Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2004776

lundi 21 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2004776
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantAKLEA SOCIETE D'AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a rejeté la requête de M. et Mme F et de leur fille, qui demandaient la condamnation de la commune de Sillingy à leur verser près de 9,5 millions d'euros en réparation des préjudices liés à la pollution de leur terrain, classé en zone constructible et sur lequel ils avaient obtenu un permis de construire. Le tribunal a fait droit à l'exception de prescription quadriennale soulevée par la commune, estimant que le délai de prescription avait commencé à courir au plus tard le 1er janvier 2008 et était expiré depuis le 31 décembre 2011, sans que l'assignation en justice de 2012 n'ait pu l'interrompre. En conséquence, la demande indemnitaire a été jugée irrecevable et rejetée, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 20 août 2020, le 14 janvier 2022, le 30 mai 2022, le 17 mars 2023 et le 5 septembre 2023, M. A F, Mme B C épouse F et Mme G F, représentés par Me Roche, demandent au tribunal :

1°) de condamner la commune de Sillingy à leur verser la somme totale de 9 455 987 euros, à parfaire, en réparation des préjudices subis par eux, soit 7 465 920 euros au titre du coût de dépollution de leur terrain, la somme de 955 067 euros au titre du préjudice de jouissance et la somme de 1 035 0000 au titre du préjudice moral,

2°) de mettre à la charge de la commune de Sillingy une somme de 8 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- ils ont intérêt pour agir et leur requête est recevable au regard de l'ordonnance n° 2020-305 du 25 mars 2020 qui a prorogé le délai de recours contentieux jusqu'au 24 juin 2024 et qui n'a recommencé à courir pour 2 mois qu'à compter de cette date ;

- la commune de Sillingy a commis une faute en classant en zone constructible le terrain litigieux par le plan d'occupation des sols de 1982 et ce classement a été gardé dans les versions ultérieures du plan notamment celui de 2004 ; elle était au courant de l'utilisation passée du terrain comme carrière et décharge ; or le classement en zone constructible de terrains soumis à un risque de danger, quel qu'il soit, important et connu de l'autorité adoptant le POS, puis le PLU, constitue une faute susceptible d'engager la responsabilité de cette dernière ;

- la commune de Sillingy a commis une faute en délivrant 20 août 2004 une autorisation de lotir à la société IMMO DL et aux requérants le permis de construire le 6 juin 2005 ; la commune aurait dû prévoir, dans le permis de construire délivré aux requérants, des prescriptions spéciales afin de prévenir toute atteinte à la salubrité publique, ainsi que tout risque d'exposition aux nuisances graves liées à la pollution de leur parcelle comme à la qualité de celle-ci pour accueillir une maison d'habitation ;

- ils sollicitent la réparation de trois préjudices : le cout correspondant à la dépollution du terrain, le préjudice de jouissance et le préjudice moral ;

- la prescription quadriennale a expiré le 31 décembre 2012 ; or une assignation en justice est intervenue en juillet 2012 ; la prescription quadriennale n'est pas opposable ; en outre, le point de départ du délai de prescription quadriennale est la date à laquelle la victime était en mesure de connaître l'origine du dommage, ou du moins, de disposer d'indications suffisantes selon lesquelles il pourrait être imputable à l'administration, soit en l'espèce, à l'issue des opérations d'expertise ;

- aucune faute exonératoire de tiers ne peut être retenue.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 8 novembre 2021, le 25 février 2022, le 1er juin 2022, le 28 juillet 2022, le 4 novembre 2022 et le 25 août 2023, la commune de Sillingy, représentée par Me Fiat, conclut :

1°) à titre principal au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire à la condamnation solidaire de l'Etat et du syndicat mixte du lac d'Annecy et de la Compagnie Groupama à la relever et garantir des condamnations prononcées contre elle ;

3°) en tout état de cause de mettre à la charge des requérants ou à tout succombant la somme de 8 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle oppose au fond la prescription quadriennale prévue par la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 qui a commencé à courir à compter du 1er janvier 2008 pour expirer le 31 décembre 2011 ;

- la responsabilité de la commune ne pourra être recherchée dès lors qu'elle n'était pas informée de la localisation exacte de la carrière puis du dépôt de résidus d'ordures ménagères ;

- elle n'a commis aucune faute lors du classement des parcelles en zone UC et lors de la délivrance du permis d'aménager à la société IMMO DL et du permis de construire aux requérants ;

