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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2610376

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2610376

mercredi 1 juillet 2026

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2610376
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCAPDEFOSSE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 12 et 22 juin 2026, Mme B... C..., représentée par Me Capdefosse, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 5 juin 2026 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé de son transfert aux autorités allemandes responsables de l’examen de sa demande d’asile ;

2°) d’annuler l’arrêté du 5 juin 2026 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l’a assignée à résidence pour une durée de 45 jours ;

3°) d’enjoindre au préfet de réexaminer sa demande d’asile dans un délai de 3 jours et de lui délivrer une attestation de demandeur d’asile sous astreinte de 200 jours de retard ;

4°) de lui accorder le bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire et de mettre à la charge du préfet la somme de 1 200 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

l’arrêté de transfert attaqué a été pris par une autorité incompétente ;
il a été pris alors que la brochure d’information prévue par l’article 4 du règlement 604/2013/UE du 26 juin 2013 ne lui a pas été remise ;
aucun accord des autorités allemandes pour sa reprise n’est démontré en méconnaissance des articles 18, 21, 22 et 23 de ce règlement ;
elle est exposée à un risque de traitement inhumain et dégradant lors d’un transfert vers l’Allemagne ou la Russie par ricochet en raison des défaillances systémiques constatées en Allemagne ;
l’arrêté attaqué est entaché d’une erreur manifeste d’appréciation dans le cadre de l’application de l’article 17 du règlement 604/2013 du 26 juin 2013, de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 et de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
l’arrêté du 5 juin 2026 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l’a assignée à résidence a été pris par une autorité incompétente ;
il est illégal pour se fonder sur un arrêté de transfert lui-même illégal.


Par un mémoire en défense enregistré le 23 juin 2026, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Houvet pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d’éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus, au cours de l’audience publique :
le rapport de Mme Houvet,
les observations de Me Capdefosse, représentant la requérante, présente à l’audience ;
le préfet des Bouches-du-Rhône n’étant ni présent, ni représenté.


La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par deux arrêtés du 5 juin 2026, le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé du transfert aux autorités allemandes responsables de l’examen de la demande d’asile de Mme B... C..., née le 6 avril 1990 et de nationalité ivoirienne et de son assignation à résidence pour une durée de 45 jours. La requérante demande au tribunal d’annuler ces arrêtés.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux arrêtés attaqués :


2. Les arrêtés attaqués ont été signés par Mme A..., adjointe à la cheffe de bureau et cheffe de la mission asile de la préfecture des Bouches-du-Rhône qui a reçu, par un arrêté du 1er avril 2026, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture des Bouches-du-Rhône, délégation de signature en la matière. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence de l’auteur des arrêtés contestés doit être écarté.

En ce qui concerne l’arrêté de transfert :


3. En premier lieu, aux termes de l’article 4 du règlement 604/2013 du 26 juin 2013 : « Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu’il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. »


4. Il ressort des pièces du dossier que la requérante, qui a déclaré à l’audience comprendre le français, a reçu les deux brochures d’information le 24 avril 2026 « J’ai demandé l’asile dans l’Union européenne – quel pays sera responsable de l’analyse de ma demande ? » (brochure A) et la brochure intitulée « Je suis sous procédure Dublin – qu’est-ce que cela signifie ? » (brochure B), en langue française. Elle n’est donc pas fondée à soutenir que l’article précité aurait été méconnu, alors qu’aucun élément du dossier ne permet de penser qu’elle aurait mieux compris le russe, ce qu’elle soutient dans sa requête.

