Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2206972

jeudi 10 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2206972
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble, saisi d'un recours pour excès de pouvoir par M. et Mme D, ressortissants arméniens, annule la décision du préfet de l'Isère refusant d'enregistrer leur demande de titre de séjour et retenant leur passeport. Le tribunal juge que le refus d'enregistrement était illégal car le dossier des requérants était complet. Concernant la rétention du passeport, il estime que celle-ci n'était pas justifiée, l'obligation de quitter le territoire français de 2019 étant devenue inexécutable, en méconnaissance de l'article L. 814-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La solution retenue est l'annulation des décisions contestées.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 octobre 2022, M. et Mme D, représentés par Me Schürmann, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du préfet de l'Isère retenant leur passeport et refusant d'enregistrer leur demande de titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de leur restituer leur passeport dans un délai de 48h et de leur donner un rendez-vous dans un délai de 15 jours pour enregistrer leur demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- l'obligation de quitter le territoire français édictée le 19 juillet 2019 ne pouvait plus être exécutée depuis le 19 juillet 2020 de sorte que la rétention du passeport n'était plus nécessaire à l'exécution de l'éloignement;

- la rétention du passeport apparait comme une ingérence dans leur vie privée et familiale contraire aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- la rétention du passeport constitue une mesure déloyale ;

- la demande de titre de séjour qu'ils voulaient déposer n'était ni abusive ni dilatoire ; ils justifiaient de la présence en France depuis 10 ans, circonstance que ne prenait pas en compte la précédente décision ;

- ils bénéficiaient de la garantie procédurale qu'est le passage devant la commission du titre de séjour prévue par l'article L. 435-1 du code.

La requête a été communiquée au préfet de l'Isère le 27 octobre 2022 qui n'a pas défendu.

Par ordonnance du 7 août 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 5 septembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Sauveplane,

- et les observations de Me Schürmann, représentant M. et Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme D, ressortissants arméniens, sont arrivés en France en 2012 pour déposer une demande d'asile qui a été rejetée. Ils se sont maintenus irrégulièrement en France depuis lors. Ils se sont rendus en préfecture le 22 septembre 2022 pour déposer une demande d'admission exceptionnelle au séjour mais le préfet de l'Isère a refusé d'enregistrer leur demande et retenu leur passeport.

Sur le refus d'enregistrement de leur demande de titre de séjour :

2. Si le refus d'enregistrer une demande tendant à la délivrance ou au renouvellement d'un titre de séjour, à l'appui de laquelle est présenté un dossier incomplet ne constitue pas une décision faisant grief susceptible d'être déférée au juge de l'excès de pouvoir lorsque le dossier est effectivement incomplet, il en va différemment lorsque le dossier est complet.

3. En l'espèce, il ne résulte pas de l'instruction que le dossier de demande d'admission exceptionnelle au séjour déposée par M. et Mme D aurait été incomplet. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que c'est à tort que le préfet de l'Isère a refusé d'enregistrer leur demande d'admission exceptionnelle au séjour.

Sur la décision de rétention de leur passeport :

4. Aux termes de l'article L. 814-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente, les services de police et les unités de gendarmerie sont habilités à retenir le passeport ou le document de voyage des personnes de nationalité étrangère en situation irrégulière. Ils leur remettent en échange un récépissé valant justification de leur identité et sur lequel sont mentionnées la date de retenue et les modalités de restitution du document retenu. "

5. L'article L. 814-1, créé par l'ordonnance du 16 décembre 2020 portant partie législative du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile entrée en vigueur le 1er mai 2021, reprend à l'identique les dispositions de l'article L. 611-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile abrogé par cette ordonnance. La conformité à la Constitution de l'article L. 611-2 dont sont issues les dispositions citées au point 4 n'a été admise par la décision n° 97-389 DC du 22 avril 1997 du Conseil constitutionnel que sous réserve que ce texte ait " pour seul objet de garantir que l'étranger en situation irrégulière sera en possession du document permettant d'assurer son départ effectif du territoire national " et sans qu'il puisse " être fait obstacle à l'exercice par l'étranger du droit de quitter le territoire national et de ses autres libertés et droits fondamentaux ". Il s'ensuit notamment que la retenue du passeport ou du document de voyage " ne doit être opérée que pour une durée strictement proportionnée aux besoins de l'autorité administrative, sous le contrôle du juge administratif ".

6. Il ressort des pièces du dossier que l'obligation de quitter le territoire français prononcée le 19 juillet 2019 ne pouvait plus être mise à exécution à la date où le préfet de l'Isère a décidé la rétention des passeports des requérants. Il n'a d'ailleurs prononcé une nouvelle obligation de quitter le territoire français que par arrêté du 26 juin 2024, soit près de deux ans après. Il s'ensuit qu'en l'absence de toute perspective d'exécution effective d'une obligation de quitter le territoire français à la date de rétention des passeports, le préfet ne pouvait légalement décider de retenir les passeports des requérants sans méconnaître les dispositions de l'article L. 814-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Il résulte de ce qui précède que M. et Mme D sont fondés à demander l'annulation des décisions attaquées.

Sur les conclusions d'injonction :

8. D'une part, par ordonnance n° 226976 du 17 novembre 2022, le juge des référés du tribunal administratif de Grenoble a ordonné au préfet de l'Isère de restituer leurs passeports à M. et Mme D. Il ne résulte pas des pièces du dossier que cette injonction n'aurait pas été suivie d'effet. D'autre part, à la suite de cette ordonnance du juge des référés, les requérants ont pu déposer une demande d'admission exceptionnelle au séjour le 16 août 2023. Par suite, leurs conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais de justice :

9. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, la somme de 1000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er :La décision du préfet de l'Isère refusant d'enregistrer la demande de titre de séjour de M. et Mme D et la décision du préfet de l'Isère de rétention du passeport de M. et Mme D sont annulées.

Article 2 :L'Etat versera la somme de 1000 euros à M. et Mme D sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 :Le surplus des conclusions de la requête de M. et Mme D est rejeté.

Article 4 :Le présent jugement sera notifié à M. et Mme D et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 30 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Mathieu Sauveplane, président,

- Mme B E, première-conseillère,

- Mme C A, première-conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024.

Le président-rapporteur,

M. Sauveplane

L'assesseure la plus ancienne,

C. E

La greffière,

C. Jasserand

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.