Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 15 novembre 2025, Mme B... A... demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 23 octobre 2025 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande de renouvellement de titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans à compter de l’exécution de la mesure d’éloignement ;
2°) le sursis à exécution de la mesure d’éloignement en litige jusqu’à ce que le tribunal ait statué ;
3°) le réexamen de sa situation.
Elle soutient que :
- sa présence en France ne constitue pas une menace pour l’ordre public ;
- l’arrêté attaqué repose sur une appréciation ne tenant pas pleinement compte de sa situation, notamment eu égard à sa durée de présence en France, à ses attaches familiales solides et durables, conformément à l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, et à son intégration sociale et professionnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 avril 2026, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Par un courrier du 26 mai 2026, les parties ont été informées, en application des dispositions de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement à intervenir était susceptible d’être fondé sur un moyen relevé d’office, tiré de l’irrecevabilité des conclusions à fin de sursis à exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français en litige, eu égard au caractère suspensif conféré à la requête en annulation de celle-ci par l’article L. 722-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Par un courrier du 28 mai 2026, les parties ont été informées, en application de l’article R. 611-7-3 du code de justice administrative, que le tribunal était susceptible de prononcer d’office l’injonction de délivrance d’un titre de séjour.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de Mme Felmy, présidente-rapporteure, a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A..., ressortissante chinoise née le 16 janvier 1997, est entrée en France le 1er septembre 2017, alors âgée de 20 ans, sous couvert d’un passeport revêtu d’un visa D portant la mention « étudiant » valable du 26 août 2017 au 26 août 2018. Elle a obtenu plusieurs titres de séjour en cette qualité dont le dernier a expiré le 31 octobre 2020. Le 14 octobre 2020, l’officier de l’état civil de la commune d’Aix-en-Provence a enregistré la déclaration conjointe de pacte civil de solidarité (PACS) entre l’intéressée et M. C... D..., ressortissant français né le 24 février 1996. Elle a ensuite obtenu plusieurs titres de séjour portant la mention « vie privée et familiale », la carte de séjour pluriannuelle délivrée en dernier lieu le 25 août 2022 ayant expiré le 24 août 2024. Le 10 juin 2024, elle en a sollicité le renouvellement. Par un arrêté du 23 octobre 2025, le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté la demande de renouvellement de titre de séjour présentée par l’intéressée, l’a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans à compter de l’exécution de la mesure d’éloignement. Mme A... demande au tribunal d’annuler cet arrêté.
Sur les conclusions à fin de sursis à exécution :
2. Aux termes de l’article L. 722-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L’éloignement effectif de l’étranger faisant l’objet d’une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant l’expiration du délai ouvert pour contester, devant le tribunal administratif, cette décision et la décision fixant le pays de renvoi qui l’accompagne, ni avant que ce même tribunal n’ait statué sur ces décisions s’il a été saisi (…) ».
3. Il résulte de ces dispositions que la requête en annulation formée le 15 novembre 2025 par Mme A... a eu pour effet de suspendre l’exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français en litige. Dès lors, les conclusions de la requête tendant au sursis à exécution de cette décision jusqu’à ce que le tribunal ait statué sont sans objet et doivent, par suite, être rejetées comme irrecevables.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
4. Aux termes de l’article L. 432-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La délivrance d’une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d’une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l’ordre public ». Aux termes de l’article L. 412-5 du même code : « La circonstance que la présence d’un étranger en France constitue une menace pour l’ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l’autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu’à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE " ». Lorsque l’administration oppose le motif tiré de la menace pour l’ordre public pour refuser de faire droit à une demande de titre de séjour, il appartient au juge de l’excès de pouvoir, saisi d’un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu’elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision.
