Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 7 avril 2026, M. C... D..., représenté par Me Campana, demande au tribunal :
1°) d’ordonner, sur le fondement de l’article R. 532-1 du code de justice administrative, une expertise médicale afin de déterminer les responsabilités et d'évaluer les préjudices qu’il estime avoir subis à la suite de sa prise en charge par le centre hospitalier de Bastia, le 16 juin 2024 ;
2°) de condamner le centre hospitalier de Bastia, sur le fondement de l’article R. 541-1 du code de justice administrative, à lui verser une provision de 20 000 euros ;
3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Bastia la somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient qu’une expertise est utile afin de déterminer s’il y a eu des manquements dans sa prise en charge par le centre hospitalier de Bastia et d’évaluer les préjudices susceptibles d’en résulter.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 avril 2026, le centre hospitalier de Bastia, représenté par Me Gasquet-Seatelli, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge de M. D... au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative. L’établissement fait valoir que la requête de M. D... est irrecevable en ce qu’elle est tardive et dépourvue d’objet, et que la demande d’expertise est inutile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 avril 2026, l’office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par Me Ravaut, déclare ne pas s’opposer à la mesure d’expertise sollicitée, demande que l’expert établisse un pré-rapport soumis préalablement aux parties et conclut au rejet de la demande de provision. L’office soutient que la demande de provision ne repose sur aucun élément permettant d’apprécier l’anormalité du dommage et que l’expertise judiciaire déposée le 4 septembre 2025 doit être complétée.
La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Haute-Corse, qui n’a pas produit de mémoire.
Vu :
- la décision par laquelle la présidente du tribunal a désigné M. Jan Martin, premier conseiller, en application de l’article L. 511-2 du code de justice administrative pour statuer sur les demandes de référé présentées sur le fondement du livre V du code de justice administrative ;
- les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d’expertise :
Aux termes de l’article R. 532-1 du code de justice administrative : « Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l’absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d’expertise ou d’instruction. (...) ».
Aux termes du II de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire ». En vertu des articles L. 1142-17 et L. 1142-22 du même code, la réparation au titre de la solidarité nationale est assurée par l’ONIAM.
Il résulte de ces dispositions que l’ONIAM doit assurer, au titre de la solidarité nationale, la réparation de dommages résultant directement d’actes de prévention, de diagnostic ou de soins à la double condition qu’ils présentent un caractère d’anormalité au regard de l’état de santé du patient comme de l’évolution prévisible de cet état et que leur gravité excède le seuil défini à l’article D. 1142-1 du code de la santé publique. La condition d'anormalité du dommage prévue par ces dispositions doit toujours être regardée comme remplie lorsque l'acte médical a entraîné des conséquences notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé de manière suffisamment probable en l’absence de traitement. Lorsque les conséquences de l’acte médical ne sont pas notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé par sa pathologie en l’absence de traitement, elles ne peuvent être regardées comme anormales sauf si, dans les conditions où l’acte a été accompli, la survenance du dommage présentait une probabilité faible. Pour apprécier le caractère faible ou élevé du risque dont la réalisation a entraîné le dommage, il y a lieu de prendre en compte la probabilité de survenance d’un événement du même type que celui qui a causé le dommage et entraînant une invalidité grave ou un décès.
Par l’ordonnance n° 2500222 du 12 mai 2025, le juge des référés du tribunal a, sur le fondement des dispositions précitées de l’article R. 532-1 du code de justice administrative, désigné M. B... afin de recueillir les éléments susceptibles de permettre au tribunal de déterminer les responsabilités éventuellement encourues ainsi que les préjudices résultant de la prise en charge de M. D... par le centre hospitalier de Bastia le 16 juin 2024. Dans son rapport déposé au greffe du tribunal le 4 septembre 2025, l’expert a estimé que l’état de santé de M. D... n’était pas consolidé et que l’accident médical subi par ce dernier n’était pas fautif. Il résulte de l’instruction, en particulier de cette expertise judiciaire, que le juge des référés n’est pas en mesure d’apprécier si la condition d'anormalité du dommage telle que définie ci-dessus est remplie et en particulier le taux de risque de survenance du dommage en lien avec l’accident en cause. Enfin, le rapport d’expertise ne met pas à même le juge des référés d’évaluer, en l’absence de consolidation de l’état de santé de M. D... consécutif à cet accident, l’importance des préjudices temporaires et définitifs qu’il a subis. Dans ces conditions, sans que la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté des conclusions à fin d’expertise puisse être opposée par le centre hospitalier de Bastia, il y a lieu d’ordonner une expertise aux fins précisées dans le dispositif de la présente décision et de réserver jusqu’en fin d’instance tous droits et moyens des parties sur lesquels il n’est pas expressément statué par le présent jugement.
