Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2306600
vendredi 21 février 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2306600 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 7ème Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 octobre 2023 et 6 décembre 2024, M. B A, représenté par la SELARL MDMH, demande au tribunal :
1°) par jugement avant dire droit, d'enjoindre à l'autorité administrative de communiquer l'ensemble des éléments et documents à l'origine de l'abrogation de son habilitation ;
2°) d'annuler la décision du 7 août 2023 par laquelle le directeur du commandement spécialisé pour la sûreté nucléaire (CoSSeN) a abrogé son habilitation pour accéder aux informations et supports classifiés de niveau " confidentiel défense " ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 4 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la requête est recevable ;
- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle ne lui a pas été transmise en méconnaissance de l'article 3.5.2 de l'instruction générale interministérielle n° 1300 sur la protection du secret de la défense nationale, ce qui l'a privé d'une garantie ;
- elle n'est pas motivée en violation des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;
- elle n'a pas été précédée d'une enquête administrative ;
- elle est fondée sur des faits matériellement inexacts ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 30 octobre 2024, la ministre de la transition écologique, de l'énergie, du climat et de la prévention des risques conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la défense ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- l'arrêté du 9 août 2021 portant approbation de l'instruction générale interministérielle n° 1300 sur la protection du secret de la défense nationale ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. L'Hôte, vice-président,
- les conclusions de Mme Bourion, rapporteure publique,
- et les observations de M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, recruté comme chef de sécurité affecté à la division réacteur de l'Institut Laue-Langevin à Grenoble, s'est vu délivrer le 8 février 2021 une décision d'habilitation aux informations ou supports classés " confidentiel défense ". Par une décision du 7 août 2023, le directeur du commandement spécialisé pour la sûreté nucléaire (CoSSeN) a abrogé cette habilitation. M. A demande l'annulation de cette décision.
2. En premier lieu, les conditions dans lesquelles une décision administrative est notifiée à son destinataire sont sans incidence sur sa légalité. Il suit de là que le moyen tiré de ce que M. A n'aurait pas eu notification de la décision du 7 août 2023 mais en aurait seulement été informé par le récépissé de notification, est inopérant.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / () / 7° Refusent une autorisation, sauf lorsque la communication des motifs pourrait être de nature à porter atteinte à l'un des secrets ou intérêts protégés par les dispositions du a au f du 2° de l'article L. 311-5 () ". Aux termes de l'article L. 311-5 du même code : " Ne sont pas communicables : / () / 2° Les autres documents administratifs dont la consultation ou la communication porterait atteinte : / () / b) Au secret de la défense nationale () ".
4. Par leur nature même, les décisions qui abrogent une habilitation " confidentiel défense " sont au nombre de celles dont la communication des motifs est susceptible de porter atteinte au secret de la défense nationale. Il suit de là que le moyen tiré du défaut de motivation de la décision du 7 août 2023 doit être écarté.
5. En troisième lieu, il ne résulte d'aucun texte ni d'aucun principe que l'abrogation d'une habilitation " confidentiel défense " doive nécessairement être précédée d'une enquête administrative, alors qu'il ressort au contraire des termes de l'article 3.5.3 de l'instruction générale interministérielle n° 1300 sur la protection du secret de la défense nationale que la réalisation d'une telle enquête, afin de s'assurer que le comportement de la personne habilitée n'est pas devenu incompatible avec les exigences relatives à la protection du secret de la défense nationale, est une faculté. Par suite, le requérant ne peut utilement faire valoir que la décision attaquée a été prise sans la réalisation préalable d'une enquête administrative.
6. En dernier lieu, aux termes de l'article 3.3.1.3. de l'instruction générale interministérielle n° 1300 : " a) Finalité de l'enquête administrative préalable à la décision d'habilitation / Cette enquête administrative est fondée sur des critères objectifs permettant de déterminer si l'intéressé, par son comportement ou par son environnement proche, présente une vulnérabilité, soit parce qu'il constitue lui-même une menace pour le secret, soit parce qu'il se trouve exposé à un risque de chantage ou de pressions pouvant mettre en péril les intérêts de l'État, chantage ou pressions exercés notamment par un service étranger de renseignement, un groupe terroriste, une organisation ou une personne se livrant à des activités subversives. / () / Les conclusions de l'avis de sécurité sont de trois types : - "avis sans objection" () ; / - "avis restrictif" : le candidat présente certaines vulnérabilités constituant des risques directs ou indirects pour la sécurité des informations et supports classifiés auxquels il aurait accès, mais que des mesures de sécurité spécifiques prises par l'officier de sécurité et, le cas échéant, une sensibilisation particulière du candidat, permettraient de maîtriser. Dans ce cas, le service ayant réalisé l'enquête recommande une procédure de mise en garde de l'employeur ou de mise en éveil de l'intéressé, ou qu'il soit recouru à ces deux procédures (cf. 3.4.1.2) ; / - "avis défavorable" () ". Aux termes de l'article 3.5.2. de la même instruction : " Une décision d'habilitation peut être abrogée à tout moment ou ne pas être renouvelée si l'intéressé ne remplit plus les conditions nécessaires à sa délivrance. () ".
7. Il ressort des pièces du dossier que le CoSSeN a été destinataire de la part du service instructeur, le 6 octobre 2020, d'un avis restrictif avec mise en éveil de l'habilitation de M. A au motif que l'intéressé présentait des vulnérabilités liées à ses attaches familiales à l'étranger. Au début de l'année 2023, le requérant a fait l'objet d'un premier signalement de son employeur pour des propos valorisant l'attentat à l'aéroport de Bruxelles qu'il aurait tenus à l'époque de l'évènement. Puis le 28 juillet 2023, son employeur a procédé à un second signalement au motif de l'envoi par l'intéressé de trois vidéos violentes à l'un de ses subordonnés, exposant divers meurtres ou tueries de masse commises dans le monde entier, sans lien néanmoins avec une idéologie politique ou religieuse particulière.
8. D'une part, le requérant qui ne conteste pas l'envoi des vidéos, n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée reposerait sur des faits matériellement inexacts. D'autre part, s'il prétend que ces envois étaient uniquement destinés à partager des analyses entre professionnels de la sécurité et que les signalements effectués à son encontre par son employeur seraient motivés par des dissensions les opposant, il ne produit aucun élément probant à l'appui de ces allégations. En tout état de cause, alors que par ailleurs le requérant est tireur sportif, c'est sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation que le directeur du CoSSeN a estimé que l'envoi de ces vidéos révélait un comportement incompatible avec le maintien de l'habilitation " confidentiel défense " et a pris, en conséquence, une décision d'abrogation.
9. Il résulte de tout ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'ordonner une mesure avant dire droit, que la requête de M. A doit être rejetée.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.
Délibéré après l'audience du 7 février 2025, à laquelle siégeaient :
M. L'Hôte, président,
M. Lefebvre, premier conseiller,
M. Ruocco-Nardo, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 février 2025.
Le président rapporteur,
V. L'HÔTE
L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,
G. LEFEBVRELa greffière,
L. ROUYER
La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.