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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2400285

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2400285

jeudi 25 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2400285
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique 7
Avocat requérantMARCEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 janvier 2024, Mme B D, représentée par Me Marcel, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté de la préfète du Rhône du 4 janvier 2024 ayant ordonné sa remise aux autorités allemandes ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de la convoquer pour enregistrer sa demande d'asile dans un délai de huit jours suivant la notification du jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour pendant l'examen de sa demande d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il n'est pas démontré qu'elle a bénéficié des informations prévues à l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 16 juin 2013 ;

- il n'est pas démontré qu'elle a bénéficié d'un entretien individuel conformément aux exigences de l'article 5 du même règlement ;

- la décision attaquée contrevient aux articles 10 et 11 du règlement dès lors que son père a vu sa demande d'asile placée en procédure normale ;

- la préfète n'a pas apprécié sa demande d'asile au regard des articles 3-2 et 17 du règlement du 26 juin 2013 ;

- la préfète aurait dû instruire sa demande d'asile en application de l'article 17 du règlement ;

- en ordonnant sa remise aux autorités allemandes, la préfète a commis une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 janvier 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. L'Hôte, vice-président, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 572-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. L'Hôte, vice-président,

- et les observations de Me Marcel, représentant Mme D, qui soutient en outre que la décision attaquée méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et Mme D assistée de M. A C, interprète en langue portugaise.

Une note en délibéré a été enregistrée le 25 janvier 2024 pour Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante angolaise née le 19 août 2004, déclare être entrée en France régulièrement le 20 août 2023. Elle a sollicité l'asile en France le 6 octobre 2023. La consultation du fichier Vis a révélé qu'elle était titulaire d'un visa délivré par les autorités allemandes valide du 10 août 2023 au 23 septembre 2023. La préfète du Rhône a alors saisi les autorités de ce pays d'une demande de prise en charge. L'Allemagne ayant donné son accord, elle a pris, le 4 janvier 2024, un arrêté ordonnant la remise de l'intéressée aux autorités allemandes. Mme D demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président (). " Eu égard à l'urgence qu'il y a à statuer sur la situation de Mme D, il y a lieu de prononcer son admission à l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ".

4. Il ressort des pièces du dossier que sont présents en France, depuis 2016, la mère de Mme D ainsi que son frère Victor, né en 2008, et sa sœur Daniela, née en 2011. Contrairement à ce que soutient la préfète du Rhône, sa mère réside sur le territoire français en situation régulière, étant titulaire d'une carte de séjour temporaire délivrée sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Son frère et sa sœur sont quant à eux scolarisés à Echirolles (38). Par ailleurs, la requérante est entrée en France en 2023 en même temps que son père et son second frère Pembele Elias, né en 2012. La demande d'asile présentée par son père a été enregistrée en procédure normale, alors même qu'il ressort des observations non contredites de la requérante au cours de l'audience publique que celui-ci s'était vu également délivré un visa par les autorités allemandes. Son second frère est lui aussi à présent scolarisé à Echirolles. En outre, il ressort également des pièces du dossier que la mère de Mme D a déposé, le 11 août 2022, une demande de regroupement familial en faveur de ses deux enfants demeurés en Angola, à savoir la requérante alors mineure et son second frère. Cette demande est encore en cours d'instruction et la circonstance que la requérante soit devenue majeure entretemps ne dispense pas l'autorité préfectorale de statuer, ni ne fait obstacle à ce qu'elle y fasse droit. Ainsi, l'ensemble des membres de la famille de Mme D est présent sur le territoire français, alors qu'il n'est pas contesté par ailleurs que l'intéressée, âgée de 19 ans, serait isolée en Allemagne. Dans les circonstances particulières de l'espèce, la requérante est fondée à soutenir qu'en s'abstenant de faire usage du pouvoir discrétionnaire que lui confère l'article 17 du règlement du 26 juin 2013, la préfète du Rhône a commis une erreur manifeste d'appréciation. Il suit de là que la décision de transfert du 4 janvier 2024 doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

5. Aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues au livre VII. L'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé. ".

6. L'exécution du présent jugement implique que la préfète du Rhône statue de nouveau sur la situation de Mme D. Il y a lieu dès lors de lui enjoindre d'y procéder dans un délai d'un mois suivant la notification du présent jugement, sans qu'il soit nécessaire d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

7. Mme D étant admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Marcel, avocate de Mme D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à cette avocate de la somme de 900 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme D par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 900 euros sera versée à cette dernière.

D E C I D E :

Article 1er : Mme D est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision de la préfète du Rhône du 4 janvier 2024 est annulée.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Rhône de statuer de nouveau sur la situation de Mme D dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Sous réserve que Me Marcel renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat lui versera la somme de 900 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme D par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 900 euros sera versée à cette dernière.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D, à Me Marcel et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 janvier 2024.

Le magistrat désigné,

V. L'HÔTE

La greffière,

L. ROUYER

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2400285

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