5. En deuxième lieu, aux termes de l’article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 : « 1. L’Etat membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu’un autre État membre est responsable de l’examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l’introduction de la demande au sens de l’article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur. Nonobstant le premier alinéa, en cas de résultat positif Eurodac avec des données enregistrées en vertu de l’article 14 du règlement (UE) n° 603/2013, la requête est envoyée dans un délai de deux mois à compter de la réception de ce résultat positif en vertu de l’article 15, paragraphe 2, dudit règlement. Si la requête aux fins de prise en charge d’un demandeur n’est pas formulée dans les délais fixés par le premier et le deuxième alinéa, la responsabilité de l’examen de la demande de protection internationale incombe à l’État membre auprès duquel la demande a été introduite. ». Aux termes de l’article 23 du même règlement : « 1. Lorsqu’un État membre auprès duquel une personne visée à l’article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), a introduit une nouvelle demande de protection internationale estime qu’un autre État membre est responsable conformément à l’article 20, paragraphe 5, et à l’article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne. 2. Une requête aux fins de reprise en charge est formulée aussi rapidement que possible et, en tout état de cause, dans un délai de deux mois à compter de la réception du résultat positif Eurodac («hit»), en vertu de l’article 9, paragraphe 5, du règlement (UE) n° 603/2013. (…) 3. Lorsque la requête aux fins de reprise en charge n’est pas formulée dans les délais fixés au paragraphe 2, c’est l’État membre auprès duquel la nouvelle demande est introduite qui est responsable de l’examen de la demande de protection internationale (…) ». Aux termes de l'article 15 du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 : « 1. Les requêtes et les réponses, ainsi que toutes les correspondances écrites entre États membres visant à l’application du règlement (UE) n° 604/2013, sont, autant que possible, transmises via le réseau de communication électronique « DubliNet » établi au titre II du présent règlement (…) 2. Toute requête, réponse ou correspondance émanant d’un point d’accès national visé à l’article 19 est réputée authentique. / 3. L’accusé de réception émis par le système fait foi de la transmission et de la date et de l’heure de réception de la requête ou de la réponse ».
6. Il ressort des pièces du dossier que le préfet des Bouches-du-Rhône a adressé, le 6 mai 2026, une demande de reprise en charge aux autorités allemandes sur le fondement de l’article 18.1 b) du règlement (UE) n° 604/2013 via le réseau de communication « DubliNet ». Le préfet établit, en outre, que les autorités allemandes ont fait connaître leur accord explicite le 8 mai 2026. La circonstance que l’arrêté attaqué mentionne par erreur une saisine le 6 mars 2026 et un accord du 21 mars 2026, certes regrettable, est sans incidence sur la légalité de cet arrêté alors que le préfet produit bien les actes relatifs à la requérante. Par suite, le moyen tiré du défaut de saisine et d’accord de reprise des autorités allemandes doit être écarté.
7. En troisième lieu, aux termes de l’article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : « 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l’un quelconque d’entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. 2. Lorsque aucun État membre responsable ne peut être désigné sur la base des critères énumérés dans le présent règlement, le premier État membre auprès duquel la demande de protection internationale a été introduite est responsable de l’examen. Lorsqu’il est impossible de transférer un demandeur vers l’État membre initialement désigné comme responsable parce qu’il y a de sérieuses raisons de croire qu’il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d’asile et les conditions d’accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l’article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, l’État membre procédant à la détermination de l’État membre responsable poursuit l’examen des critères énoncés au chapitre III afin d’établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. Lorsqu’il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l’État membre procédant à la détermination de l’État membre responsable devient l’État membre responsable. 3. Tout État membre conserve le droit d’envoyer un demandeur vers un pays tiers sûr, sous réserve des règles et garanties fixées dans la directive 2013/32/UE. ». Aux termes de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013: « 1. Par dérogation à l’article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d’examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L’Etat membre qui décide d’examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l’Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. (...) 2. L’État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l’État membre responsable, ou l’État membre responsable, peut à tout moment, avant qu’une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n’est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. (…) ». Aux termes de l’article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, qui reprend les termes de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».
8. Il résulte de ces dispositions que si une demande d’asile est examinée par un seul État membre et qu’en principe cet État est déterminé par application des critères d’examen des demandes d’asile fixés par son chapitre III, dans l’ordre énoncé par ce chapitre, l’application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l’article 17 du règlement, qui procède d’une décision prise unilatéralement par un Etat membre. Cette faculté laissée à chaque État membre est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d’asile.
9. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les États membres de l’Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un État autre que la France, que cet État a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l’absence de sérieuses raisons de croire qu’il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d’asile et les conditions d’accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l’article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l’intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu’à la suite du rejet de sa demande de protection par cet État membre l’intéressé serait susceptible de faire l’objet d’une mesure d’éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet État de ses obligations.

