’article L. 761-1 du code de justice administrative : « Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l’autre partie la somme qu’il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l’équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d’office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu’il n’y a pas lieu à cette condamnation ».

Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l’Etat le versement à Mme C... d’une somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.





D E C I D E :



Article 1er : L’arrêté du 21 mai 2025 est annulé.




Article 2 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de délivrer à Mme C... une carte de séjour temporaire d’un an portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement et de lui délivrer dans l’attente une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L’Etat versera la somme de 1 000 euros à Mme C... sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... C... et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Copie en sera adressée au ministre d’Etat, ministre de l’intérieur et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Marseille.

Délibéré après l'audience du 19 janvier 2026, à laquelle siégeaient :

M. Salvage, président-rapporteur,
Mme Arniaud, première conseillère,
Mme Fayard, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 février 2026.

L’assesseure la plus ancienne,

Signé

C. ARNIAUD





Le président rapporteur,
Signé
F. SALVAGE

Le greffier,

Signé

F. BENMOUSSA


La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
Le greffier.

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