Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2400555

mercredi 4 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2400555
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantPHELIP ET ASSOCIES

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a rejeté la requête de M. et Mme C et de Mme E agissant pour sa fille mineure, qui demandaient la condamnation de la commune de Val-Cenis à les indemniser pour le décès de leur père et grand-père, M. G C, survenu le 1er juillet 2016 lors de travaux publics. Les requérants invoquaient une faute de la commune, maître d'ouvrage, pour défaut de désignation d'un coordonnateur de sécurité et manque de préparation du chantier. Le tribunal a estimé que les requérants n'apportaient pas d'éléments probants démontrant une faute imputable à la commune, et que les circonstances de l'accident n'engageaient pas sa responsabilité. En conséquence, les conclusions indemnitaires des requérants et de la CPAM ont été rejetées.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 mai 2024, M. A C, Mme D C et Mme E agissant pour le compte de sa fille mineure H I, représentés par Me Buffet demandent au tribunal :

1°) de condamner la commune de Val-Cenis à verser à chacun la somme de 35 000 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 28 septembre 2023, en réparation du préjudice résultant du décès de leur père M. G C le 1er juillet 2016 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros chacun en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Les requérants soutiennent que :

- leur créance n'est pas prescrite en raison de leur constitution partie civile le 12 juillet 2019 ;

- le décès de leur père est intervenu dans la cadre de travaux publics sous maîtrise d'ouvrage de la commune de Bramans lorsque la ligne haute tension est entrée en contact avec le camion benne ;

- la responsabilité pour faute de la commune est engagée en l'absence de désignation d'un coordonnateur de sécurité et protection de la santé et en raison du manque de préparation du chantier.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 mai 2024, la commune de Val Cenis, représentée par Me Phelip conclut au rejet de la requête, subsidiairement à ce que les sommes demandées soient ramenées à 20 000 euros et à ce que soit mise à la charge des requérants une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La commune soutient que :

- les requérants ne justifient pas de leur intérêt à agir alors qu'ils ont probablement déjà été indemnisés par la société HMTP ;

- seule sa responsabilité pour faute est susceptible d'être engagée et les requérants n'établissent pas qu'elle aurait commis une faute dans l'organisation du chantier ou en s'abstenant de désigner un coordonnateur du chantier ;

- les fautes de la société HMTP et de M. C sont les causes exclusives de l'accident.

Par un mémoire en intervention enregistré le 14 juin 2024, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Puy de Dôme, agissant pour le compte de la CPAM de Savoie, représentée par la SELARL FTN, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) de condamner la commune de Val-Cenis à lui verser la somme globale de 76 426,25 euros correspondant aux dépenses résultant des suites de l'accident mortel dont a été victime M. C ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Val-Cenis l'indemnité forfaitaire de gestion pour son montant maximum soit un montant de 1 162 euros ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Val-Cenis la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La CPAM fait valoir qu'elle a versé :

- un capital décès de 3 404,53 euros ;

- une rente d'un montant de 14 822,26 euros à Mme D C pour la période du 2 juillet 2016 au 20 septembre 2019 ;

- une rente d'un montant de 5 436,82 euros à M. A C pour la période du 2 juillet 2016 au 9 septembre 2017 ;

- et une rente de 52 768,64 euros à H I pour la période courant à compter du 2 juillet 2016 et jusqu'à ses 20 ans.

La commune de Val-Cenis a produit un mémoire enregistré le 21 juin 2024 qui n'a pas été communiqué.

Vu la demande préalable indemnitaire ;

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Doulat,

- les conclusions de M. Villard, rapporteur public,

- les observations de Me Ferrand représentant les requérants.

Une note en délibéré présentée par la CPAM du Puy-de-Dôme a été enregistrée le 9 juillet 2024 et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. La commune de Bramans, qui a depuis le 1er janvier 2017 fusionné avec 4 autres communes et donné naissance à la commune de Val-Cenis, a engagé une opération de réalisation d'une aire de jeux en avril 2016. Ces travaux, sous maîtrise d'œuvre de la société Verdis, ont été confiés à la société HMTP dont M. G C était salarié. Le 1er juillet 2016 lors du déchargement de granulat, la benne du camion dans lequel conduit par M. F est entrée en contact avec la ligne haute tension surplombant la zone de travaux ce qui a entrainé l'explosion de la batterie du camion et son incendie. M. C et son collègue, M. F sont décédés par électrocution lorsqu'ils ont tenté d'ouvrir la porte du camion afin de faire sortir le fils de M. F et sa nièce qui étaient restés dans le camion.