10. D’une part, si la requérante soutient qu’un retour en Allemagne l’exposerait à des risques de traitements inhumains ou dégradants compte tenu de l’afflux de demandeurs d’asile dans ce pays, elle n’établit pas, en l’absence de tout élément probant, l’effectivité des risques personnels qu’elle encourrait alors même que l’Allemagne, État membre de l’Union européenne, est partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut de réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu’à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Si la requérante affirme qu’un retour en Allemagne l’exposerait au risque d’être reconduite en Côte d’Ivoire, cette circonstance, à la supposer même avérée, est sans incidence sur la légalité de l’acte contesté dès lors que l’arrêté de transfert n’a ni pour objet ni pour effet de la transférer aux autorités ivoiriennes. Si la requête évoque des risques en Russie, aucun élément du dossier ne permet de constater un quelconque lien entre ce pays et la requérante. Dans ces conditions, la requérante ne démontre ni que le préfet aurait dû vérifier la capacité du pays de transfert de la prendre en charge ni que l’arrêté en litige aurait été pris en méconnaissance de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et de l’article 3 du règlement précité.


11. D’autre part, le bénéfice de la clause de l’article 17 n’étant pas un droit mais relevant du pouvoir discrétionnaire du préfet, lequel n’est jamais tenu de la mettre en œuvre, et cette clause dérogatoire traduisant la liberté souveraine, inscrite à l’article 53-1 de la Constitution, d’accorder la protection de l’asile à un étranger, l’intéressée n’est pas fondée à soutenir que le préfet de police aurait commis une erreur manifeste d’appréciation en refusant de lui en accorder le bénéfice. Si la requérante soutient que son état de santé ne lui permet pas d’être transférée en Allemagne, et qu’elle bénéficie d’un suivi médical en France, ce qui constituerait un motif humanitaire, elle produit un certificat médical allemand du 20 avril 2026 non signé et non traduit, qui illustre qu’elle a déjà été suivie au plan médical en Allemagne. Si la requérante produit un certificat médical établit à Marseille le 8 juin 2026, postérieur à l’acte attaqué, mentionnant «la nécessité d’un suivi médical avec réévaluation clinique régulière afin de prévenir la survenue d’une morbidité engageant le pronostic vital » et un certificat médical du 18 juin 2026, postérieur à l’acte attaqué, mentionnant des symptômes psychiatriques préoccupants, une humeur triste, un repli social et des idéations suicidaires et la nécessité d’un suivi continu, ainsi que deux ordonnances de médicaments, ces éléments ponctuels et très récents ne démontrent pas d’impossibilité de voyager, ni la réalité d’un suivi médical effectif sur la durée en France ni l’impossibilité de mettre en place un tel suivi en Allemagne, alors, ainsi qu’il a déjà été dit, que la requérante a déjà été vue par des médecins dans ce pays. Ces éléments ne sont donc pas de nature à établir que le préfet aurait entaché sa décision d’erreur manifeste d’appréciation en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.


12. Enfin, il ne ressort d’aucune pièce du dossier que la requérante, majeure, serait mère d’un enfant. Elle ne peut donc se prévaloir de la méconnaissance de l’article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990.




En ce qui concerne l’arrêté d’assignation à résidence :


13. La requérante n’établissant pas l’illégalité de la décision de transfert aux autorités allemandes, elle n’est pas fondée à invoquer, par voie d’exception, l’illégalité de cette décision à l’encontre de la décision d’assignation à résidence.


14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation présentées par la requérante doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d’injonction et d’astreinte et des conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.



DECIDE :


Article 1er : La requête de Mme C... est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... C... et au ministre de l’intérieur.

Copie en sera adressée au préfet des Bouches-du-Rhône


Rendu public par mise à disposition au greffe, le 1er juillet 2026.


La magistrate désignée,

Signé

HouvetLe greffier,

Signé

T. Marcon

La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
Le greffier



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