Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2302085

mardi 3 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2302085
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSPE IMPLID AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a rejeté la requête de Mme B F épouse C et Mme E F épouse A, qui demandaient l’annulation d’un permis de construire délivré par le maire de La Clusaz à la société Alliade Habitat pour l’édification à titre précaire de 12 logements modulaires. Le tribunal a jugé que l’absence de déclassement préalable du domaine public était sans incidence sur la légalité du permis, dès lors qu’une autorisation d’occupation temporaire du domaine public avait été délivrée. Il a également écarté le moyen tiré de l’erreur de droit concernant le recours au permis précaire, estimant que le projet répondait à une nécessité temporaire de logements pour saisonniers. La décision s’appuie sur les articles L. 433-1 et suivants du code de l’urbanisme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 2 avril 2023 et le 29 septembre 2023, Mme B F épouse C et Mme E F épouse A, représentées par Me Noetinger-Berlioz, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 octobre 2022 par lequel le maire de la commune de La Clusaz a accordé un permis de construire à la société Alliade Habitat pour l'édification à titre précaire de 12 logements modulaires sur un terrain situé 111 chemin du Pré de Foire, ensemble, les décisions de rejets implicites des recours gracieux ;

2°) de mettre à la charge de la commune de La Clusaz une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- elles ont intérêt pour agir en qualité de voisin immédiat du projet ;

- il était nécessaire au préalable de déclasser le domaine public sur lequel s'implantera le module ;

- le recours au permis précaire de l'article L. 433-1 du code de l'urbanisme est entaché d'erreur de droit ; le projet n'est pas temporaire et la remise en l'état sera couteuse ;

- l'arrêté ne motive pas en quoi un permis dérogatoire était nécessaire ;

- il n'y a pas d'autorisation d'occupation du domaine public pour les places de stationnement affectées au projet ; il n'y a aucun accord du gestionnaire du domaine pour engager la procédure d'autorisation du domaine public pour ces stationnements ;

- le projet aurait dû être refusé sur le fondement de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme car le projet ne prévoit aucun raccordement des eaux pluviales des annexes et ne respecte pas le règlement du PPRN.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 9 juin et 10 octobre 2023, la commune de La Clusaz, représentée par Me Eard-Aminthas, conclut au rejet de la requête et demande que la somme de 3000 euros soit mise à la charge des requérantes sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- compte tenu du caractère précaire du projet et donc de l'implantation du module technique sur une partie de la voie publique, il n'existe aucune occupation définitive du domaine public communal ; aucun déclassement du domaine public n'était nécessaire ;

- le recours au permis précaire est légal eu égard aux besoins en logement des saisonniers ;

- la dérogation est proportionnée et temporaire ;

- il n'est pas prévu au projet de stationnement sur le parking public ;

- le projet a reçu un avis favorable du service gestionnaire des eaux pluviales.

Par ordonnance du 31 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 31 octobre 2023.

Des mémoires ont été enregistrés après clôture le 8 novembre 2023 et le 16 juillet 2024 pour Mme B F épouse C et Mme E F épouse A, et qui n'ont pas été communiqués.

Vu l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Sauveplane,

- les conclusions de Mme Akoun, rapporteure publique,

- et les observations de Me Malle, représentant la commune de La Clusaz.

Considérant ce qui suit :

1. La commune de La Clusaz est propriétaire d'une parcelle non bâtie cadastrée section B n°2204, classée en zone UHv du plan local d'urbanisme, située 111 chemin du Pré de Foire au lieudit " Les Riffroids ", constituant le lot n°7 du lotissement " La Bataille ". Par une demande du 13 juillet 2022 et enregistrée sous le n° PC 074 080 22 X0017, la société Alliade Habitat a alors sollicité la délivrance d'un permis de construire en vue de l'édification à titre précaire de douze logements modulaires et de leurs annexes, pour une surface de plancher créée de 272 m² sur cette parcelle. Par arrêté en date du 14 octobre 2022, le maire de la commune a délivré à la société Alliade Habitat le permis de construire n° PC 074 080 22 X0017, à titre précaire sur le fondement des articles L. 433-1 et suivants du code de l'urbanisme. Les consorts F ont sollicité le retrait de cette décision par deux recours gracieux reçus le 2 décembre 2022, auxquels la commune n'a pas répondu.

Sur les conclusions d'annulation :

2. En premier lieu, la seule circonstance que la parcelle support du projet, qui relève du domaine public de la commune, n'a pas fait l'objet d'un déclassement préalable avant la délivrance du permis de construire reste sans influence sur la légalité de l'arrêté dès lors qu'il s'agit d'un permis de construire délivré à titre précaire et qu'à défaut de déclassement et de transfert de la propriété de la parcelle, le dossier joint à la demande doit comporter une pièce exprimant l'accord du gestionnaire du domaine pour engager la procédure d'autorisation d'occupation temporaire du domaine public. En l'espèce, par un arrêté n°2022/248 du 14 octobre 2022, visé à l'arrêté de permis de construire, la société Alliade Habitat a été autorisée à occuper temporairement le domaine public en vue d'implanter le module technique jusqu'à fin décembre 2025. Par suite, le moyen doit être écarté.

