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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2106309

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2106309

mardi 24 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2106309
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantLAUMET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 septembre 2021, Mme C B, représentée par Me Laumet, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 4 août 2021 par laquelle le président du conseil départemental de la Haute-Savoie lui a retiré son agrément d'assistante maternelle ;

2°) de condamner le département de la Haute-Savoie à lui verser une somme de 15 000 euros à parfaire sur le fondement de la responsabilité sans faute du Département, 20 000 euros à parfaire au titre de sa responsabilité pour faute, outre 8 000 euros au titre de son préjudice moral ;

3°) de mettre à la charge du département de la Haute-Savoie une somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme B soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence de son signataire ;

- la matérialité des griefs de la décision attaquée n'est pas établie (s'agissant des prétendus manquements et dysfonctionnements dans la pratique professionnelle : caractère adapté des jouets proposés ; dimension du tapis d'éveil conforme au référentiel du décret de 2012 ; manquement dans la notion de motricité libre ; manque d'hygiène ; s'agissant de la posture professionnelle et son aptitude à la communication et au dialogue : les tensions qui peuvent exister avec certaines professionnelles ne se traduisent pas par un manque de dialogue et de communication ; elle sait se remettre en question notamment en suivant des formations ; ses relations avec les parents sont bonnes ; elle a réagi par le suivi d'une formation après l'avertissement d'avril 2021 ; son manque d'expressivité lors de la CCPD du 23 juillet 2021 ne signifie pas qu'elle ne puisse pas être force de proposition dans le cadre d'un nouveau projet éducatif) ;

- les griefs sont entachés d'erreur dans la qualification juridique des faits au regard de l'article L. 421-3 du code de l'action sociale et des familles ;

- la décision attaquée est une sanction disproportionnée, entachée d'erreur d'appréciation au regard des articles L. 421-1 et suivants du code de l'action sociale et des familles ;

- l'illégalité de la décision attaquée engage la responsabilité sans faute de l'administration, qui devra lui allouer une indemnité de 15 000 euros, à parfaire ;

- l'illégalité de la décision attaquée fondée sur un moyen de légalité interne engage la responsabilité de l'administration pour faute ; elle demande, de ce chef, une indemnité de 20 000 euros à parfaire en réparation du préjudice financier subi, ainsi qu'une indemnité de 8 000 euros en réparation de son préjudice moral.

Par un mémoire enregistré le 2 novembre 2021, le département de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête et demande qu'une somme de 2 500 euros soit mise à la charge de Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, au motif que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur des moyens relevés d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires, faute de liaison du litige.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 10 octobre 2023 :

- le rapport de Mme Frapolli,

- les conclusions de M. D,

- les observations de Me Laumet, représentant Mme B,

-et les observations de Me Gaillard, représentant le département de la Haute-Savoie.

Considérant ce qui suit :

1. Dans la présente instance, Mme B, assistante maternelle depuis mars 2013 initialement pour deux enfants et agréée à compter de 2015 pour accueillir jusqu'à quatre enfants, demande au Tribunal l'annulation pour excès de pouvoir de la décision susvisée du 4 août 2021 par laquelle le président du conseil départemental de la Haute-Savoie a décidé de lui retirer son agrément.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle () ".

3. En l'absence de toute demande indemnitaire adressée au département de la Haute-Savoie par Mme B, ses conclusions indemnitaires sont irrecevables et doivent, par suite, être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen de légalité externe :

4. La décision attaquée a été signée par M. A, directeur général adjoint " Action Sociale et Solidarité ", qui disposait à cet effet d'une délégation de signature par arrêté du 6 juillet 2021, régulièrement publié. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cette décision manque en fait.

En ce qui concerne les moyens de légalité externe :

5. Aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'action sociale et des familles : " L'agrément nécessaire pour exercer la profession d'assistant maternel ou d'assistant familial est délivré par le président du conseil départemental du département où le demandeur réside./ Un référentiel approuvé par décret en Conseil d'Etat fixe les critères d'agrément. ()/ L'agrément est accordé à ces deux professions si les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des mineurs et majeurs de moins de vingt et un ans accueillis, en tenant compte des aptitudes éducatives de la personne () ". Aux termes de l'article L. 421-6 de ce code : " () Si les conditions de l'agrément cessent d'être remplies, le président du conseil départemental peut, après avis d'une commission consultative paritaire départementale, modifier le contenu de l'agrément ou procéder à son retrait. En cas d'urgence, le président du conseil départemental peut suspendre l'agrément. Tant que l'agrément reste suspendu, aucun enfant ne peut être confié. () ".

6. Il incombe au président du conseil départemental de s'assurer que les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des enfants accueillis, et de procéder au retrait de l'agrément si ces conditions ne sont pas ou plus remplies. A cette fin, dans l'hypothèse où il est informé de suspicions de comportements susceptibles de compromettre la santé, la sécurité ou l'épanouissement d'un enfant, de la part du bénéficiaire de l'agrément ou de son entourage, il lui appartient de tenir compte de tous les éléments portés à la connaissance des services compétents du département ou recueillis par eux et de déterminer si ces éléments sont suffisamment établis pour lui permettre raisonnablement de penser que l'enfant est victime des comportements en cause ou risque de l'être.

