Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2404011

mercredi 4 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2404011
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a rejeté la requête de Mme B, ressortissante marocaine, qui contestait le refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français pris par le préfet de la Savoie. Le tribunal a jugé que la décision était suffisamment motivée et que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers était inopérant, l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 régissant déjà la situation des ressortissants marocains pour les titres de séjour liés à une activité salariée. Il a également estimé que le préfet avait procédé à un examen réel de la situation personnelle et professionnelle de la requérante dans le cadre de son pouvoir discrétionnaire. Les autres moyens, notamment ceux tirés de la violation de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de la Convention internationale des droits de l'enfant, ont été écartés.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 7 juin et 1er juillet 2024, Mme A B épouse C, représentée par Me Ahmed, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 mai 2024 par lequel le préfet de la Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle serait éloignée ;

2°) d'enjoindre au préfet, dans un délai d'un mois, de lui délivrer un titre de séjour et à défaut de procéder au réexamen de sa situation administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 3 000 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme B soutient que :

L'arrêté pris dans son ensemble :

- est insuffisamment motivé ;

- a été pris au terme d'une procédure irrégulière en l'absence de saisine de la commission du titre de séjour ;

- a été pris sans un examen réel de sa situation professionnelle ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet ne pouvant se fonder sur la seule nationalité de la requérante et de sa famille pour rejeter la demande de titre sur ce fondement ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des liens effectifs tissés en France et de l'appréciation erronée du préfet sur les liens culturels et affectifs avec le Maroc ;

- méconnaît les articles 3, 9, 10 et de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme ;

La décision portant obligation de quitter le territoire :

- a des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur sa situation personnelle ;

- doit être annulée au regard de l'atteinte disproportionnée que l'exécution dans un délai de 30 jours portrait à la vie privée et familiale de la requérante.

Par des mémoires en défense enregistrés les 26 juin et 4 juillet 2024, le dernier n'ayant pas été communiqué, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête.

Le préfet conteste chacun des moyens invoqués.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Doulat a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B épouse C, ressortissante marocaine entrée en France pour la première fois le 7 août 2014 a bénéficié d'une carte de séjour en qualité de travailleur saisonnier valable du 22 août 2014 au 21 août 2017. Elle est à nouveau entrée en France le 24 juin 2022 sous couvert d'un visa long séjour valable du 14 juin 2022 au 12 septembre 2022 et a sollicité le 1er septembre 2022 la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 14 mai 2024, le préfet de la Savoie a refusé de lui délivrer le titre de séjour demandé, lui a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de destination.

2. En premier lieu, si la requérante soutient que l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé, la décision énonce, avec une précision suffisante et dépourvue de caractère stéréotypé, les considérations de droit et de fait sur lesquelles le préfet de la Savoie s'est fondé. Contrairement aux allégations de la requérante le préfet fait notamment état de sa situation professionnelle. En outre, le préfet n'était pas tenu de mentionner l'ensemble des éléments relatifs à la situation de la requérante, mais seulement ceux sur lesquels il s'est fondé. Par suite le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

3. En deuxième lieu, dès lors que l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord. Toutefois, les stipulations de cet accord n'interdisent pas au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation à un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d'un titre de séjour en qualité de salarié en vertu des dispositions de l'article 3 de l'accord. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté comme inopérant.

4. En troisième lieu, après avoir dûment écarté l'application des dispositions de l'article L. 435-1, le préfet a fait usage de son pouvoir général d'appréciation pour examiner le droit à régularisation de la requérante et de sa famille au regard de sa vie privée et familiale et de son activité salariée. Le défaut d'examen doit être écarté.

5. En quatrième lieu, si Mme C soutient être présente sur le territoire français depuis plus de 10 ans, les preuves de sa présence effective et continue sur le territoire sont insuffisantes notamment au titre des années 2014, 2016 et 2017. Le travail dans le cadre de contrats saisonniers de 2014 à 2017, dont elle se prévaut, n'ouvre droit à résider en France que pendant la ou les périodes d'activité d'une durée cumulée de six mois maximum par an, en imposant de maintenir sa résidence habituelle dans son pays d'origine. Les contrats produits pour 2023 et 2024 demeurent récents et ne permettent pas de regarder la requérante comme ayant une insertion professionnelle particulière en France. Enfin, la requérante n'établit pas l'existence de liens personnels stables et durables en France. La seule scolarisation de ses deux enfants âgés de 9 et 5 ans est insuffisante pour regarder la requérante comme ayant établi le centre de ses intérêts privés et familiaux en France. Au regard de la nationalité commune de Mme C, de son époux en situation irrégulière et de leurs enfants, rien ne s'oppose à ce que la cellule familiale se reconstitue au Maroc. Par suite en refusant de délivrer un titre de séjour à Mme C sur le fondement de la vie privée et familiale, le préfet de la Savoie n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

6. En cinquième lieu, comme rappelé au point précédent, Mme C et son époux sont en situation irrégulière sur le territoire. Rien ne fait obstacle à ce que les membres de la famille, qui sont de même nationalité, poursuivent leur vie au Maroc ou dans tout autre pays dans lequel ils seraient admissibles et que les enfants y poursuivent leur scolarité. Dans ces circonstances, l'arrêté ne porte ni une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme C ni une atteinte excessive à l'intérêt supérieur de ses enfants. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations des articles 3, 9, 10 et 16 de la convention internationale des droits de l'enfant et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme doivent être écartés.

7. En sixième lieu et d'une part, le préfet n'est tenu de saisir la commission du titre de séjour pour avis que dans les cas où il envisage de refuser un titre de séjour à un étranger qui en remplit effectivement les conditions, ce qui n'est pas le cas de Mme C ainsi qu'il a été dit. D'autre part, le préfet doit également saisir ladite commission lorsqu'il envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans. Or, comme exposé précédemment , Mme C n'établit pas cette durée de présence en France. Par suite, le moyen tiré du défaut de saisine de la commission du titre de séjour doit être écarté.

8. En dernier lieu et pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points précédents, la cellule familiale pouvant se reconstituer au Maroc et rien ne faisant obstacle à ce que les deux enfants de la requérante poursuivent leur scolarité au Maroc, la décision d'éloignement n'emporte pas de conséquences d'une particulière gravité et la requérante ne justifie pas de circonstances particulières justifiant l'octroi d'un délai de départ volontaire supérieur à 30 jours. Par suite, les moyens de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la mesure d'éloignement et du caractère insuffisant du délai de départ volontaire doivent être écartés.

9. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 14 mai 2024. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, épouse C, à Me Ahmed et au préfet de la Savoie.

Délibéré après l'audience du 4 juillet 2024, à laquelle siégeaient

Mme Triolet, présidente,

M. Ban, premier conseiller,

M. Doulat, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 septembre 2024.

Le rapporteur,

F. Doulat

La présidente,

A. TrioletLe greffier,

J. Bonino

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.