Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2202276

mercredi 4 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2202276
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble rejette la requête de M. B, sous-officier de gendarmerie, qui contestait les avis de régularisation des charges d'occupation de son logement de fonction pour les années 2014 et 2015. Le tribunal écarte le moyen de prescription, jugeant que les charges des logements concédés par nécessité absolue de service relèvent de la prescription quinquennale de droit commun (article 2224 du code civil) et non de la prescription triennale de la loi Alur du 24 mars 2014, qui ne s'applique pas aux logements de fonction. Les créances, connues de l'administration respectivement le 5 janvier 2015 et le 13 janvier 2016, n'étaient donc pas prescrites lors des notifications en 2018 et 2019.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 avril 2022, M. A B demande au tribunal d'annuler les avis des 1er août 2018 et 5 avril 2019 lui réclamant les sommes respectives de 261,06 euros et de 340,53 euros au titre de la régularisation des charges d'occupation du logement qui lui a été concédé par nécessité absolue de service pour les années 2014 et 2015 ainsi que les mises en demeure en date du 29 décembre 2021.

Il soutient que :

- les créances de l'administration sont prescrites en vertu des dispositions de la loi Alur du 27 mars 2014 qui prévoit un délai de trois ans pour les charges locatives ; les délais importants de régularisation rendent impossible la maîtrise " en bon père de famille " des consommations d'énergie ;

- les charges de chauffage sont calculées en fonction de la superficie des logements et non de la consommation personnelle de chaque occupant en l'absence de compteur individuel.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les charges incombant aux gendarmes occupant des logements concédés par nécessité absolue de service relèvent de la prescription quinquennale prévue par les dispositions précitées de l'article 2224 du code civil ;

- la caserne d'Alby-sur-Chéran est équipée d'un système de chauffage électrique par une dalle chauffante qui exclut techniquement la pose de compteurs calorimétriques individuels.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code de la défense ;

- le code de l'énergie ;

- le code général de la propriété des personnes publiques ;

- le code civil ;

- la loi n° 89-462 du 6 juillet 1989 tendant à améliorer les rapports locatifs et portant modification de la loi n°86-1290 du 23 décembre 1986 ;

- la loi n° 2014-366 du 24 mars 2014 pour l'accès au logement et un urbanisme rénové ;

- le décret n° 87-713 du 26 août 1987 ;

- le décret n° 2008-952 du 12 septembre 2008 ;

- l'arrêté du 27 août 2012 alors applicable relatif à la détermination individuelle de la quantité de chaleur et de froid et à la répartition des frais de chauffage et de refroidissement dans les immeubles collectifs à usage d'habitation ou à usage professionnel et d'habitation ;

- la circulaire NOR DEFG1152634 du 28 décembre 2011 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ban,

- les conclusions de M. Callot, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, sous-officier de la gendarmerie nationale, a bénéficié d'une concession de logement pour nécessité absolue de service d'une superficie de 82,50 m² sur le territoire de la commune d'Alby-sur-Chéran (Haute-Savoie) du 1er septembre 2013 au 30 juillet 2018. Le 4 octobre 2018, il a pris connaissance d'un premier avis daté du 1er août 2018 lui réclamant le paiement de la somme de 261,06 euros au titre de la régularisation des charges d'occupation de son logement pour l'année 2014. Le 6 avril 2019, il lui a été notifié en ligne un second avis daté du 5 avril 2019 lui demandant le paiement de la somme de 340,53 euros au titre de la régularisation des charges de l'année 2015. Il a ensuite reçu deux mises en demeure du 29 décembre 2021 exigeant le paiement de ces sommes majorées de frais de poursuite. Par sa requête, M. B doit être regardé comme demandant l'annulation de ces avis et mises en demeure.

2. En premier lieu, aux termes de l'article 2224 du code civil : " Les actions personnelles ou mobilières se prescrivent par cinq ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer ". Aux termes de l'article 7-1 de la loi n° du 6 juillet 1989 telle que modifiée par la loi du 24 mars 2014 : " Toutes actions dérivant d'un contrat de bail sont prescrites par trois ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant d'exercer ce droit. () ". Aux termes de l'article 2 de la même loi : " Toutefois, ce titre ne s'applique pas : () 3° Aux logements attribués ou loués en raison de l'exercice d'une fonction ou de l'occupation d'un emploi () ".

