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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2514132

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2514132

mercredi 1 juillet 2026

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2514132
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre
Avocat requérantIGLESIAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 novembre 2025, Mme B... D..., représentée par Me Iglesias, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 17 octobre 2025 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a refusé de lui octroyer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure ;

2°) d’enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « étranger malade » d’une durée d’un an ou, à titre subsidiaire, un titre de séjour portant la mention « salarié » pour la même durée ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 800 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil.



Elle soutient que :

- l’arrêté en litige est entaché d’incompétence ;
- il est entaché d’une insuffisance de motivation ;
- il est entaché d’une erreur manifeste d’appréciation ;
- il méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.




Par un mémoire en défense, enregistré le 10 avril 2026, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme D... ne sont pas fondés.



Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.


La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.



Le rapport de Mme Forest a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :

1. Mme D..., ressortissante arménienne née le 10 novembre 1976 à Abovyan, déclare être entrée en France le 11 mai 2022. Ayant sollicité son admission au séjour pour soins médicaux, elle a été mise en possession d’une autorisation provisoire de séjour valable du 14 novembre 2023 au 13 août 2024. Mme D... demande au tribunal d’annuler l’arrêté du 17 octobre 2025 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande d’octroi d’un titre de séjour pour raison de santé présentée le 9 février 2025, l’a obligée à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination de cette mesure. Elle demande également qu’il soit enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « étranger malade » d’une durée d’un an.

Sur les conclusions aux fins d’annulation et d’injonction :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 13-2025-09-21-00001 du 19 septembre 2025, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture des Bouches-du-Rhône n°13-2025-278 du 22 septembre 2025, Mme A... C..., adjointe à la cheffe du bureau de l’éloignement, du contentieux et de l’asile de la direction des migrations, de l’intégration et de la nationalité de la préfecture des Bouches-du-Rhône, a reçu délégation à l’effet de signer tout arrêté relevant des attributions de l’Etat dans le département des Bouches-du-Rhône et notamment tous les arrêtés entrant dans le champ d’application du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence de la signataire de l’arrêté en litige doit être écarté comme manquant en fait.

3. En deuxième lieu, aux termes de l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l’administration : « Les personnes physiques ou morales ont le droit d’être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / - restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ». Aux termes de l’article L. 211-5 du même code : « La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l’énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ». Aux termes de l’article L. 613-1 de ce code : « La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l’étranger sur le territoire français, de la nature et de l’ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. / Dans le cas prévu au 3° de l’article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n’a pas à faire l’objet d’une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour (…) ». Aux termes de l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L’autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu’il se trouve dans les cas suivants : / (…) / 3° L’étranger s’est vu refuser la délivrance d’un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l’occasion d’une demande de titre de séjour ou de l’autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s’est vu retirer un de ces documents (…) ».

4. L’arrêté en litige vise les dispositions du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile sur lesquelles il se fonde ainsi que les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, et comporte les principales considérations de fait, en particulier les éléments de la situation personnelle de Mme D..., qui en constituent le fondement. Il a ainsi mis sa destinataire en mesure d’en comprendre le sens et la portée à sa seule lecture et, par suite, de le contester utilement. La décision en litige est ainsi suffisamment motivée en droit et en fait.

5. En troisième lieu, aux termes de l’article L. 425-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat (…) ».

6. Il résulte de ces dispositions qu’il appartient à l’autorité administrative, lorsqu’elle envisage de refuser la délivrance ou le renouvellement d’un titre de séjour à un étranger qui en fait la demande au titre des stipulations précitées, de vérifier, au vu de l’avis émis par le médecin mentionné à l’article R. 425-11 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, que cette décision ne peut avoir de conséquences d’une exceptionnelle gravité sur l’état de santé de l’intéressé et, en particulier, d’apprécier, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, la nature et la gravité des risques qu’entraînerait un défaut de prise en charge médicale. Lorsque le défaut de prise en charge risque d’avoir des conséquences d’une exceptionnelle gravité sur la santé de l’intéressé, l’autorité administrative ne peut légalement refuser le titre de séjour sollicité que s’il existe des possibilités de traitement approprié de l’affection en cause dans le pays dont il a la nationalité.

7. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l’une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, et compte tenu, le cas échéant, de l’abstention d’une des parties à produire les éléments qu’elle est seule en mesure d’apporter et qui ne sauraient être réclamés qu’à elle-même, d’apprécier si l’état de santé d’un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d’une exceptionnelle gravité, sous réserve de l’absence d’un accès effectif à un traitement approprié dans le pays de renvoi. La partie qui justifie d’un avis du collège de médecins de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l’existence ou l’absence d’un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d’un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l’autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d’apprécier l’état de santé de l’étranger et, le cas échéant, l’existence ou l’absence d’un traitement approprié dont il peut effectivement bénéficier dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d’apprécier si l’état de santé d’un étranger justifie la délivrance d’un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d’instruction utile.

8. Pour refuser d’octroyer un titre de séjour à Mme D..., le préfet des Bouches-du-Rhône s’est notamment fondé sur l’avis du collège de médecins de l’OFII du 21 août 2025 qui a estimé que l’état de santé de l’intéressée nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pouvait entraîner des conséquences d’une exceptionnelle gravité mais qu’eu égard à l’offre de soins et aux caractéristiques du système de santé en Arménie, elle pouvait y bénéficier effectivement d’un traitement médical approprié, étant précisé que son état de santé lui permettait de voyager sans risque vers son pays d’origine.

9. Mme D..., qui a levé le secret médical, fait valoir qu’elle souffre d’un rhumatisme inflammatoire chronique invalidant nécessitant des perfusions intraveineuses de biothérapie anti-TNF en hôpital de jour avec des douleurs à l’origine d’une incapacité pour les actes de la vie courante et d’une discopathie. Si elle soutient, en dépit de l’avis contraire rendu par le collège de médecins de l’OFII, que les soins qui lui seraient nécessaires ne sont pas disponibles en Arménie, elle se borne à invoquer la situation politique dans ce pays, affecté par une instabilité structurelle notamment depuis le mois d’août 2025. Par suite, aucun élément ne permettant d’établir que les traitements nécessaires à l’état de santé de la requérante ne sont pas disponibles en Arménie, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions rappelées au point 5 doit être écarté.

10. En quatrième lieu, si Mme D... invoque la circonstance qu’elle dispose d’un contrat de travail à durée indéterminée signé le 10 septembre 2024, à la suite d’un contrat de travail initial signé le 11 mars 2024 pour une durée de six mois, pour un emploi de couturière relevant d’un secteur comportant des difficultés de recrutement, elle n’a pas sollicité son admission au séjour en qualité de salariée et n’établit pas davantage, au demeurant, par les cinq bulletins de salaire qu’elle produit, que le préfet des Bouches-du-Rhône aurait commis une erreur manifeste d’appréciation de sa situation, compte tenu du caractère très récent de cet emploi.

11. En cinquième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. ».

12. Il ressort des pièces du dossier que Mme D..., qui soutient sans l’établir résider en France depuis 2022, a bénéficié d’une autorisation provisoire de séjour entre le 14 novembre 2023 et le 13 août 2024. Si l’intéressée se prévaut de la circonstance que son mari l’aurait rejointe en France, elle ne le justifie pas alors que l’arrêté en litige mentionne que celui-ci, ainsi que ses enfants, résident en Arménie. En outre, son insertion professionnelle en France est particulièrement récente ainsi qu’il a été exposé au point 10. Dans ces conditions, et au regard de la courte durée de séjour en France dont se prévaut la requérante, la décision contestée n’a pas porté au droit de Mme D... au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et n’a donc pas méconnu les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation présentées par Mme D... doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d’injonction.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l’Etat, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que Mme D... demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.




.



D E C I D E :


Article 1er : La requête de Mme D... est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... D... et au préfet des Bouches-du-Rhône.


Copie en sera adressée au ministre de l’intérieur.

Délibéré après l'audience du 17 juin 2026, à laquelle siégeaient :


Mme Felmy, présidente,
Mme Gaspard-Truc, première conseillère,

Mme Forest, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2026.


La rapporteure,


Signé


H. Forest
La présidente,


Signé


E. Felmy

La greffière,


Signé


S. Gonzales

La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
La greffière.





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