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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2103987

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2103987

mardi 31 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2103987
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSELARL AVICENNE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 21 juin 2021 et le 13 février 2024, Mme B, représentée par Me Tertrain, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions des 6 et 28 avril 2021 par lesquelles la rectrice de l'académie de Grenoble l'a déclarée totalement et définitivement inapte aux fonctions d'enseignement et a préconisé une mise en retraite pour invalidité ;

2°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Grenoble de s'abstenir de procéder à une mise en retraite anticipée ou à un licenciement ;

3°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Grenoble d'engager, sans délai, une procédure de reclassement ;

4°) de mettre à la charge de la rectrice de l'académie de Grenoble une somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les décisions :

- sont entachées d'un vice de procédure en ce que le comité médical a été saisi pour émettre un avis sur une demande de prolongation d'office pour raisons de santé et non sur une demande d'inaptitude ;

- ne sont pas motivées ;

- sont entachées d'erreur d'appréciation et l'administration n'est pas liée par l'avis rendu par le comité médical ;

-sont entachées d'erreur de droit et d'erreur de fait dès lors qu'aucune proposition de reclassement ne lui a été faite.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 août 2021, la rectrice de l'académie de Grenoble conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable car les décisions litigieuses ne constituent pas des décisions faisant grief ;

- la saisine du comité médical est justifiée par l'impossibilité d'affecter Mme B sur des fonctions d'enseignement à distance ;

- Mme B n'est habilitée à exercer ses fonctions que dans les établissements d'enseignement privé sous contrat ;

- l'administration n'avait aucune obligation, à l'issue des séances du 2 et 30 juin 2020 du comité médical, de lui présenter une demande de reclassement ;

- les autres moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 25 mars 2024 la clôture d'instruction a été fixée au même jour.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Triolet,

- les conclusions de M. Callot, rapporteur public,

- et les observations de Me Tertrain, représentant Mme B.

1. Mme B est maître contractuel de l'enseignement privé depuis 1998. En 2018, elle a rencontré des difficultés au sein du lycée professionnel La Providence à Valence et a été placée, à compter du 28 août 2019, en congé maladie ordinaire.

2. Saisi de l'éventuel placement de Mme B en congé de longue maladie, le comité médical a, dans son avis du 2 juin 2020, émis un avis défavorable en précisant que l'intéressée était définitivement inapte à l'enseignement en contact physique avec les élèves et seulement apte à l'enseignement à distance. Par arrêté du 9 juillet 2020, la rectrice a placé Mme B en disponibilité d'office pour la période du 29 août 2020 au 28 février 2021.

3. En réponse à une demande de reclassement formulée par Mme B le 16 octobre 2020, la rectrice lui a indiqué par courrier du 15 décembre 2020 " en tant qu'adjointe d'enseignement du privé, vous ne pouvez prétendre à une procédure de reclassement. Il est donc indispensable que je soumette de nouveau votre dossier au comité médical pour un avis sur une inaptitude totale et définitive à toute fonction. Dès lors votre situation pourra être étudiée pour une mise en retraite pour invalidité ". Par un courrier du 9 février 2021, la rectrice a de nouveau saisi le comité médical en demandant que Mme B soit déclarée définitivement inapte à toute fonction dès lors qu'elle ne pouvait prétendre au reclassement sur un poste d'enseignement à distance et qu'il n'était dès lors pas possible de " donner suite " au précédent avis.

4. Le docteur A, chargé de réaliser le rapport destiné au comité médical, a indiqué à l'intéressée dans un courriel du 26 novembre 2020 que " contrairement aux enseignants du public, il n'existe pas pour vous de possibilité de reclassement et que donc [le précédent] avis est en réalité à considérer comme une inaptitude à toute fonction ". Le rapport médical que ce médecin a remis au comité médical le 22 février 2021 mentionne à nouveau cette impossibilité de reclassement et indique sans autre précision que " cette interruption brutale et définitive [de son activité d'enseignement] a aggravé l'état de santé de Mme B " qu'il considère totalement et définitivement inapte à toute fonction. Le comité médical a rendu un avis en ce sens le 6 avril 2021.

5. Dans son courrier du même jour lui notifiant cet avis, la rectrice de l'académie de Grenoble a constaté l'inaptitude à toute fonction et invité l'intéressée à présenter une demande de retraite pour invalidité, qu'elle a renouvelé dans un courrier du 28 avril 2021. Mme B demande l'annulation de cette décision en indiquant qu'elle souhaite être reclassée. Elle précise qu'aucune mise en retraite n'a été décidée et qu'elle demeure placée en disponibilité d'office, en percevant un demi-traitement, dans le cadre d'une demande d'imputabilité au service.

Sur la fin de non-recevoir opposée par la rectrice de l'académie de Grenoble et l'étendue du litige :

6. La requête présentée par Mme B est dirigée contre les courriers du 6 et 28 avril 2021 par lesquels la rectrice de l'académie de Grenoble a, d'une part, pris acte de l'avis du comité médical départemental du même jour constatant l'inaptitude totale et définitive de Mme B à toutes fonctions et, d'autre part, informé celle-ci qu'en raison de cette inaptitude, elle était invitée à faire valoir son droit à la retraite pour invalidité. L'administration fait valoir que de tels courriers constituent de simples mesures préparatoires non susceptibles de recours contentieux.