3. Il résulte des dispositions précitées, qu'en l'absence de dispositions spécifiques contraires, les charges incombant aux gendarmes occupant des logements concédés par nécessité absolue de service entrent dans le champ d'application de la prescription quinquennale de droit commun prévue à l'article 2224 du code civil.

4. En l'espèce, il résulte de l'instruction que le montant des charges dues par M. B au titre de l'occupation de son logement en 2014 a été connu par l'administration le 5 janvier 2015, date de réception de la dernière facture de consommation. En application de ce qui a été dit aux points 2 et 3, la créance née du défaut de régularisation de ces charges expirait le 5 janvier 2020 à minuit. Dès lors, elle n'était pas prescrite lorsque M. B a pris connaissance le 4 octobre 2018 du premier avis de régularisation du 1er août 2018.

5. Le montant des charges dues par M. B au titre de l'occupation de son logement en 2015 a été connu par l'administration le 13 janvier 2016, date de réception de la dernière facture de consommation. Dès lors, la créance n'était pas prescrite le 6 avril 2019, date à laquelle le second avis du 5 avril 2019 lui a été notifié.

6. Il s'ensuit que M. B n'est pas fondé à soutenir que les créances dont l'Etat lui demande le paiement sont prescrites.

7. En second lieu, aux termes de l'article L. 4145-2 du code de la défense : " Les officiers et sous-officiers de gendarmerie, du fait de la nature et des conditions d'exécution de leurs missions, sont soumis à des sujétions et des obligations particulières en matière d'emploi et de logement en caserne. ". Aux termes de l'article D. 2124-75 du code général de la propriété des personnes publiques : " Les personnels de tous grades de la gendarmerie nationale en activité de service et logés dans des casernements ou des locaux annexés aux casernements bénéficient d'une concession de logement par nécessité absolue de service. ". Aux termes de l'article 2 du décret du 12 septembre 2008 : " Les sous-officiers de gendarmerie ont l'obligation d'occuper les logements qui leur sont concédés par nécessité absolue de service dans les casernements ou annexes de casernement. " L'article D. 2124-75-1 du code général de la propriété des personnes publiques prévoit que la gratuité des logements accordés en application de l'article D. 2124-75 " s'étend à la fourniture de l'eau, à l'exclusion de toutes autres fournitures ". Aux termes de l'article R. 2124-71 du même code : " Le bénéficiaire d'une concession de logement par nécessité absolue de service ou d'une convention d'occupation précaire avec astreinte supporte l'ensemble des réparations locatives et des charges locatives afférentes au logement qu'il occupe, déterminées conformément à la législation relative aux loyers des locaux à usage d'habitation () ". Le décret du 26 août 1987, pris en application de l'article 18 de la loi du 23 décembre 1986, fixe la liste des charges récupérables que le propriétaire est fondé à imputer au locataire en application de l'article 18 de la loi du 22 décembre 1986. L'annexe de ce décret comprend notamment les charges imputables au chauffage des parties communes ou privatives. Il en résulte que les sous-officiers de la gendarmerie nationale logés par nécessité absolue de service doivent acquitter les charges imputables au chauffage du logement qu'ils occupent.

8. Aux termes de l'article L. 241-9 du code de l'énergie, alors applicable : " Tout immeuble collectif pourvu d'un chauffage commun doit comporter, quand la technique le permet, une installation permettant de déterminer la quantité de chaleur et d'eau chaude fournie à chaque local occupé à titre privatif. Nonobstant toute disposition, convention ou usage contraires, les frais de chauffage et de fourniture d'eau chaude mis à la charge des occupants comprennent, en plus des frais fixes, le coût des quantités de chaleur calculées comme il est dit ci-dessus. Un décret pris en Conseil d'Etat fixe les conditions d'application du présent article, et notamment la part des frais fixes visés au précédent alinéa, les délais d'exécution des travaux prescrits ainsi que les cas et conditions dans lesquels il peut être dérogé à l'obligation prévue au premier alinéa, en raison d'une impossibilité technique ou d'un coût excessif ".

