Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2307558
mercredi 30 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2307558 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires enregistrés les 23 novembre 2023 et 30 mai 2024, Mme A C épouse D, représentée par Me Borges De Deus Correia, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 28 juillet 2023 par laquelle le préfet de l'Isère a rejeté sa demande de regroupement familial au profit de son époux de nationalité algérienne, ensemble la décision implicite rejetant son recours gracieux contre cette même décision ;
2°) d'enjoindre au préfet, d'autoriser le regroupement familial au profit de son époux sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter du jugement et à défaut de réexaminer sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Mme C soutient que :
La décision attaquée :
- est entachée d'incompétence ;
- a été prise à l'issue d'une procédure viciée faute d'avis du maire de la commune de résidence ;
- est entachée d'une erreur de droit, le préfet s'étant estimé à tort lié par l'insuffisance de ressources alors que les ressources pour un foyer de 3 personnes sont suffisantes ;
- est entachée d'une erreur de fait le foyer étant composé de 3 personnes ;
- est entachée d'un défaut d'examen, les éléments mentionnés dans la décision attaquée ne correspondant pas à sa situation ;
- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Par un mémoire en défense, enregistré le 27 décembre 2023, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens de Mme C ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,
- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990,
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Doulat, rapporteur,
- les observations de Me Cans, substituant Me Borges De Deus Correia, représentant Mme C.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A C, ressortissante algérienne née le 23 février 1976 dit résider en France depuis plus de 20 ans et est titulaire d'un certificat de résidence valable du 5 juillet 2021 au 4 juillet 2031. Elle a épousé en Algérie M. F D, ressortissant algérien, le 5 octobre 2022. Mme C a sollicité le 4 novembre 2022 le bénéfice du regroupement familial au profit de son époux. Par la décision attaquée du 28 juillet 2023 le préfet de l'Isère a rejeté cette demande. Par ordonnance du 27 novembre 2023, le juge des référés du tribunal administratif de Grenoble a rejeté la demande de suspension de l'arrêté du 28 juillet 2023. Par la présente requête Mme C demande l'annulation de la décision du 28 juillet 2023, ensemble la décision implicite par laquelle le préfet de l'Isère a rejeté son recours gracieux.
2. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par Mme B E cheffe du service de l'immigration et de l'intégration, qui disposait d'une délégation de signature consentie par l'arrêté du 26 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial n°129 de la préfecture de l'Isère le même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté doit être écarté.
3. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier et plus particulièrement de l'avis du directeur territorial de l'OFII du 31 mars 2023 que le maire de la commune de résidence de Mme C a rendu un avis implicite favorable sur le logement et les ressources de cette dernière. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure doit être écarté.
4. En troisième lieu, aux termes de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Le regroupement familial ne peut être refusé que pour l'un des motifs suivants : 1) le demandeur ne justifie pas de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille. Sont pris en compte toutes les ressources du demandeur et de son conjoint indépendamment des prestations familiales. L'insuffisance des ressources ne peut motiver un refus si celles-ci sont égales ou supérieures au salaire minimum interprofessionnel de croissance () ".
5. Il résulte de ces stipulations que la condition de ressources est satisfaite lorsque le demandeur et son conjoint justifient de ressources au moins égales au salaire minimum interprofessionnel de croissance, quelle que soit la composition de la famille. En vertu des dispositions des articles R. 411-4 et R. 421-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, compatibles sur ce point avec les stipulations de l'accord franco-algérien, le caractère suffisant des ressources du demandeur et de son conjoint, qui alimenteront de façon stable le budget de la famille, est apprécié sur la période de douze mois précédant le dépôt de la demande de regroupement familial, par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum interprofessionnel de croissance au cours de cette même période. Lorsque ce seuil n'est pas atteint au cours de la période de référence, il est toujours possible, pour le préfet, de prendre en compte l'évolution des ressources du foyer du demandeur, si elle lui est favorable.
6. Pour rejeter la demande de Mme C, le préfet de l'Isère a retenu que l'intéressée disposait d'un revenu de 1 016 euros bruts pour la période de référence du 1er novembre 2021 au 31 octobre 2022 alors que le minimum requis était de 1 760,54 euros bruts pour une famille de 5 personnes. Il ressort des dispositions précitées que c'est à tort, s'agissant d'une ressortissante algérienne, que le préfet a apprécié la condition de ressource en tenant compte de la composition familiale.
7. Toutefois, sur la période de référence le salaire minimum interprofessionnel de croissance brut a évolué de 1 589,47 euros à 1 678,95 euros. Dès lors, si le montant de 1 760,54 euros mentionné dans la décision attaquée n'était pas applicable à l'intéressée, les ressources de Mme C sur la période de référence étaient très largement inférieures au salaire minimum interprofessionnel de croissance et le préfet aurait pris la même décision en se fondant sur le montant du SMIC.
8. Si Mme C se prévaut dans ses dernières écritures d'une évolution favorable de sa situation financière, elle n'établit pas, par la seule production d'un courrier confirmant son engagement, être en CDI à plein temps depuis avril 2022 comme elle le prétend. Par ailleurs, les fiches de paye pour les seuls mois de janvier à mai 2024 et l'attestation par la CAF du paiement d'une prime d'activité pour les mois de janvier à avril 2024 sont postérieures à la décision initiale attaquée et au rejet implicite du recours gracieux de la requérante. Il résulte de ce qui précède que le préfet de l'Isère, n'a pas commis d'erreur de droit ni d'erreur d'appréciation en refusant, du fait de l'insuffisance des ressources du demandeur, la demande de regroupement familial présentée par Mme C.
9. En quatrième lieu, lorsque le demandeur ne remplit pas l'une ou l'autre des conditions légalement requises, le préfet doit néanmoins faire usage de son pouvoir d'appréciation, pour éviter notamment qu'il ne soit porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou à l'intérêt supérieur d'un enfant tel que protégé par les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant.
10. Mme C, qui a divorcé le 29 mars 2021, s'est remariée le 5 octobre 2022 avec M. G D. L'union est dès lors récente. La circonstance que la requérante souhaite que son époux puisse la rejoindre en France ne caractérise pas à elle seule une atteinte disproportionnée à son droit à la vie privée et familiale. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
11. La décision attaquée, qui n'a pas, par elle-même, pour effet de séparer Mme C de ses quatre enfants français nés d'une précédente union ou de séparer ceux-ci de leur père, ne méconnaît pas les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
12. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 28 juillet 2023 du préfet de l'Isère. Il y a lieu de rejeter, par voie de conséquence, ses conclusions accessoires à fin d'injonction et les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C épouse D, à Me Borges De Deus Correia et au préfet de l'Isère.
Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Triolet, présidente,
M. Doulat, premier conseiller ;
Mme Rogniaux, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 octobre 2024.
Le rapporteur,
F. Doulat
La présidente,
A. TrioletLa greffière,
J. Bonino
La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.