- il sera relevé une faute des victimes ou à tout le moins une faute des tiers de nature à exonérer totalement la responsabilité de la commune ;

- il n'y a pas de causalité directe entre les éventuelles fautes commises par la commune et les préjudices subis par les requérants ; le rapport d'expertise, les désordres occasionnés et constatés contradictoirement ont pour cause directe l'inadaptabilité des fondations de la propriété des requérants ;

- les préjudices allégués par les demandeurs ne présentent pas de caractère personnel, direct et certain ; ils ne sauraient être indemnisés à deux reprises, de deux manières différentes par des personnes distinctes et permettant de mettre fin pour chacune de ces solutions définitivement aux préjudices subis par ces derniers (CE, 26-06-1992 : n° 114728) ;

- les dommages causés aux immeubles ne pourront pas être indemnisés pour une valeur supérieure à la valeur vénale du bien au moment du dommage, car les fautes commises par la commune ne sauraient entraîner l'enrichissement de la victime (CE, 29-10-2012 n° 340716 ; CE, 8-07-1992 n° 90581) ;

- son avocat est habilité à opposer l'exception de prescription quadriennale (CE, 5-12-2014 n° 359769) ; contrairement à ce qu'indiquent les requérants, une période de quatre ans s'est écoulée entre le 1er janvier 2008 et le 31 décembre 2011.

Par un mémoire enregistré le 16 janvier 2023, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il soutient que l'action indemnitaire est prescrite depuis le 31 décembre 2011 en application de la prescription quadriennale prévue par la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 février 2023, le syndicat mixte du lac d'Annecy, représenté par Me Petit, conclut au rejet de la requête et demande que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge des requérants en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que l'action indemnitaire est prescrite depuis le 31 décembre 2011 en application de la prescription quadriennale prévue par la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 et que l'expert judiciaire n'a relevé aucune faute du syndicat et en tout état de cause il y une absence de lien de causalité direct et certain entre les préjudices subis par les consorts F et le stockage des déchets du syndicat.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 avril 2023, la compagnie Groupama Rhône-Alpes Auvergne, représentée par Me Le Gulludec, conclut au rejet de la requête et demande que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge des requérants en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'elle fait assomption de cause avec la commune de Sillingy qui oppose aux requérants la prescription quadriennale prévue par la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 et la commune savait que les parcelles objet du lotissement avaient antérieurement accueilli des déchets pour le compte du syndicat mixte local après une carrière, et qu'elles n'avaient jamais fait l'objet de mesures de remise en état satisfaisantes, depuis lors. Dans ces conditions, elle ne pouvait ignorer la pollution du terrain vendu aux requérants pour y construire leur résidence principale. Cette connaissance prive le contrat d'assurance de toute notion d'aléa.

Par ordonnance du 28 août 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 12 septembre 2023.

Un mémoire présenté pour la compagnie Groupama Rhône-Alpes Auvergne, représentée par Me Le Gulludec, a été enregistré le 6 octobre 2023, postérieurement à la clôture d'instruction.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Sauveplane,

- les conclusions de Mme Akoun, rapporteure publique,

- et les observations de Me Roche, représentant les requérants, de Me Fiat, représentant la commune de Sillingy, de Me Bastard-Rosset, représentant le syndicat mixte du lac d'Annecy et de Me Le Gulludec, représentant la compagnie Groupama Rhône-Alpes Auvergne.

Considérant ce qui suit :

