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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2203491

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2203491

jeudi 3 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2203491
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantMATHIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 8 juin et 12 décembre 2022, M. A D, représenté par Me Mathis, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 24 mars 2022 par laquelle le préfet de l'Isère a rejeté sa demande d'abrogation de l'arrêté du 11 mars 2021 portant refus de séjour, obligation de quitter le territoire, et fixant le pays de destination ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- le refus de titre de séjour le place dans une situation irrégulière et la requête conserve son objet ;

- la décision est entachée d'un défaut de motivation en l'absence de réponse du préfet à sa demande de communication des motifs régulièrement présentée le 30 mars 2022 ;

- l'arrêté initial est entaché d'un défaut d'examen et d'erreur de fait compte tenu de la réalité de liens intenses, stables et anciens qu'il a tissés sur le territoire national depuis son entrée en 2013 ;

- le refus d'abroger méconnaît son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- ce refus est entaché d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 novembre 2022, le préfet de l'Isère conclut, à titre principal au non-lieu à statuer, et à titre subsidiaire au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est dépourvue d'objet compte tenu de ce que l'arrêté du 11 mars 2021 n'est plus exécutoire ;

- la demande d'abrogation était irrecevable faute de circonstances nouvelles invoquées à son appui, alors même que l'intéressé n'a pas utilement contesté l'arrêté dont il a sollicité l'abrogation ;

- les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- et les observations de Me Mathis, pour M. D, présent.

Considérant ce qui suit :

1. M. A D, ressortissant algérien né le 18 février 1997, est entré en France le 4 octobre 2013 sous couvert d'un visa C espagnol. A la suite du rejet de sa demande d'asile, il a fait l'objet d'un arrêté portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire le 8 avril 2016 à l'exécution duquel il n'a pas déféré. En mars 2018 il a sollicité du préfet de l'Isère un titre de séjour en qualité d'étudiant, puis en novembre 2020 en qualité de salarié. Par un arrêté du

11 mars 2021, que M. D n'a pas contesté, le préfet de l'Isère a rejeté cette demande et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Par un courrier du 24 janvier 2022, M. D a sollicité du préfet de l'Isère l'abrogation de cet arrêté. Par la présente requête, M. D demande l'annulation de la décision implicite de rejet née du silence gardé par le préfet de l'Isère sur cette demande.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'exception de non-lieu :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction alors applicable : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Et aux termes de l'article L. 711-1 de ce code : " L'étranger exécute la décision d'éloignement dont il fait l'objet sans délai ou, lorsqu'il bénéficie d'un délai de départ volontaire pour satisfaire à une décision portant obligation de quitter le territoire français, avant l'expiration de ce délai ".

3. Aucune disposition législative ou réglementaire du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne prévoit qu'une obligation de quitter le territoire français perde son caractère exécutoire à l'expiration du délai de trois ans suivant son édiction.

4. Il résulte de ce qui précède que la circonstance que l'arrêté du 11 mars 2021 portant obligation de quitter le territoire français n'est plus susceptible d'une exécution d'office en application des dispositions précitées de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'a pas eu pour effet de priver d'objet les conclusions dirigées contre le refus d'abroger la décision portant obligation de quitter le territoire français édictée à l'encontre de M. D ainsi que, en tout état de cause, la décision portant refus de séjour. Par suite, l'exception de non-lieu à statuer soulevée par le préfet de l'Isère doit être écartée.

En ce qui concerne la recevabilité des conclusions :

5. Aux termes de l'article L. 243-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Un acte réglementaire ou un acte non réglementaire non créateur de droits peut, pour tout motif et sans condition de délai, être modifié ou abrogé sous réserve, le cas échéant, de l'édiction de mesures transitoires dans les conditions prévues à l'article L. 221-6 ". Aux termes du second alinéa de l'article L. 243-2 du code des relations entre le public et l'administration : " L'administration est tenue d'abroger expressément un acte non réglementaire non créateur de droits devenu illégal ou sans objet en raison de circonstances de droit ou de fait postérieures à son édiction, sauf à ce que l'illégalité ait cessé ".

6. Il résulte de ces dispositions que si l'autorité administrative compétente, saisie par une personne intéressée d'une demande en ce sens, peut abroger pour tout motif et sans condition de délai un acte individuel non créateur de droits, elle est toutefois tenue d'y procéder si cet acte est devenu illégal à la suite de changements dans les circonstances de droit ou de fait intervenus postérieurement à son édiction.

7. Il ressort des pièces du dossier que pour solliciter l'abrogation de l'arrêté du 11 mars 2021 lui refusant un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire, M. D s'est prévalu des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales eu égard à la durée et aux conditions de son séjour en France depuis son entrée sur le territoire en 2013. Dans ces conditions, et alors même que, ce faisant, M. D n'a invoqué aucune circonstance de droit ou de fait postérieure à l'acte dont il sollicitait l'abrogation, le préfet de l'Isère, à qui il est toujours loisible de faire droit à cette demande en application de l'article L. 243-1 précité du code des relations entre le public et l'administration, n'est pas fondé à opposer à cette demande son caractère irrecevable. Par suite, ladite demande présentée le 24 janvier 2022 a, en l'absence de réponse du préfet, donné lieu à la naissance à une décision implicite de rejet faisant grief à M. D, et dont celui-ci est recevable à demander l'annulation.

En ce qui concerne la légalité du refus d'abrogation :

8. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. ". Aux termes de l'article L. 211-5 de ce code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ". Aux termes de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués ".

9. Il ressort des pièces du dossier que, par un courrier du 30 mars 2022, M. D a saisi par télécopie le préfet de l'Isère, dans le délai de recours contentieux, d'une demande de communication des motifs fondant la décision implicite en litige, née le 24 mars 2022 et portant rejet de la demande d'abrogation de l'arrêté du 11 mars 2021 présentée par l'intéressé. Le préfet n'ayant pas répondu à cette demande, dont il n'est pas contesté qu'il l'a reçue le 30 mars 2022, dans le délai d'un mois prévu par les dispositions précitées de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, M. D est fondé à soutenir que la décision en litige est entachée d'un défaut de motivation.

10. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. D est fondé à demander l'annulation de la décision qu'il conteste. Par suite, la décision par laquelle à le préfet de l'Isère a implicitement refusé d'abroger l'arrêté du 11 mars 2021 doit être annulée.

Sur les frais liés au litige :

11. M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Mathis, avocate de M. D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 000 euros à cette avocate.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 24 mars 2022 est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à Me Mathis la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, au préfet de l'Isère, et à Me Mathis.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Thierry, président,

Mme B et Mme C, premières conseillères.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 octobre 2024.

La rapporteure,

F. C

Le président,

P. THIERRY La greffière,

A. ZANON

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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