2. Par une demande du 26 septembre 2023, M. A C, Mme D C et Mme H I, enfants de M. G C, ont réclamé à la commune de Val-Cenis le versement d'une indemnité de 35 000 euros pour chacun d'eux, en réparation du préjudice résultant du décès de leur père.

Sur la responsabilité pour faute de la commune de Val-Cenis :

3. Il résulte de l'instruction que M. C est intervenu pour la réalisation d'une aire de jeux, dans le cadre d'un contrat passé entre la commune de Bramans, maître d'ouvrage, et la société HMTP employeur de l'intéressé. M. C ayant participé à l'exécution du travail public de réalisation d'une aire de jeux publique, les requérants recherchent la responsabilité de la commune sur le fondement de la faute de cette dernière en sa qualité de maître d'ouvrage.

4. D'une part, les requérants se bornent à évoquer une désorganisation du chantier résultant notamment de la succession des équipes municipales sans préciser les dysfonctionnements qui seraient imputables à la commune. Si les requérants se réfèrent à l'ordonnance de renvoi du 29 juin 2020 devant le tribunal correctionnel, ils n'apportent aucun élément probant à l'appui de leurs allégations alors qu'il ne résulte pas de l'instruction que des manquements seraient imputables à la commune.

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 4531-1 du code de travail : " Afin d'assurer la sécurité et de protéger la santé des personnes qui interviennent sur un chantier de bâtiment ou de génie civil, le maître d'ouvrage, le maître d'œuvre et le coordonnateur en matière de sécurité et de protection de la santé mentionné à l'article L. 4532-4 mettent en œuvre, pendant la phase de conception, d'étude et d'élaboration du projet et pendant la réalisation de l'ouvrage, les principes généraux de prévention énoncés aux 1° à 3° et 5° à 8° de l'article L. 4121-2. () ". Aux termes de l'article L. 4532-2 du même code : " Une coordination en matière de sécurité et de santé des travailleurs est organisée pour tout chantier de bâtiment ou de génie civil où sont appelés à intervenir plusieurs travailleurs indépendants ou entreprises, entreprises sous-traitantes incluses, afin de prévenir les risques résultant de leurs interventions simultanées ou successives et de prévoir, lorsqu'elle s'impose, l'utilisation des moyens communs tels que les infrastructures, les moyens logistiques et les protections collectives ".

6. Il résulte de ces dispositions que la mission d'un coordonnateur en matière de sécurité et de protection de la sante (SPS) est de prévenir les risques résultant des interventions simultanées ou successives de différents constructeurs sur un chantier de bâtiment ou de génie civil, afin d'assurer la sécurité et de protéger la santé des intervenants. Cette mission se traduit par des actions de prévention à mettre en œuvre pendant la phase de conception, d'étude et d'élaboration du projet ainsi que pendant la réalisation de l'ouvrage.

7. Toutefois, en l'espèce le dommage a été provoqué par le contact du camion avec la ligne haute tension qui était présente au-dessus du chantier, cette ligne étant sans lien avec la réalisation des travaux publics. La prévention des risques résultant non pas des interventions simultanées ou successives de différents constructeurs mais de la configuration des lieux ne relevait pas des missions d'un coordinateur SPS. Par suite, l'absence de coordonnateur SPS, à la supposer même fautive dans le cadre de ce chantier impliquant peu d'intervenants, est sans lien avec l'accident.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les fins de non-recevoir soulevées en défense par la commune de Val-Cenis, que la responsabilité de cette dernière ne peut être engagée sur le fondement de la responsabilité pour faute et que les conclusions indemnitaires des requérants doivent être rejetées. Il en est de même des conclusions présentées par la CPAM en indemnisation et au titre des frais de gestion.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

9. Aux termes de l'article L.761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation " ;

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Val-Cenis, qui n'est pas, dans le cadre de la présente instance, la partie perdante, la somme que les requérants et la CPAM demandent au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu dans les circonstances particulières de l'espèce de mettre à la charge des requérants la somme de 2 000 euros demandée par la commune de Val-Cenis.

D E C I D E :

Article 1er : La requête est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la CPAM contre la commune de Val-Cenis aux fins de remboursement des débours engagés suite au décès de M. C et des frais de gestion sont rejetées.

Article 3 : Les conclusions de la commune de Val-Cenis présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Mme D C, à Mme H I, à la commune de Val-Cenis et à la CPAM du Puy de Dôme.

Délibéré après l'audience du 4 juillet 2024 à laquelle siégeaient

Mme Triolet, présidente,

M. Ban, premier conseiller,

M. Doulat, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 septembre 2024.

Le rapporteur,

F. Doulat

La présidente,

A. Triolet La greffière,

J. Bonino

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.