Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2403744
lundi 16 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2403744 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 30 mai 2024, M. A D, représenté par Me Coutaz, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 28 mai 2024 par lequel le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour de deux ans ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Savoie d'effacer les données de son signalement dans le système d'information Schengen dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, et sous astreinte de cent euros par jour de retard passé ce délai ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que la décision portant obligation de quitter le territoire :
- est entachée de l'incompétence de son auteur ;
- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
La décision refusant un délai de départ volontaire :
- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision d'éloignement ;
- méconnait l'article L.612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le refus de délai de départ volontaire n'est qu'une faculté ;
- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
La décision fixant le pays de destination :
- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision d'éloignement ;
L'interdiction de retour :
- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision d'éloignement et de la décision refusant un délai de départ volontaire ;
- est entachée de l'incompétence de son auteur ;
- est entachée d'une erreur de droit dès lors que le préfet doit exercer son pouvoir d'appréciation sur la durée de cette interdiction en application de l'article L.612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Le préfet de la Savoie, à qui la requête a été communiquée, n'a pas produit de mémoire en défense mais a communiqué des pièces le 11 juin 2024.
Vu les décisions contestées et les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Aubert,
- et les observations de Me Coutaz, représentant M. D.
Considérant ce qui suit :
1. M. A D est un ressortissant marocain né le 27 octobre 1986. Il déclare être entré régulièrement en France le 7 janvier 2016 en qualité de travailleur saisonnier. A la suite de la vérification de sa situation administrative lors d'un contrôle d'identité, le préfet de la Savoie l'a obligé, par l'arrêté contesté du 28 mai 2024, à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une période de deux ans. M. D demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () "
3. Si M. D fait valoir qu'il est entré régulièrement en France en 2016, il ne le démontre pas. Il justifie toutefois être présent sur le territoire français depuis le mois d'octobre 2020 et partager depuis cette date la vie de sa compagne Mme C B, ressortissante française, avec laquelle il a conclu un pacte civil de solidarité par acte notarié du 18 décembre 2020. Il ressort des pièces du dossier que ses parents résident à Avignon, son frère à Chambéry et sa sœur à Albertville, tous bénéficiant de titres de séjour. Il ressort des attestations de ses parents que les grands-parents A D avec lesquels il résidait au Maroc sont décédés. Enfin, le requérant justifie d'une promesse d'embauche et du dépôt d'une demande d'autorisation de travail comme vendeur dans une boucherie. Compte tenu de l'intensité et de la stabilité de sa vie familiale en France ainsi établie, la décision d'éloignement de M. D porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales.
4. Il résulte de ce qui précède que la décision d'éloignement doit être annulée, ainsi par voie de conséquence que les décisions refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour pour une durée de deux ans.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
5. Aux termes de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement. ". Aux termes de l'article 7 du décret susvisé : " Les données à caractère personnel enregistrées dans le fichier sont effacées sans délai en cas d'aboutissement de la recherche ou d'extinction du motif de l'inscription. () ".
6. Le présent jugement, qui annule l'interdiction de retour sur le territoire français faite à M. D, implique nécessairement que le préfet de la Savoie fasse supprimer dans le système d'information Schengen le signalement de M. D aux fins de non-admission. Il y sera enjoint dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'est toutefois pas justifié d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les conclusions aux fins d'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, la somme de 1 000 euros à verser au requérant au titre de ses frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er :L'arrêté du préfet de la Savoie en date du 28 mai 2024 est annulé.
Article 2 :Il est enjoint au préfet de la Savoie de faire procéder à la suppression du signalement de M. D aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 :L'Etat versera à M. D une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 :Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.
Article 5 :Le présent jugement sera notifié à M. A D et au préfet de la Savoie.
Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Sauveplane, président,
- Mme Letellier, première conseillère,
- Mme Aubert, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 septembre 2024.
La rapporteure,
E. Aubert
Le président,
M. SauveplaneLa greffière,
C. Jasserand
La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.