1. En 2004, la SARL Immo DL a acheté à M. E plusieurs terrains sis 473, route de la Petite Balme, au lieudit de La Corbette, sur le territoire de la commune de Sillingy, pour y aménager un lotissement, lequel a été autorisé par un arrêté du maire de la commune n°LT7427204X0001 du 20 août 2004. Le 3 mai 2005, M. et Mme F ont fait l'acquisition auprès de la SARL Immo DL d'un lot d'une superficie de 902 m² et cadastré section C n° 3827-3833-3835-3837 et ont déposé une demande de permis de construire une maison d'habitation sur l'une des trois parcelles, qui leur a été octroyé par arrêté du maire de Sillingy du 6 juin 2005. La réception des travaux de construction a eu lieu le 4 février 2006, des multiples fissures sont apparues à l'intérieur comme à l'extérieur du bâtiment. Ils ont sollicité les services d'un expert lequel a rendu son rapport le 23 mai 2012 au terme duquel il concluait à l'existence d'un phénomène de tassement différentiel, qualifié d'évolutif, portant atteinte à la solidité de l'ouvrage et qui le rendra, à terme, impropre à sa destination. Les époux F ont alors demandé en référé le 25 juillet 2012 la désignation d'un expert judiciaire lequel a rendu son rapport le 5 février 2018 au terme duquel il estimait que les dommages avaient pour origine une consolidation de l'assise de la villa, constituée par une décharge remblayée. Le système de fondation par un radier souple retenu par le maître d'œuvre ne permettait pas de s'opposer aux tassements différentiels liés à la consolidation de la décharge du fait de la dégradation des matériaux constitués principalement de matière organique, sous l'effet du poids de la construction. Ces fissures qui s'aggravent continuellement affectent la structure et compromettent la solidité de l'ouvrage. L'expert relevait également que la commune de Sillingy était également responsable dans la mesure où elle " n'avait accompagné les permis de lotir et de construire d'aucune mise en garde ou exigence particulière malgré une parfaite connaissance de l'historique du site ". Les époux F ont donc adressé le 12 février 2020 une demande indemnitaire à la commune de Sillingy que le maire a rejeté par courrier du 17 mars 2020, notifié le 23 mars 2020 aux époux F.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Pour demander la condamnation de la commune de Sillingy, les époux F font valoir que la comme a commis une faute en ouvrant à l'urbanisation par le plan d'occupation des sols du 20 juin 1982 confirmé par les versions successions du plan, le terrain sur lequel ils ont fait édifier leur maison. Ils font également valoir que la commune a commis également des fautes en délivrant successivement une autorisation de lotir sur ce même terrain le 20 aout 2004 et un permis de construire le 6 juin 2004, sur la base d'une zone illégale issu en dernier lieu du plan d'occupation des sols dans sa version du 8 mars. S'agissant du préjudice, ils demandent la réparation de trois chefs de préjudice : d'une part le coût correspondant à la dépollution du terrain, d'autre part le préjudice de jouissance et enfin le préjudice moral.

3. A supposer même que l'adoption du plan d'occupation des sols, la délivrance du permis de lots et du permis de construire soient constitutives d'une faute de nature à entrainer la responsabilité de la commune, il n'existe aucun lien de causalité direct entre d'une part, l'ouverture à l'urbanisation en 1990 de la parcelle et les autorisations de lotir et de bâtir délivrées en 2004 et, d'autre part, la pollution du terrain des requérants dont ils demandent réparation, et qui résulte de l'enfouissement de déchets sur le terrain entre 1979 et 1986. De surcroit, il est constant que la pollution de leur terrain résulte du comblement d'une carrière par son exploitant avec des résidus d'ordures ménagères issus de l'activité du syndicat intercommunal des communes riveraines du lac d'Annecy (SICRLA), autorisées par arrêté préfectoral du 3 août 1979. Par suite, et sans qu'il soit besoin de statuer sur l'exception de prescription quadriennale prévue par la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968, les consorts F ne sont pas fondés à demander l'engagement de la responsabilité de la commune de Sillingy et il y a lieu de rejeter leur requête en toutes ses conclusions. Il y a lieu de rejeter, par voie de conséquence, les conclusions reconventionnelles des autres parties.

Sur les frais du procès :

4. Dans les circonstances de l'espèce, les conclusions des autres parties tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

D E C I D E :

Article 1er :La requête est rejetée.

Article 2 :Les conclusions reconventionnelles et tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative des autres parties sont rejetées.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié à M. A F en application des dispositions de l'article R. 751-3 du code de justice administrative, à la commune de Sillingy, au ministre du logement et de la rénovation urbaine, au syndicat mixte du lac d'Annecy et à la Compagnie Groupama Rhône-Alpes Auvergne.

Copie en sera adressée au préfet de la Haute-Savoie.

Délibéré après l'audience du 14 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Mathieu Sauveplane, président,

- Mme H, première-conseillère,

- Mme D, première-conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 octobre 2024.

Le président-rapporteur,

M. Sauveplane

L'assesseure la plus ancienne,

C. H

La greffière,

C. Jasserand

La République mande et ordonne au ministre du logement et de la rénovation urbaine en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.