Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2305574

vendredi 18 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2305574
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Grenoble annule la décision du 31 juillet 2023 par laquelle le préfet de l'Isère a classé sans suite la demande de regroupement familial de M. A pour son épouse et leurs deux enfants afghans. Le tribunal estime que le préfet n'a pas justifié le classement sans suite, alors que M. A avait transmis un dossier complet à l'OFII et s'était manifesté auprès de la préfecture. La solution retenue s'appuie sur les articles L. 434-2 et L. 434-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que sur l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 28 août 2023 et 30 mai 2024, M. B A, représenté par Me Schürmann, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 31 juillet 2023 par laquelle le préfet de l'Isère a classé sans suite sa demande de regroupement familial au profit de son épouse et de leurs deux enfants de nationalité afghane ;

2°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter du jugement, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

La décision attaquée :

- est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, les conditions prévues par les dispositions des articles L. 411-5 et R. 411-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile étant remplies ;

- est entachée d'une erreur de fait, son dossier complet ayant été transmis à l'OFII ;

- méconnaît les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Doulat,

- et les observations de Me Schürmann, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant afghan né le 5 janvier 1996, est titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 20 juin 2024 qui a été renouvelée. Le 7 février 2020, il a épousé en Afghanistan une compatriote avec qui il a eu deux filles nées le 29 avril 2020 et le 3 janvier 2022. La première demande de regroupement familial déposée par M. A le 9 mars 2020 a été rejetée le 30 avril 2021 en raison de la surface insuffisante de son logement. Après avoir déménagé, M. A a sollicité le 21 décembre 2022 le bénéfice du regroupement familial au profit de son épouse et de leurs deux enfants. Par la décision attaquée du 31 juillet 2023 le préfet de l'Isère a classé sans suite la demande de regroupement familial. Par ordonnance du 18 septembre 2023, le juge des référés du tribunal administratif de Grenoble a suspendu la décision attaquée et enjoint le préfet de l'Isère de réexaminer la situation du requérant dans un délai de 3 mois. Par ordonnance du 27 août 2024, le juge des référés du même tribunal assorti l'injonction à réexamen d'une astreinte de 200 euros par jour de retard.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable au litige : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ; / 2° Et par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans. " Aux termes des dispositions de l'article L. 434-6 du même code : " Peut être exclu du regroupement familial : / 1° Un membre de la famille dont la présence en France constituerait une menace pour l'ordre public ; / 2° Un membre de la famille atteint d'une maladie inscrite au règlement sanitaire international ; / 3° Un membre de la famille résidant en France. ".

3. Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet est en droit de rejeter la demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions légalement requises notamment, comme en l'espèce, en cas de présence anticipée sur le territoire français du membre de la famille bénéficiaire de la demande. Il dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les dispositions précitées, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou lorsqu'il est porté atteinte à l'intérêt supérieur d'un enfant tel que protégé par les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant.

4. Pour classer la demande de M. A, le préfet soutient qu'il n'a pas été possible de vérifier les conditions de ressources et de logement du requérant, ce dernier n'ayant pas répondu aux mails et appels téléphoniques de l'OFII. Toutefois, d'une part, M. A produit un courriel de l'OFII du 12 juin 2023 indiquant que le dossier complet a été envoyé le 28 avril 2023 à la préfecture pour la prise de décision. Cette pièce n'est pas contestée par le préfet qui n'a pas défendu. D'autre part M. A a adressé à la préfecture plusieurs mails en mai et juin 2023 afin de s'enquérir de l'état d'avancement de son dossier. Dès lors à supposer même qu'il manquait des éléments pour le traitement de son dossier, la préfecture aurait pu reprendre l'instruction de dossier de M. A au moment où ce dernier s'est manifesté. Par suite, le refus d'instruire la demande de M. A est illégal et doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Le présent jugement implique seulement, eu égard au motif d'annulation retenu et après examen de l'ensemble des autres moyens de la requête, que le préfet de l'Isère procède, sur le fondement de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, au réexamen de la demande de M. A à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard.

Sur les frais liés au litige :

6. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 900 euros au profit de M. A, sur le fondement des dispositions de l'article L. 7671-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 31 juillet 2023 par laquelle le préfet de l'Isère a classé la demande de regroupement familial formulée par M. A est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Isère de procéder au réexamen de la demande de M. A sans délai à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard.

Article 3 : L'Etat versera à M. A une somme de 900 euros, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Triolet, présidente,

M. Doulat, premier conseiller ;

Mme Rogniaux, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 octobre 2024.

Le rapporteur,

F. Doulat

La présidente,

A. TrioletLa greffière,

J. Bonino

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.