Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2404330

vendredi 20 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2404330
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a examiné les requêtes de M. et Mme C, ressortissants algériens, contestant les arrêtés du préfet de l'Isère leur refusant un titre de séjour et les obligeant à quitter le territoire. Les requérants invoquaient notamment la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant. Le tribunal a rejeté l'ensemble de leurs demandes, jugeant que les décisions attaquées étaient légales et proportionnées. Il a estimé que le préfet n'avait pas commis d'erreur manifeste d'appréciation et que les moyens soulevés, y compris ceux relatifs à la compétence du signataire, étaient infondés.

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I / Par une requête enregistrée le 18 juin 2024, sous le n° 2404330, M. A C, représenté par Me Coutaz, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 mai 2024 par lequel le préfet de l'Isère lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou subsidiairement de réexaminer sa situation dans un délai de huit jours et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans un délai de deux jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- le refus de séjour méconnaît les stipulations du 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien en même temps que celles de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité du refus de titre ;

- elle est entachée d'erreur de droit en ce que le préfet s'est estimé en situation de compétence liée pour édicter une telle mesure ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination devra être annulée par voie de conséquence de l'annulation des autres décisions.

II / Par une requête enregistrée le 18 juin 2024, sous le n° 2404332, Mme B C née D, représentée par Me Coutaz, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 mai 2024 par lequel le préfet de l'Isère lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou subsidiairement de réexaminer sa situation dans un délai de huit jours et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans un délai de deux jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- le refus de séjour méconnaît les stipulations du 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien en même temps que celles de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité du refus de titre ;

- elle est entachée d'erreur de droit en ce que le préfet s'est estimé en situation de compétence liée pour édicter une telle mesure ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination devra être annulée par voie de conséquence de l'annulation des autres décisions.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. L'Hôte, vice-président,

- et les observations de Me Coutaz, représentant M. et Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes susvisées n° 2404330 et n° 2404332 concernent un couple d'étrangers, présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

2. M. et Mme C, ressortissants algériens, sont entrés en France respectivement les 8 mai 2018 et 6 août 2017 à 38 et 32 ans, sous couvert de leurs passeports revêtus de visas de court séjour. Les 13 et 28 mars 2023, ils ont sollicité la délivrance d'un certificat de résidence sur le fondement du 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien. Par les arrêtés attaqués du 14 mai 2024, le préfet de l'Isère a rejeté leurs demandes, leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel ils pourront être éloignés.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

4. Il ressort des pièces du dossier qu'à la date des arrêtés attaqués, M. et Mme C, âgés de respectivement de 44 et 39 ans, résidaient en France depuis près de sept ans. Ils sont parents de quatre enfants actuellement âgés de 13, 10, 9 et 3 ans. Les trois ainés sont entrés sur le territoire français à l'âge de 7, 4 et 3 ans, si bien qu'ils ont vécu davantage en France, où ils ont fait toute leur scolarité, qu'en Algérie. Leur dernière fille est quant à elle née sur le territoire français. Ils maitrisent la langue française. Ils justifient d'une réelle intégration dans la société française et de perspectives sérieuses d'insertion professionnelle, ayant notamment acquis en 2019 deux parcelles de terrain sur lesquelles ils ont un projet d'exploitation agricole. S'ils ne sont pas dépourvus d'attaches familiales dans leur pays d'origine, ils ont aussi des liens familiaux en France où réside le père de M. C depuis 1960. Dans ces circonstances, eu égard à la durée et aux conditions de leur séjour sur le territoire français, M. et Mme C établissent y avoir établi le centre de leurs intérêts matériels et moraux et sont fondés à soutenir qu'en refusant leur admission au séjour, le préfet de l'Isère a porté une atteinte disproportionnée à leur droit au respect de leur vie privée et familiale. Par suite, les arrêtés attaqués méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et doivent être annulés sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

5. Eu égard au motif qui fonde l'annulation des arrêtés en litige et dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'un changement dans les circonstances de fait ou de droit y ferait obstacle, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que le préfet de l'Isère délivre à M. et Mme C un certificat de résidence d'un an. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet d'y procéder dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

6. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à M. et Mme C sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les arrêtés du préfet de l'Isère du 14 mai 2024 sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Isère de délivrer à M. et Mme C un certificat de résidence d'un an dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. et Mme C la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Mme B C née D et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 6 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

M. Lefebvre, premier conseiller,

M. Ruocco-Nardo, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2024.

Le président rapporteur,

V. L'HÔTE

L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

G. LEFEBVRELa greffière,

A. MULLER

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

2, 240433