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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2100207

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2100207

lundi 1 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2100207
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème Chambre
Avocat requérantJURISOPHIA SAVOIE - AIX LES BAINS ET ANNECY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 13 janvier 2021 et le 6 mai 2022, Mme A D, M. C D et M. B D (devenu majeur en cours d'instance), représentés par Me Joly, demandent au tribunal de condamner solidairement le centre hospitalier métropole Savoie et son assureur, la Société hospitalière d'assurances mutuelles à verser les sommes suivantes :

1°) 2 775 276,65 euros à M. B D, avec intérêts au taux légal à compter de la date d'introduction de la requête et capitalisation annuelle, en réparation des préjudices résultant d'une faute commise par le centre hospitalier de Chambéry lors de sa naissance ;

2°) 40 000 euros avec intérêts au taux légal et capitalisation annuelle, à Mme A D comme à M. C D au titre de leur préjudice moral

3°) 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent qu'une faute médicale a été commise lors de la naissance de B D.

M. B D évalue ainsi ses préjudices :

- assistance par tierce personne temporaire : 204 136 euros ;

- frais de véhicule adapté : 28 321,98 euros ;

- assistance par tierce personne permanente : 1 007 640,58 euros ;

- pertes de gains professionnels futurs : 932 563,09 euros ;

- incidence professionnelle : 100 000 euros ;

-préjudice scolaire : 25 000 euros ;

-déficit fonctionnel temporaire : 87 615 euros ;

-souffrances endurées : 35 000 euros ;

-préjudice esthétique temporaire : 20 000 euros ;

-préjudice d'agrément temporaire : 10 000 euros ;

- déficit fonctionnel permanent : 260 000 euros ;

- préjudice esthétique permanent : 30 000 euros ;

-préjudice d'agrément : 20 000 euros ;

- préjudice sexuel : 15 000 euros.

Par un mémoire enregistré le 27 janvier 2021, la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme, agissant pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie de la Savoie, déclare ne pas intervenir à l'instance.

Elle indique toutefois que le montant définitif de ses débours s'élève à 8 230,12 euros.

Par un mémoire enregistré le 25 février 2022, le centre hospitalier métropole Savoie et la Société hospitalière d'assurances mutuelles (devenue Relyens), représentés par Me Dumoulin, concluent à titre principal au rejet de la requête, subsidiairement à la réduction des prétentions indemnitaires des requérants.

Ils font valoir que :

- la requête est irrecevable du fait que B D est devenu majeur en cours d'instance et que la requête n'est pas motivée en fait et en droit ;

- à titre subsidiaire, les parents ont déjà été indemnisés, les demandes présentées au titre du préjudice esthétique temporaire, du préjudice sexuel, des frais de véhicule adapté, du préjudice scolaire et des pertes de gains professionnels futurs doivent être rejetées et les autres demandes ramenées à de plus justes proportions.

Un mémoire produit pour les défendeurs a été enregistré le 4 juin 2024, après la clôture de l'instruction, intervenue le 5 mars 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Sogno,

- les conclusions de Mme E,

- et les observations de Me Dumoulin, représentant le centre hospitalier métropole Savoie et la société Relyens.

Considérant ce qui suit :

1. B D est né le 14 novembre 2003 au centre hospitalier de Chambéry après un accouchement difficile par voie basse qui lui a occasionné une paralysie complète du plexus brachial gauche. Avec ses parents, il demande à être indemnisé des préjudices résultant de des conditions de sa naissance qu'il impute à une faute médicale commise dans cet établissement.

Sur la recevabilité de la requête :

2. Contrairement à ce que font valoir les défendeurs, un mineur qui atteint sa majorité en cours d'instance n'est pas tenu de reprendre formellement les conclusions formées en son nom par ses représentants légaux. En tout état de cause, B D, devenu majeur, a repris la requête en son nom propre par mémoire du 6 mai 2022.

