Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2303041
lundi 14 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2303041 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème Chambre |
| Avocat requérant | SELARL SKOV |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 11 mai 2023 et le 28 septembre 2023, Mme D F, la SCI Lézard à vie, Mme E C et M. A B, représentés par Me Bastid, demandent au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté n° PC 074 08922A008 du 11 janvier 2023 par lequel le maire de Cordon a accordé un permis de construire à la société Terr'Alta Immobilier pour la construction d'un ensemble immobilier de 50 logements et un commerce sur un terrain situé route de Cordon sur le territoire communal, ensemble la décision du 21 mars 2023 portant rejet de leur recours gracieux ;
2°) de mettre à la charge de la commune de Cordon une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Les requérants soutiennent que :
- la requête est recevable dès lors qu'ils ont intérêt à agir et qu'ils ont présenté leur recours dans les délais de recours contentieux ; ils ont produit un titre de propriété ;
- les dispositions de l'article R. 431-24 du code de l'urbanisme ont été méconnues en l'absence de plan de division et d'un projet de constitution d'une association syndicale ;
- les dispositions de l'article L. 122-5 et suivants du code de l'urbanisme ont été méconnues ;
- les dispositions de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme ont été méconnues quant aux risques naturels qui affectent le terrain d'assiette ;
- l'orientation d'aménagement et de programmation du plan local d'urbanisme sur laquelle le projet de construction repose, est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, ce qui entache d'illégalité de permis de construire ;
- le permis de construire méconnait les dispositions de la zone N du plan local d'urbanisme ;
- il méconnait les dispositions de l'article AUa 3.3.1. et de l'article AUa 3.3.2. du plan local d'urbanisme ;
- il méconnait les dispositions de l'article AUa 8 du plan local d'urbanisme qui imposent une distance de 3 m entre les bâtiments ;
- il méconnait les dispositions de l'article AUa 11 du plan local d'urbanisme et celles de l'article R. 111-27 du code de l'urbanisme, en dépit de l'avis favorable de l'architecte des bâtiments de France, lui-même entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par deux mémoires en défense, enregistrés le 20 juillet 2023 et 11 octobre 2023, la commune de Cordon, représentée par Me Duverneuil, conclut au rejet de la requête et demande qu'il soit mis à la charge des requérants la somme de 3000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
La commune de Cordon fait valoir que :
- à titre principal, la requête est irrecevable du fait du défaut d'intérêt à agir des requérants et de l'ancienneté des pièces produites au titre de l'article R. 600-4 du code de l'urbanisme ;
- subsidiairement, les moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 octobre 2023, la société Terr'Alta Immobilier, représentée par la société d'avocats Lega-cité, conclut au rejet de la requête et demande qu'il soit mis à la charge des requérants la somme de 5000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
La société Terr'Alta Immobilier fait valoir que :
- la requête est irrecevable du fait du défaut d'intérêt à agir des requérants et de l'ancienneté des pièces produites au titre de l'article R. 600-4 du code de l'urbanisme ;
- subsidiairement, les moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.
Par une lettre du 30 août 2023, les parties ont été informées qu'en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, l'instruction est susceptible d'être close le 30 septembre 2023, par l'émission d'une ordonnance de clôture ou d'un avis d'audience, sans information préalable.
La clôture immédiate de l'instruction a été prononcée par une ordonnance du 17 novembre 2023.
Vu l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'urbanisme ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Letellier,
- les conclusions de Mme Akoun, rapporteure publique,
- et les observations de Me Bastid, représentant les requérants, de Me Duverneuil, représentant la commune de Cordon et de Me Perrier, représentant la société Terr'Alta Immobilier.
Considérant ce qui suit :
1. Par arrêté n° PC 074 08922A008 du 11 janvier 2023, le maire de Cordon a accordé un permis de construire à la société Terr'Alta Immobilier pour la construction d'un ensemble immobilier comprenant 50 logements et un commerce, pour une surface de plancher de 3878,65 m², sur les parcelles cadastrées à la section A numéros 84, 86, 2321, 2337, 2368, 2370, 2371 et 2384, situées route de Cordon sur le territoire communal, classées en zone AUa dans le plan local d'urbanisme. Le 9 mars 2023, les requérants ont présenté un recours gracieux que le maire de Cordon a rejeté par décision du 15 mars 2023.