3. En second lieu, aux termes de l'article L. 433-1 du code de l'urbanisme : " Une construction n'entrant pas dans le champ d'application des articles L. 421-5 et ne satisfaisant pas aux exigences fixées par l'article L. 421-6 peut exceptionnellement être autorisée à titre précaire dans les conditions fixées par le présent chapitre. Dans ce cas, le permis de construire est soumis à l'ensemble des conditions prévues par les chapitres II à IV du titre II du présent livre. "

4. Il résulte de ces dispositions que l'objet d'un permis de construire précaire est d'autoriser, à titre exceptionnel, des constructions temporaires qui, sans respecter l'ensemble de la règlementation d'urbanisme applicable, répondent à une nécessité caractérisée, tenant notamment à des motifs d'ordre économique, social, culturel ou d'aménagement, et ne dérogent pas de manière disproportionnée aux règles d'urbanisme applicables eu égard aux caractéristiques du terrain d'assiette, à la nature de la construction et aux motifs rendant nécessaire le projet. Le contrôle opéré par le juge administratif de l'existence d'une nécessité caractérisée autorisant la délivrance à titre exceptionnel d'un permis de construire précaire porte, non seulement sur les motifs d'ordre économique, social, culturel ou d'aménagement invoqués, mais aussi, eu égard aux caractéristiques inhérentes à un permis de construire, lequel constitue une autorisation d'occupation du sol, sur les caractéristiques du terrain d'assiette de la construction ainsi autorisée, au regard des contraintes résultant de la réglementation urbanistique applicable sur cette parcelle et sur l'ensemble du territoire de la commune.

5. D'une part, pour justifier du permis de construire précaire accordé à la société Alliade Habitat, le maire de la commune de La Clusaz, après avoir énuméré les dérogations accordées au projet, a motivé le recours au permis précaire par la circonstance qu'elle souhaitait développer l'offre de logement à destination des travailleurs saisonniers alors que la commune connait un déficit important de l'offre de logement pour cette catégorie de travailleurs. Par suite, l'arrêté était suffisamment motivé et les motifs invoqués, qui ne sont pas sérieusement contestés par les requérantes, justifiaient le recours à un permis précaire.

6. D'autre part, le permis de construire a accordé une dérogation à l'article 2 UH du plan local d'urbanisme, qui prévoit la réalisation d'une part de logements sociaux de type 3 de 25%, alors lors que le projet ne prévoit pas de logements sociaux mais uniquement 12 logements de type 1. Il a également accordé une dérogation à l'article 3.1 UH et 12.1 UH, relatif aux besoins de stationnement, dès lors que le projet ne prévoit pas de place de stationnement. Il a également accordé une dérogation à l'article 4.3 UH, relatif à l'infiltration ou à la rétention des eaux pluviales, dès lors que le projet prévoit un envoi direct des eaux pluviales dans le réseau public. Il a également accordé une dérogation à l'article 6.1 UH, relatif au conteneur à ordures ménagères, dès lors que le projet prévoit un apport volontaire des déchets par les résidents dans le conteneur prévu à cet effet sur la route. Il a également accordé une dérogation à l'article 11.3.1 UH, relatif à la toiture qui doit être principalement à deux pans, alors que le projet prévoit uniquement un toit plat. Il a également accordé une dérogation à l'article 11.3.2 UH, relatif à l'aspect végétalisé des toits plats, alors que le projet prévoit un toit en acier galvanisé. Eu égard à la finalité du projet, qui consiste à installer 12 modules d'habitation de type T1 préfabriqués, ces dérogations étaient nécessaires et proportionnées. Si les requérants soutiennent que certaines de ces règles auxquelles il est dérogé, auraient pu être respectées, elles se bornent à de simples allégations. De même, si elles soutiennent que le projet ne sera pas temporaire, l'arrêté prévoit au contraire que les lieux seront remis en état au plus tard en décembre 2025. La circonstance, à la supposer établie, que les travaux de déconstruction se révèleront couteux, reste également sans incidence sur la légalité du permis. Par suite, le maire de la commune de La Clusaz a pu, sans commettre d'erreur de droit, accorder à la société Alliade Habitat le permis de construire n° PC 074 080 22 X0017, à titre précaire sur le fondement des articles L. 433-1 et suivants du code de l'urbanisme.

7. En troisième lieu, le projet ne prévoyant aucune place de stationnement sur le domaine public, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article R. 431-13 du code de l'urbanisme en raison de l'absence d'accord du gestionnaire du domaine public ne peut qu'être écarté.

8. En dernier lieu, d'une part, si les requérantes soutiennent que le projet aurait dû être refusé sur le fondement de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme dès lors qu'il ne respecterait pas le règlement du PPRN, ce moyen n'est toutefois pas assorti des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé. D'autre part, contrairement à ce que soutiennent les requérantes, le projet prévoit bien un raccord des eaux pluviales au collecteur public au pied de la parcelle. Ce raccordement ne présente aucun risque au regard de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme. Le gestionnaire du réseau public des eaux pluviales a d'ailleurs émis un avis favorable au projet. Par suite, le moyen doit être écarté.

9. Il résulte de ce qui précède que les requérantes ne sont pas fondées à demander l'annulation de l'arrêté du 14 octobre 2022 du maire de la commune de La Clusaz. Il y a lieu de rejeter, par voie de conséquence, leurs conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Sur les frais du procès :

10. Les requérantes, partie perdante à l'instance, verseront la somme de 1 500 euros à commune de La Clusaz en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er :La requête est rejetée.

Article 2 :Les requérantes verseront à la commune de La Clusaz la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié à Mme B F épouse C en application des dispositions de l'article R. 751-3 du code de justice administrative, à la commune de La Clusaz et à la société Alliade Habitat.

Délibéré après l'audience du 26 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Sauveplane, président,

- Mme D, première-conseillère,

- Mme A, première-conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2024.

Le président-rapporteur,

M. Sauveplane

L'assesseure la plus ancienne,

C. D

La greffière,

C. Jasserand

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.