7. En janvier 2019, la demande de Mme B visant à accueillir un enfant en bas âge supplémentaire avait été refusée par le département de la Haute-Savoie au motif d'un manque de disponibilité et d'organisation relevé lors d'une visite à son domicile en décembre 2018. Puis, à la suite de deux signalements de parents en mars et octobre 2019, les services de la PMI ont réalisé plusieurs contrôles, aboutissant à deux mises en demeure adressées à Mme B pour qu'elle modifie sa pratique professionnelle. La décision de retrait d'agrément en litige, prise après avis favorable de la commission consultative paritaire départementale rendu à l'unanimité de ses membres, reproche à l'intéressée, après rappel des manquements relevés lors de la dernière visite à domicile du 29 mars 2021, sa posture professionnelle vis-à-vis des services de la PMI, une collaboration avec les parents des enfants accueillis insatisfaisante ainsi qu'une pratique professionnelle dénotant des manquements dans sa capacité à prendre en compte les besoins des enfants accueillis et à poser un cadre éducatif cohérent.

8. En premier lieu, s'agissant de ce dernier grief, le manque d'hygiène général reproché à la requérante, illustré dans la décision attaquée par le constat d'un enfant non changé et la présence de poils de chat sur le tapis d'éveil lors du contrôle réalisé le 29 mars 2021 n'est pas établi. En effet, les précédents contrôles faisaient état d'un intérieur propre, à l'exception " d'une situation déjà observée en octobre 2019 ", au sujet de laquelle le mémoire en défense renvoie à une pièce n°10 qui ne constitue qu'un bref extrait d'un rapport de visite se bornant à citer les récriminations d'un parent. Il ressort néanmoins des pièces du dossier que Mme B ne prend pas en compte les besoins des enfants, ce qui se traduit, notamment, par des jeux d'éveil rangés et non disponibles lors de plusieurs visites inopinées, en cohérence avec ses difficultés, relevées par la commission consultative paritaire départementale, à amener les enfants à évoluer avec des jouets adaptés à leur âge et à structurer des journées en dehors des temps de sieste et des repas. En outre, la requérante ne saurait utilement remettre en cause le caractère trop étroit du tapis d'éveil mis à disposition des deux enfants non marcheurs accueillis à l'époque de l'ultime contrôle, en se bornant à soutenir que les dimensions desdits tapis ne sont pas réglementés par le code de l'action sociale et des familles.

9. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme B a accueilli un total de 19 enfants entre 2017 et le retrait de son agrément, soit sur une période inférieure à quatre ans. S'il est vrai que Mme B produit huit attestations de parents exprimant leur satisfaction à l'égard des conditions d'accueil de leurs enfants, il n'en reste pas moins que le nombre élevé d'enfants accueillis successivement témoignent des difficultés de la requérante à fidéliser les parents. Mme B admet au demeurant des difficultés avec sept parents et des propos totalement déplacés à l'encontre d'une mère qui s'était vue garantir une réservation de place, finalement non honorée. Le contrôle plus assidu auquel a été soumis la requérante à compter de 2019 trouve en outre son origine dans le signalement de parents ayant retiré à Mme B la garde de leur fils à la suite de leur mécontentement quant aux conditions d'accueil, défaillantes à leur sens, notamment en ce qui concerne la sécurité, l'hygiène et du confort. Le grief tenant à une collaboration insuffisante avec les parents est dès lors établi.

10. En troisième lieu, Mme B confirme dans sa requête ne pas se sentir en confiance avec les services de la PMI, et ne saurait ainsi remettre en cause le grief tenant à son inaptitude à communiquer avec le Département caractérisée, notamment, par son absence à l'entretien du 4 mai 2021 fixé dans le cadre de la deuxième mise en demeure émise à son encontre, deux manquements à son obligation de déclarer dans un certain délai les nouveaux enfants accueillis, fondée sur l'article R. 421-39 du code de l'action sociale et des familles et un désintérêt pour les relais d'assistantes maternelles pourtant susceptibles de l'aider à surmonter les difficultés énumérées aux points précédents.

11. Il résulte de ce qui précède que les trois griefs cités dans la décision attaquée sont matériellement établis. Par ailleurs, contrairement à ce que soutient Mme B, la décision par laquelle l'autorité administrative prononce le retrait de l'agrément d'un assistant maternel ne constitue pas une sanction, mais une mesure de police administrative prise dans l'intérêt des enfants accueillis. Or les griefs établis s'inscrivent dans le cadre des critères posés par les dispositions précitées de l'annexe 4-8 du code de l'action sociale et des familles ou familial dans sa version modifiée par le décret n°2021-872 du 30 juin 2021 pour vérifier que les conditions de l'agrément sont remplies. En outre, les faits reprochés ne permettant pas de garantir l'épanouissement des enfants confiés, Mme B n'est pas fondée à soutenir que la décision en litige serait entachée d'erreur d'appréciation au regard des dispositions et principe cités aux points 5 et 6.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

13. Les conclusions présentées par Mme B, la partie perdante, doivent être rejetées ; dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions du département de la Haute-Savoie.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par le département de la Haute-Savoie sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et au département de la Haute-Savoie.

Délibéré après l'audience du 10 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Vial-Pailler, président,

Mme Frapolli, premier conseiller,

Mme Pollet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2023.

Le rapporteur,

I. FRAPOLLI

Le président,

C. VIAL-PAILLER

Le greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N° 2106309

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