3. En se référant aux conclusions des experts commis par la commission de conciliation et d'indemnisation (CCI) Rhône-Alpes ainsi qu'aux avis de cette instance, les requérants demandent sans ambiguïté que soit reconnue la responsabilité pour faute du centre hospitalier métropole Savoie. La fin de non-recevoir tirée du défaut de motivation doit donc être écartée.

Sur la responsabilité :

4. L'accouchement a été réalisé par voie basse alors que les examens échographiques du 30 septembre 2003 et la veille de de la naissance montraient un fœtus dont les mensurations étaient égales ou supérieures au 90ème percentile et révélaient ainsi une macrosomie (l'enfant est né à 4,5 kg) qui imposait qu'une césarienne soit pratiquée. Cette faute médicale engage la responsabilité du centre hospitalier métropole Savoie ce que, du reste, il ne conteste pas, et est intégralement à l'origine des séquelles de M. B D.

Sur les préjudices de M. B D :

En ce qui concerne les préjudices extrapatrimoniaux :

5. Le dernier expert commis par la CCI a retenu l'existence d'un déficit fonctionnel temporaire de classe III du 14 novembre 2003 au 15 mars 2004, total du 16 mars 2004 au 26 mars 2004, de classe IV du 27 mars 2004 au 27 mai 2004 et de classe III jusqu'à la consolidation fixée au 16 avril 2018. Au titre du déficit fonctionnel temporaire, une indemnité de 61 100 euros devra être allouée à M. D. En revanche, le préjudice d'agrément temporaire relève des troubles de toute nature dans les conditions d'existence qui ne justifient aucune indemnité spécifique dès lors qu'ils sont pris en compte au titre du déficit fonctionnel temporaire.

6. Les souffrances endurées, évaluées à 5 sur une échelle de 7 niveaux, seront justement réparées par le versement d'une somme de 25 000 euros.

7. Les préjudices esthétiques temporaire et permanent liés notamment à la paralysie et l'atrophie du bras gauche immobilisé le long du corps, tous deux évalués à 4/7, doivent faire l'objet d'une évaluation globale et justifient une indemnité de 13 000 euros.

8. M. D reste atteint des séquelles physiques mentionnées au point précédent, auxquelles s'ajoutent des souffrances psychologiques, constitutives globalement d'un déficit fonctionnel permanent pouvant être évalué à 50%. Etant âgé de 14 ans à la date de consolidation, ce préjudice sera réparé par le versement d'une somme de 245 000 euros.

9. Le handicap de M. D limite sa capacité à jouer au football, qui est son sport de prédilection. La somme de 5 000 euros, acceptée par les défendeurs, pourra lui être allouée au titre du préjudice d'agrément.

10. Le préjudice sexuel se définit comme une atteinte aux organes sexuels primaires et secondaires, une perte du plaisir lié à l'accomplissement de l'acte sexuel ou une impossibilité ou une difficulté à procréer. Les séquelles de M. D ne se rattachent à aucune de ces différents aspects, de sorte que sa demande présentée à ce titre doit être rejetée.

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux :

11. M. D demande à être indemnisé de son besoin d'assistance par une tierce personne jusqu'à la consolidation de son état de santé fixée au 16 avril 2018. Son handicap physique lié à la paralysie de son bras gauche nécessite en effet une gêne dans l'accomplissement d'actes de la vie quotidienne, notamment l'habillage, nécessitant l'assistance d'une tierce personne. Ce besoin doit être regardé comme n'étant constitué que depuis l'âge de trois ans, étant considéré qu'avant cet âge, il ne se distingue pas de celui des autres enfants. Il est par ailleurs nécessairement dégressif avec la croissance. Au vu de ces éléments, il sera retenu pour la période courant jusqu'au 16 avril 2018, un besoin d'assistance par tierce personne quotidien s'élevant en moyenne à deux heures. Sur la base d'un salaire horaire moyen de 17 euros évalué sur l'ensemble de la période, tenant compte des congés annuels, des dimanches et des jours fériés, et sans qu'il soit besoin de se référer à l'augmentation annuelle du SMIC une indemnité de 191 500 euros pourra être accordée à M. D.