Sur les conclusions en annulation :
En ce qui concerne la complétude du dossier de permis de construire :
2. L'article R. 431-24 du code de l'urbanisme précise que : " Lorsque les travaux projetés portent sur la construction, sur une unité foncière ou sur plusieurs unités foncières contiguës, de plusieurs bâtiments dont le terrain d'assiette comprenant une ou plusieurs unités foncières contiguës, doit faire l'objet d'une division en propriété ou en jouissance avant l'achèvement de l'ensemble du projet, le dossier présenté à l'appui de la demande est complété par un plan de division et, lorsque des voies ou espaces communs sont prévus, le projet de constitution d'une association syndicale des acquéreurs à laquelle seront dévolus la propriété, la gestion et l'entretien de ces voies et espaces communs à moins que l'ensemble soit soumis au statut de la copropriété () ".
3. Il ressort des pièces du dossier de permis de construire et notamment du document Cerfa, qu'à la rubrique 5.2 " Nature du projet envisagé " la case " Le terrain doit être divisé en propriété ou en jouissance avant l'achèvement de la (ou des) construction (s). " n'a pas été cochée. Dans ces conditions, et alors que les requérants se bornent à soutenir que la commercialisation va débuter avant l'achèvement total des travaux sans étayer leur moyen d'un commencement de démonstration, le dossier n'avait pas à comporter ni un plan de division, ni un projet de constitution d'une association syndicale des acquéreurs à laquelle seraient dévolus la propriété, la gestion et l'entretien des voies et espaces communs. Dans ces conditions, le moyen doit être écarté comme inopérant.
En ce qui concerne la méconnaissance de l'article L. 122-5 du code de l'urbanisme :
4. Aux termes de l'article L. 122-5 du code de l'urbanisme : " L'urbanisation est réalisée en continuité avec les bourgs, villages, hameaux, groupes de constructions traditionnelles ou d'habitations existants, sous réserve de l'adaptation, du changement de destination, de la réfection ou de l'extension limitée des constructions existantes, ainsi que de la construction d'annexes, de taille limitée, à ces constructions, et de la réalisation d'installations ou d'équipements publics incompatibles avec le voisinage des zones habitées. ".
5. En l'espèce, le projet de construction s'insère dans le village de Cordon. Il est réalisé en continuité de l'urbanisation et d'habitations existantes, notamment celle des requérants. La circonstance qu'il en est séparé par la voie départementale n'est pas suffisante à elle seule pour le contester alors que d'autres constructions se situent à proximité du projet et sur le même côté de la route départementale. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 122-5 du code de l'urbanisme doit être écarté.
En ce qui concerne l'exception d'illégalité de l'orientation d'aménagement et de programmation (OAP) Au Vuaz :
6. Aux termes de l'article L 151-7 du code de l'urbanisme : " I. - Les orientations d'aménagement et de programmation peuvent notamment : 1° Définir les actions et opérations nécessaires pour mettre en valeur l'environnement, notamment les continuités écologiques, les paysages, les entrées de villes et le patrimoine, lutter contre l'insalubrité, permettre le renouvellement urbain, favoriser la densification et assurer le développement de la commune (). ".
7. Il ressort des pièces du dossier que les auteurs du plan local d'urbanisme (PLU) communal ont institué une OAP dans le secteur " Les Darbeillets/ Au Vuaz " qui se divise en deux sous-secteurs de construction, en contre-bas de l'Eglise du village. Le projet de construction s'insère dans le sous-secteur " Au Vuaz " de l'OAP qui se situe entre deux cônes de vue institués de part et d'autre. Il ressort du rapport de présentation du PLU, librement accessible au juge et aux parties sur le site internet de la commune, que le choix de ce secteur est de permettre le " renforcement du point urbain du centre village en aval de l'Eglise " et que l'un des points étudiés dans l'OAP est le " respect des cônes de vues et des perspectives " (pages 48 et 70). L'OAP comporte notamment une prescription appelée " coupe de principe de conservation des vues vers les montagnes depuis la place de l'Eglise ", ce qui oblige le futur constructeur à respecter la hauteur du bâtiment existant voisin pour le futur bâti. Cette prescription, qui permet de maintenir les vues depuis l'église Notre-Dame de l'Assomption qui constitue le cœur de village, est cohérente avec le projet d'aménagement et de développement durables (PADD) qui tend à " préserver les vues remarquables, notamment en direction du Mont-Blanc depuis le chef-lieu ". Dans ces conditions, l'OAP " Au Vuaz " n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation. Pour les motifs énoncés précédemment, elle ne méconnait pas les dispositions de l'article L. 122-5 du code de l'urbanisme. Par conséquent, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette OAP doit être écarté comme non fondé.