5. Il ressort des pièces du dossier que Mme A... a été condamnée le 15 décembre 2023 par le président du tribunal judiciaire d’Aix-en-Provence, en comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité, à six mois d’emprisonnement avec sursis et à une obligation d’accomplir un stage de responsabilisation pour la prévention et la lutte contre les violences au sein du couple et sexistes pour des faits, commis du 1er janvier 2018 au 1er février 2022, de violence sans incapacité par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité. Le préfet des Bouches-du-Rhône, après avoir mentionné cette condamnation, a estimé que la présence en France de Mme A... constituait une menace pour l’ordre public au sens de l’article L. 432-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
6. Toutefois, alors que la gravité et la réitération des faits, qui se sont produits pendant plus de quatre ans, ne sont pas contestées, ceux-ci n’ont plus été commis près de quatre ans avant l’édiction de l’arrêté attaqué et sont ainsi relativement anciens. En outre, il n’est ni établi ni même allégué que l’intéressée se serait de nouveau défavorablement faite connaître des services de police et de la justice depuis lors. Ainsi, les faits reprochés ne sauraient suffire à établir que la présence en France de Mme A... constitue une menace actuelle à l’ordre public, étant précisé que la condamnation précitée n’a d’ailleurs pas fait obstacle à ce que, postérieurement à son prononcé, les autorités consulaires françaises à Chengdu délivre, le 9 octobre 2025, un visa de retour valable à compter du 21 octobre 2025 à l’intéressée dont le récépissé de demande de renouvellement de titre de séjour était venu à expiration le 19 septembre 2025 alors qu’elle s’était rendue en Chine pour un court séjour à compter du 3 septembre 2025. Par ailleurs, il est constant que Mme A... réside régulièrement en France depuis plus de huit ans à la date de l’arrêté attaqué, d’abord sous le statut d’étudiante puis au titre de la vie privée et familiale, qu’elle mène depuis à tout le moins le mois d’octobre 2020 une vie commune avec un ressortissant français avec lequel elle a conclu un pacte civil de solidarité (PACS), le couple étant propriétaire de son logement depuis mars 2025, et que, titulaire d’un diplôme de licence de droit, économie, gestion - mention gestion - parcours type méthodes informatiques appliquées à la gestion des entreprises (MIAGE) délivrée par l’université d’Aix-Marseille au titre de l’année universitaire 2019/2020 et d’un certificat de toiletteur canin obtenu le 26 juin 2025, elle exerce depuis le 20 juillet 2025 en qualité d’auto-entrepreneur une activité de toilettage canin. Dès lors, eu égard à la durée et aux conditions du séjour en France de Mme A..., à l’ancienneté de sa vie commune avec son partenaire de PACS de nationalité française, et à l’ancienneté relative des faits sur le fondement desquels le préfet des Bouches-du-Rhône a à tort estimé que la présence en France de l’intéressée constituait une menace pour l’ordre public, la décision de refus de séjour litigieuse est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de sa situation. Par suite, Mme A... est fondée à demander l’annulation de l’arrêté attaqué.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
7. Aux termes de l’article L. 911-1 du code de justice administrative : « Lorsque sa décision implique nécessairement qu’une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d’un service public prenne une mesure d’exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d’un délai d’exécution. / La juridiction peut également prescrire d’office cette mesure ».
8. Eu égard aux motifs qui la fondent, l’annulation par le présent jugement de l’arrêté attaqué implique nécessairement, sous réserve de l’absence de changement dans les circonstances de droit ou de fait, que le préfet des Bouches-du-Rhône délivre à Mme A... un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale ». Il y a donc lieu d’enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. L’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français implique également nécessairement que, par application des dispositions de l’article L. 614-16 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, Mme A... soit, dans cette attente, munie d’une autorisation provisoire de séjour.
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 23 octobre 2025 du préfet des Bouches-du-Rhône est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône, sous réserve de l’absence de changement dans les circonstances de droit ou de fait, de délivrer à Mme A... un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... A... et au préfet des Bouches-du-Rhône.
Copie en sera adressée au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l’audience du 17 juin 2026 à laquelle siégeaient :
Mme Felmy, présidente-rapporteure,
Mme Gaspard-Truc, première conseillère,
Mme Forest, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2026.
L’assesseure la plus ancienne,
Signé
F. Gaspard-TrucLa présidente-rapporteure,
Signé
E. Felmy
La greffière,
Signé
S. Gonzales
La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
La greffière,