12. Le besoin d'assistance par une tierce personne après consolidation peut être évalué à une heure quotidienne. Au jour du jugement, sur la base d'un salaire horaire de 18 euros, une indemnité de 40 824 euros est due pour 2 268 jours. Pour l'avenir, ce préjudice sera réparé par le versement d'une rente viagère d'un montant annuel de 6 570 euros qui sera versée trimestriellement à terme échu et sera revalorisé par application des coefficients prévus à l'article L. 434-17 du code de la sécurité sociale.

13. Les séquelles dont reste affecté M. D ne lui permettent pas d'effectuer un travail manuel ou, plus généralement, d'exercer un emploi nécessitant qu'il utilise ses deux bras. Cette restriction de ses possibilités futures d'emploi justifie le versement d'une somme de 50 000 euros au titre de l'incidence professionnelle.

14. Du fait de l'impossibilité d'utiliser son bras gauche, M. D justifie de la nécessité d'un véhicule adapté. Le surcoût par rapport à un véhicule classique peut raisonnablement être estimé à 2 000 euros. Sur la base d'un renouvellement tous les sept ans à compter de l'âge de 18 ans et par référence au barème reposant sur les tables de mortalité 2017-2019 et un taux d'intérêt de 0% (coefficient 61,259), les frais de véhicule adapté seront réparés par le versement d'une indemnité de 17 500 euros.

15. Le handicap de M. D a été sans incidence sur ses études et, en particulier, ne lui a occasionné aucun retard scolaire. La demande indemnitaire au titre du préjudice scolaire doit, dès lors, être rejetée. Quant aux pertes de gains professionnels futurs, alors que M. D est apte à exercer un emploi, elles ne présentent qu'un caractère hypothétique et ne peuvent être simplement déduites de son incapacité à exercer un emploi manuel.

16. Il résulte de ce qui précède que le centre hospitalier Métropole Savoie et la société Relyens doivent être condamnés à verser à M. B D une somme de 471 384 euros correspondant à son préjudice au jour du jugement de 656 384 euros dont sont déduites les provisions amiables déjà versées pour au total 185 000 euros. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 13 janvier 2021, date d'enregistrement de la requête comme demandé, avec capitalisation annuelle des intérêts à compter du 13 janvier 2022.

Sur les préjudices des parents de M. B D :

17. Le 2 mai 2007, M. et Mme C et A D ont accepté le versement d'une somme de 11 385 euros en réparation de leurs préjudices propres par une transaction valant renonciation à toute instance ou action ultérieure. Dès lors, leurs demandes indemnitaires ne peuvent être accueillies.

Sur les frais d'instance :

18. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier métropole Savoie et de la société Relyens une somme de 1 800 euros à verser à M. B D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er :Le centre hospitalier métropole Savoie et la société Relyens sont condamnés solidairement à verser à M. B D une somme de 471 384 euros avec intérêts au taux légal à compter du 13 janvier 2021. Les intérêts échus le 13 janvier 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette dernière date seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 :Le centre hospitalier métropole Savoie et la société Relyens sont condamnés solidairement à verser à M. B D une rente viagère d'un montant annuel de 6 570 euros. Cette rente sera versée trimestriellement à terme échu et sera revalorisée par application des coefficients prévus à l'article L. 434-17 du code de la sécurité sociale.

Article 3 :Le centre hospitalier métropole Savoie et la société Relyens verseront solidairement à M. B D une somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 :Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 :Le présent jugement sera notifié à M. B D, à Mme A D, à M. C D, à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme, au centre hospitalier métropole Savoie et à la société Relyens.

Délibéré après l'audience du 11 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Sogno, président,

Mme Holzem, première conseillère,

Mme Portal, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2024.

Le président, rapporteur,

C. Sogno

La première assesseure,

J. Holzemolzem

Le greffier,

P. Muller

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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