Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 27 novembre 2025, Mme F... E..., représentée par Me Abdou, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 1er août 2025 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure ;
2°) d’enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de réexaminer sa situation et de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
Sur la recevabilité :
- sa requête est recevable, dès lors qu’en présence d’une notification irrégulière de l’arrêté attaqué à une adresse erronée, le délai de recours d’un mois prévu à l’article L. 911-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile a commencé à courir le 29 octobre 2025, date à laquelle son conseil en a eu communication ;
Sur la légalité de l’arrêté attaqué :
- il n’est pas justifié de la compétence de sa signataire ;
- il est insuffisamment motivé ;
- les irrégularités entachant sa notification, qui ne peuvent être regardées comme de simples erreurs matérielles, ont porté atteinte aux droits de la défense, dès lors qu’elle a été privée de la faculté de discuter utilement les motifs du refus de délivrance d’un titre de séjour ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français en litige a été prise en violation du principe du contradictoire ;
- le préfet n’a pas apprécié in concreto sa situation ;
- il méconnaît l’article 6-5) de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- il a été pris en violation de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- il est entaché d’une erreur manifeste d’appréciation ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français en litige est entachée d’une erreur de droit, le préfet n’ayant pas pris en compte sa situation ;
- cette décision est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation des conséquences d’une exceptionnelle gravité qu’elle emporte sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 avril 2026, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Felmy, présidente-rapporteure,
- et les observations de Me Eddam, représentant la requérante.
Considérant ce qui suit :
1. Mme E..., ressortissante algérienne née le 3 novembre 1989, a sollicité le 29 janvier 2024 son admission au séjour au titre de la vie privée et familiale. Par un arrêté du 1er août 2025, le préfet des Bouches-du-Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure. Mme E... demande au tribunal d’annuler cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
2. Aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
3. Il ressort des pièces du dossier que Mme E... est entrée en France le 21 novembre 2016 sous couvert d’un passeport revêtu d’un visa portant la mention « famille de français » délivré par les autorités consulaires françaises à Annaba, et a obtenu, le 9 décembre 2016, un premier certificat de résidence d’un an en qualité de conjointe de Français puis, le 20 novembre 2017, un second au titre de la vie privée et familiale dont le renouvellement, sollicité le 25 octobre 2018, lui a été refusé par un arrêté du 7 février 2022 assorti d’une mesure d’éloignement, notifié par pli recommandé avec accusé de réception retourné à l’expéditeur revêtu de la mention « pli avisé et non réclamé », étant précisé qu’à compter du 28 février 2019, l’intéressée a été munie d’au moins neuf récépissés de demande de renouvellement de titre de séjour successifs et discontinus, dont le dernier lui avait été délivré le 12 janvier 2022. Au cours de cette période, elle a entamé une relation avec un compatriote, M. B... D..., né le 15 mai 1986, titulaire d’un certificat de résidence d’une validité de dix ans jusqu’au 28 juin 2026, et le couple a eu un premier enfant, A... D..., née le 25 mai 2021 à Marseille et scolarisée depuis l’année scolaire 2024/2025, l’acte de naissance de celle-ci mentionnant un domicile commun des parents à l’adresse toujours actuelle des intéressés. Le 13 octobre 2023, l’officier de l’état civil de la commune de Marseille a enregistré la déclaration conjointe de pacte civil de solidarité entre l’intéressée et son compagnon. Le couple a eu un second enfant, C..., né le 26 novembre 2023 à Marseille. Par ailleurs, la requérante, qui se consacre actuellement à l’éducation de ses deux enfants, justifie avoir occupé un emploi en qualité d’agent de service du 4 juillet 2017 au 8 février 2023 et fait valoir qu’elle pourra reprendre une activité professionnelle dans ce domaine dès que son fils sera scolarisé en septembre 2026. Dans ces conditions, la décision de refus de séjour litigieuse porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et méconnaît donc les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Par suite, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, Mme E... est fondée à demander l’annulation de l’arrêté attaqué.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
4. Aux termes de l’article L. 911-1 du code de justice administrative : « Lorsque sa décision implique nécessairement qu’une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d’un service public prenne une mesure d’exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d’un délai d’exécution. / La juridiction peut également prescrire d’office cette mesure ».
5. Eu égard aux motifs qui la fondent, l’annulation par le présent jugement de l’arrêté attaqué implique nécessairement, sous réserve de l’absence de changement dans les circonstances de droit ou de fait, que le préfet des Bouches-du-Rhône délivre à Mme E... un certificat de résidence portant la mention « vie privée et familiale » valable un an. Il y a donc lieu d’enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. L’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français implique également nécessairement que, par application des dispositions de l’article L. 614-16 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, Mme E... soit, dans cette attente, munie d’une autorisation provisoire de séjour.
Sur les frais liés au litige :
6. Aux termes de l’article L. 761-1 du code de justice administrative : « Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l’autre partie la somme qu’il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu’elles demandent et le juge tient compte de l’équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d’office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu’il n’y a pas lieu à cette condamnation ».
7. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, de mettre à la charge de l’Etat, partie perdante dans la présente instance, une somme de 1 200 euros à verser à Mme E....
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 1er août 2025 du préfet des Bouches-du-Rhône est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône, sous réserve de l’absence de changement dans les circonstances de droit ou de fait, de délivrer à Mme E... un certificat de résidence portant la mention « vie privée et familiale » valable un an dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour.
Article 3 : L’Etat versera à Mme E... une somme de 1 200 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme F... E... et au préfet des Bouches-du-Rhône.
Copie en sera adressée au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l’audience du 17 juin 2026 à laquelle siégeaient :
Mme Felmy, présidente-rapporteure,
Mme Gaspard-Truc, première conseillère,
Mme Forest, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2026.
L’assesseure la plus ancienne,
Signé
F. Gaspard-Truc
La présidente-rapporteure,
Signé
E. Felmy
La greffière,
Signé
S. Gonzales
La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
La greffière,