7. Cependant, en l'espèce, ces courriers n'ont été suivis à ce jour d'aucune mesure pouvant être contestée par l'intéressée qui entend faire valoir son droit au reclassement.

8. En outre, il résulte de ce qui a été dit aux points 3 et 4 qu'il doit être tenu pour acquis que le comité médical n'a finalement et indûment déclaré Mme B inapte à toutes fonctions qu'en se fondant sur les déclarations de la rectrice et de l'expert médical soutenant que le reclassement de l'intéressée sur un poste d'enseignement à distance tel que préconisé dans l'avis précédent était impossible. Cette conclusion est confortée par le rapport d'expertise médicale réalisée le 17 décembre 2020 par le docteur C à la demande de la requérante et qui invite à rechercher un reclassement " cours par correspondance par exemple ".

9. Dans ces circonstances et alors que Mme B demande, y compris par voie d'injonction, à bénéficier d'un reclassement, elle doit être considérée comme contestant en réalité la décision du 15 décembre 2020, notifiée à une date inconnue, par laquelle la rectrice de l'académie a rejeté sa demande en ce sens, décision également manifestée par les termes de sa saisine du comité médical. Par suite, la fin de non-recevoir soulevée par la rectrice de l'académie de Grenoble doit être écartée.

10. Enfin, ainsi qu'il a été dit au point 8, l'avis du comité médical du 6 avril 2021 modifiant son avis précédent du 2 juin 2020 n'est pas fondé sur une modification de l'état de santé de Mme B mais repose sur des considérations administratives. Par suite cet avis ne fait pas obstacle à l'examen du droit à reclassement de Mme B.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

11. Aux termes de l'article R. 914-81 du code de l'éducation, dans sa version en vigueur à la date de la décision attaquée : " Dans le cas où l'état physique d'un maître, sans lui interdire d'exercer toute activité, ne lui permet pas de remplir les fonctions correspondant à l'échelle de rémunération ou à la discipline qui sont les siennes, l'administration, après avis du comité médical prévu à l'article 6 du décret n° 86-442 du 14 mars 1986, invite l'intéressé à présenter une demande de reclassement dans un emploi correspondant à une autre échelle de rémunération ou lui propose une offre de reclassement dans une autre discipline. / Après avis de la commission nationale d'affectation prévue à l'article R. 914-50, l'administration autorise le maître à se porter candidat aux emplois vacants correspondant à l'échelle de rémunération qu'il a demandée ou dans la discipline qui lui a été proposée. La décision de ne pas autoriser le maître à présenter sa candidature à de tels emplois doit être motivée. () ".

12. La mise en œuvre du droit au reclassement implique que ce n'est que lorsque le reclassement est impossible, soit qu'il n'existe aucun emploi vacant pouvant être proposé à l'intéressé, soit que l'intéressé est déclaré inapte à l'exercice de toutes fonctions ou qu'il refuse la proposition d'emploi qui lui est faite, qu'il appartient à l'employeur de prononcer son licenciement. Il n'appartient pas à l'agent qui demande un reclassement de prouver l'existence de postes susceptibles de lui être proposés.

13. La rectrice fait valoir à juste titre qu'un poste de documentaliste, imposant des contacts directs avec les élèves, n'était pas envisageable. Elle ajoute que les fonctions administratives dans les établissements privés ne relèvent pas d'elle et que seuls les fonctionnaires peuvent être affectés au centre national d'enseignement à distance (CNED) en application des articles R. 911-19 du code de l'éducation, qui renvoient à celles de l'article R. 911-12 du même code.

14. Cependant, en se bornant à mettre en avant les spécificités de la formation initiale suivie par Mme B, la rectrice ne fait état d'aucun élément permettant de retenir qu'il n'existait aucune possibilité de reclassement dans des fonctions administratives. De plus fort alors que le 21 septembre 2020, la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées a reconnu à Mme B la qualité de travailleur handicapée pour la période du 18 septembre 2020 au 17 septembre 2023. Par suite, la requérante est fondée à se prévaloir de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article R. 914-81 du code de l'éducation qui prévoient un droit au reclassement, conformément à un principe général du droit, applicable tant aux salariés du privé qu'aux agents publics. Il en résulte, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision par laquelle la rectrice a refusé de reclasser Mme B doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. Le présent jugement implique seulement que la rectrice de l'académie de Grenoble examine les possibilités de reclassement de Mme B. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans le délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à Mme B de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 6 avril 2021 par laquelle la rectrice de l'académie de Grenoble a refusé de reclasser Mme B est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Grenoble d'examiner dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement les possibilités de reclassement de Mme B.

Article 3 : L'Etat versera à Mme B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B et au ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche.

Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Grenoble.

Délibéré après l'audience du 14 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Triolet, présidente-rapporteure

M. Doulat, premier conseiller,

Mme Rogniaux, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 décembre 2024.

La présidente-rapporteure,

A. Triolet

L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau

F. Doulat

La greffière,

J. Bonino

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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