En ce qui concerne la méconnaissance des dispositions de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme :
8. Aux termes de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme : " Le projet peut être refusé ou n'être accepté que sous réserve de l'observation de prescriptions spéciales s'il est de nature à porter atteinte à la salubrité ou à la sécurité publique du fait de sa situation, de ses caractéristiques, de son importance ou de son implantation à proximité d'autres installations. ".
9. Il ressort des pièces que le projet de construction est essentiellement situé en zone blanche qui ne comporte aucun risque naturel prévisible significatif et que le plan de prévention des risques naturels prévisibles (PPR) de la commune de Cordon ne réglemente pas. Aucune construction n'est prévue en zone rouge (184X, risque torrentiel fort, glissement de terrain, affaissement) qui interdit, sauf exception, toute construction. En revanche, une partie de la construction du bâtiment D et des espaces de stationnement sont situés en zone bleue (233F, risque d'inondation dans le chef-lieu), correspondant à un risque moyen ou faible, qui soumet les constructions à des prescriptions selon lesquelles " Tout travaux de terrassement, d'imperméabilisation de sols ou de collecte des eaux pluviales à l'aval de la route départementale doit contribuer à concentrer les eaux de ruissellement et à les conduire vers leur exécutoire naturel (le ruisseau de Cordon) ". Il ressort de la notice paysagère PC 4 que " les eaux pluviales seront rejetées après rétention dans le ruisseau bordant le tènement foncier ". Ce faisant, le projet de construction répond aux prescriptions du PPR qui sont applicables. Les requérants n'établissent pas l'existence de l'aggravation d'un risque qui résulterait de l'exécution des travaux de construction en aval du tènement, qui sont en tout état de cause sans lien avec la légalité du permis de construire. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme doit être écarté.
En ce qui concerne la méconnaissance des dispositions de la zone N du plan local d'urbanisme :
10. En se bornant à soutenir que la réalisation du bâtiment B nécessitera des affouillements et exhaussements interdits en zone N alors que le projet de construction se situe intégralement en zone urbaine et qu'ils ne se prévalent d'aucune disposition du règlement écrit de la zone N du plan local d'urbanisme, les requérants n'assortissent pas leur moyen des précisions suffisantes pour en apprécier le bien-fondé.
En ce qui concerne la méconnaissance des dispositions de l'article AUa 3.3.1 du plan local d'urbanisme :
11. Aux termes de l'article AUa 3 " Accès et voirie " du règlement écrit du plan local d'urbanisme : " 3.1. Accès : () Les accès doivent être adaptés à l'opération et aménagés de façon à apporter la moindre gêne à la circulation publique et garantir la sécurité des usagers de la voie publique () ".
12. Si le service gestionnaire de la voirie départementale a émis un avis partiellement défavorable le 24 juin 2022, quant à l'accès du projet de construction à la route départementale 113, la commune de Cordon fait valoir toutefois que le secteur est limité à 30 km/h et que la limitation de vitesse a vocation à être étendue à une zone plus longue. Enfin, les photographies de la voirie produites en défense ne démontrent pas que le carrefour présente un caractère de dangerosité particulier. Dans ces conditions, le moyen doit être écarté.
En ce qui concerne la méconnaissance des dispositions de l'article AUa 3.3.2 du plan local d'urbanisme :
13. Aux termes de l'article AUa 3 " Accès et voirie " du règlement écrit du plan local d'urbanisme : " 3.2. Voirie : () " Toute autorisation d'occupation ou d'utilisation du sol peut être subordonnée à la réalisation d'aménagements spécifiques qui rendent satisfaisantes les conditions de sécurité du raccordement de l'opération à la voie publique : () - en fonction de l'importance du projet , les voies privées en impasse devront être aménagées afin de permettre aux véhicules privés et à ceux des services publics (lutte contre l'incendie, déneigement, stockage de la neige, etc) de faire demi-tour () ".