9. Aux termes de l'article R. 131-1 du code de la construction et de l'habitation applicable en l'espèce : " Au sens de la présente section, Un immeuble collectif pourvu d'un chauffage commun est un immeuble qui comprend au moins deux locaux destinés à être occupés à titre privatif et chauffés par une même installation ; Un local occupé à titre privatif est constitué par la pièce ou l'ensemble des pièces réservées à la jouissance exclusive de personnes physiques ou morales. " Aux termes de l'article R. 131-2 du même code : " Tout immeuble collectif, () équipé d'un chauffage commun à tout ou partie des locaux occupés à titre privatif et fournissant à chacun de ces locaux une quantité de chaleur réglable par l'occupant, doit être muni d'appareils permettant d'individualiser les frais de chauffage collectif. Ces appareils doivent permettre de mesurer la quantité de chaleur fournie ou une grandeur représentative de celle-ci. " Aux termes de l'article R. 131-7 : " " I. - Dans les immeubles collectifs équipés des appareils prévus à l'article R. 131-2, les frais de chauffage afférents à l'installation commune sont divisés, d'une part, en frais de combustible ou d'énergie et, d'autre part, en autres frais de chauffage tels que les frais relatifs à la conduite et à l'entretien des installations de chauffage et les frais relatifs à l'utilisation d'énergie électrique (ou éventuellement d'autres formes d'énergie) pour le fonctionnement des appareillages, notamment les instruments de régulation, les pompes, les brûleurs et les ventilateurs. II. - Les frais de combustible ou d'énergie sont répartis entre les locaux desservis en distinguant des frais communs et des frais individuels. () Le total des frais individuels s'obtient par différence entre le total des frais de combustible ou d'énergie et les frais communs (). Ce total est réparti en fonction des indications fournies par les appareils prévus à l'article R. 131-2, les situations ou configurations thermiquement défavorables des locaux pouvant être prises en compte () ". Aux termes de l'article 1 de l'arrêté du 27 août 2012 alors applicable, auquel renvoie l'article R. 131-3 qui définit les cas où les dispositions de l'article R. 131-2 ne sont pas applicables :: " Les immeubles, objets de l'article R.* 131-3 du code de la construction et de l'habitation, pour lesquels il est techniquement impossible de mesurer la chaleur utilisée pour le chauffage de chaque local pris séparément sont notamment ceux pour lesquels :- l'émission de chaleur se fait par dalle chauffante sans mesure possible par local () "

10. Il ne résulte ni des dispositions citées ci-dessus, ni d'aucun texte législatif ou réglementaire que les casernements ou locaux annexés aux casernements destinés à l'hébergement des personnels de la gendarmerie nationale titulaires d'une concession de logement pour nécessité absolue de service seraient, en tant que tels, soustraits aux règles d'individualisation des charges de chauffage instituées par les dispositions du code de l'énergie et du code de la construction et de l'habitation et il résulte des termes mêmes des dispositions précitées que l'article R. 131-7 du code de la construction et de l'habitation s'applique à tout immeuble comprenant au moins deux locaux destinés à être occupés à titre privatif, chauffés par une même installation, fournissant à chacun de ces locaux une quantité de chaleur réglable par l'occupant et muni d'appareils permettant d'individualiser les frais de chauffage collectif.

11. En l'espèce, l'administration soutient que la caserne d'Alby-sur-Chéran est équipée d'un système de chauffage électrique par une dalle chauffante commune qui exclut techniquement la pose de compteurs calorimétriques individuels. Le requérant ne conteste pas cette impossibilité technique en se bornant à soutenir qu'en l'absence de compteur individuel les charges de chauffage sont calculées en fonction de la superficie des logements et non de la consommation réelle de chaque occupant et que, de ce fait, il n'a pas pu, en tant que commandant de caserne, faire " baisser " la température de la dalle chauffante commune afin de maîtriser au mieux les consommations d'énergie sur la caserne. Dès lors qu'il n'est pas contesté que le logement occupé par M. B ne pouvait être muni d'un compteur individuel de calories, les dispositions précitées de l'article L. 241-9 du code de l'énergie ne sont pas méconnues et, par suite, les frais de chauffage collectif n'avaient pas être individualisés et répartis selon les modalités prévues par l'article R. 131-7 du code de la construction et de l'habitation alors en vigueur. Par suite, en admettant que le requérant ait entendu se prévaloir du principe d'individualisation des frais de chauffage résultant de ces dispositions, son moyen doit être rejeté.

12. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer. Copie en sera adressée à la direction générale des finances publiques du Rhône.

Délibéré après l'audience du 24 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Triolet, présidente,

M. Ban, premier conseiller.

Mme Rogniaux, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 décembre 2024.

Le rapporteur,

J-L. Ban

La présidente,

A. Triolet

Le greffier,

G. Morand

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.