Aucune disposition du code de justice administrative, ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l’expert d’établir un pré-rapport. L’expert, dans la conduite des opérations de la mesure qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d’autres obligations que celles issues du caractère contradictoire de la procédure. L’établissement d’un pré-rapport ne constitue qu’une modalité opérationnelle de l’expertise. Il appartient donc à l’expert d’apprécier la nécessité d’y recourir. Les conclusions de l’ONIAM, tendant à ce que le juge des référés ordonne à l’expert de déposer un pré-rapport, ne peuvent dès lors qu’être rejetées.
Sur la demande de provision :
Aux termes de l’article R. 541-1 du code de justice administrative : « Le juge des référés peut, même en l’absence d’une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l’a saisi lorsque l’existence de l’obligation n’est pas sérieusement contestable. Il peut, même d’office, subordonner le versement de la provision à la constitution d’une garantie. » Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s’assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l’existence avec un degré suffisant de certitude.
En l’état de l’instruction devant le juge des référés, auquel il est demandé de prescrire une expertise, l’existence de l’obligation dont M. D... se prévaut ne présente pas le caractère non sérieusement contestable exigé par les dispositions de l’article R. 541-1 du code de justice administrative. Au surplus, les conclusions présentées à ce titre par le requérant, qui, ainsi que cela est soutenu par le centre hospitalier de Bastia, ne désigne pas la ou les parties dont il demande la condamnation au versement d’une provision, ne sont pas recevables. Elles ne peuvent dès lors et en tout état de cause qu’être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : M. A... B..., inscrit sur le tableau des experts auprès de la cour administrative d’appel de Marseille, demeurant Clinique Maymard, 13 rue Marcel Paul à Bastia, est désigné avec pour mission de réaliser une expertise complémentaire afin de :
1°) donner son avis sur l’anormalité du dommage subi par M. D... et de déterminer, le cas échant, le taux de probabilité de survenance de celui-ci ;
2°) indiquer à quelle date l’état de santé de M. D... peut être considéré comme consolidé ; préciser s’il subsiste une incapacité permanente partielle et, dans l’affirmative, en fixer le taux, en distinguant la part imputable aux manquements éventuellement constatés de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard notamment aux antécédents médicaux de l’intéressé ; dans le cas où cet état ne serait pas encore consolidé, indiquer, si dès à présent, une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l’importance ;
3°) donner son avis sur l’existence de préjudices subis par M. D..., selon la nomenclature usuelle, en distinguant les postes de préjudice temporaire, patrimonial et extrapatrimonial, avant consolidation et les postes de préjudice permanent, patrimonial et extrapatrimonial, après consolidation ou pouvant être considérés comme définitivement acquis ; le cas échéant, en évaluer l’importance en distinguant la part imputable aux manquements éventuellement constatés de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie ;
4°) recueillir tous éléments et faire toutes autres constatations utiles à l’examen des questions précédemment définies.
L’expert disposera des pouvoirs d’investigations les plus étendus. Il pourra entendre tous sachants, se faire communiquer tous documents et renseignements, faire toutes constatations ou vérifications propres à faciliter l’accomplissement de sa mission et éclairer le tribunal administratif.
Article 2 : L’expert accomplira la mission définie à l’article 1er dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative, à l'exception du troisième alinéa de l'article R. 621-9. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l’autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 3 : Les opérations d’expertise auront lieu contradictoirement entre M. D..., le centre hospitalier de Bastia, l’ONIAM et la CPAM de la Haute-Corse.
Article 4 : L’expert avertira les parties conformément aux dispositions de l’article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 5 : L’expert déposera son rapport au greffe du tribunal dans un délai de quatre mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Des copies seront notifiées par l’expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s’opérer sous forme électronique. L’expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.
Article 6 : Les frais et honoraires de l’expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l’ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 7 : Les conclusions présentées par M. D... tendant au versement d’une provision sont rejetées.
Article 8 : Les conclusions présentées par l’ONIAM tendant à l’établissement d’un pré-rapport d’expertise sont rejetées.
Article 9 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C... D..., à l’office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Corse, au centre hospitalier de Bastia, et à M. A... B..., expert.
Fait à Bastia, le 1er juillet 2026.
Le juge des référés,
Signé
J. Martin
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
H. Mannoni