14. Il ressort du plan de masse que le projet de construction comporte deux aires de retournement, les requérants n'établissant pas qu'elles seraient insuffisantes pour y faire demi-tour. Par suite, le moyen doit être écarté.
En ce qui concerne la méconnaissance des dispositions de l'article AUa 8 du plan local d'urbanisme :
15. Aux termes de l'article AUa 8 du règlement écrit du plan local d'urbanisme : " Implantation des constructions les unes par rapport aux autres sur une même propriété : () Les constructions peuvent s'implanter librement sur le terrain. " Il ressort de ses dispositions qu'aucune distance minimale n'est prescrite en zone AU pour l'implantation de deux constructions sur un même terrain. Par suite, le moyen selon lequel les bâtiments C et D seraient implantés à moins de 3 m l'un de l'autre est inopérant et doit être écarté.
En ce qui concerne la méconnaissance des dispositions de l'article AUa 11 du plan local d'urbanisme :
16. Aux termes de l'article AUa 11 du règlement écrit du plan local d'urbanisme, qui reprend les dispositions de l'article R. 111-27 du code de l'urbanisme : " Aspect extérieur : 11.0 - Généralités : Le projet peut être refusé ou n'être accepté que sous réserve de l'observation de prescriptions spéciales si les constructions, par leur situation, leur architecture, leurs dimensions ou l'aspect extérieur des bâtiments ou ouvrages à édifier ou à modifier, sont de nature à porter atteinte au caractère ou à l'intérêt des lieux avoisinants, aux sites, aux paysages naturels ou urbains ainsi qu'à la conservation des perspectives monumentales.
17. Si la commune de Cordon dispose d'une vue directe sur la chaîne du Mont-Blanc, les constructions projetées, dont il n'est pas allégué qu'elles ne respecteraient pas les règles de hauteur applicables à la zone dans laquelle elles sont implantées, présentent toutefois une hauteur et un volume similaires à certaines des constructions voisines. Les constructions du centre-bourg dans lequel le projet de construction s'insère, ne présentent pas d'homogénéité particulière. Le projet de construction est situé en contre-bas du centre-bourg, sur un terrain en pente descendante, ce qui atténue leur hauteur et maintient les vues sur le panorama et, depuis l'extérieur du village, sur l'église Notre-Dame de L'Assomption qui en constitue le centre. Le style du projet de construction et les matériaux retenus sont proches des caractéristiques des constructions voisines. Enfin, l'architecte des bâtiments de France a émis un avis favorable au projet qui se situe aux abords de l'église Notre-Dame de L'Assomption dont aucun élément au dossier ne permet de retenir qu'il serait entaché d'une erreur manifeste d'appréciation. Par suite, le projet de construction n'est pas de nature à porter atteinte au caractère ou à l'intérêt des lieux. Par suite, le moyen doit être écarté.
18. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation présentées par les requérants doivent être rejetées. Par voie de conséquence, il en va de même des conclusions dirigées contre la décision du 21 mars 2023 portant rejet de leur recours gracieux, sans qu'il soit besoin de statuer sur les fins de non-recevoir opposées en défense, ainsi que les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Sur les frais de justice :
19. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions de la commune de Cordon et de la société Terr'Alta Immobilier tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er :La requête est rejetée.
Article 2 :Les conclusions présentées par la commune de Cordon en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 :Les conclusions présentées par la société Terr'Alta Immobilier en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 4 :Le présent jugement sera notifié à Mme D F, en application de l'article R. 751-3 du code de l'urbanisme, à la commune de Cordon et à la société Terr'Alta Immobilier.
Délibéré après l'audience du 30 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Sauveplane, président,
- Mme Letellier, première conseillère,
- Mme Aubert, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 octobre 2024.
Le rapporteur,
C. Letellier
Le président,
M. SauveplaneLa greffière,
C. Jasserand
La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.