Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2405330
jeudi 24 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2405330 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 4ème Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 18 juillet et 1er août 2024, M. A B, représenté par Me Djinderedjian, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 1er juillet 2024 par lequel le préfet de la Haute-Savoie a ordonné son expulsion du territoire français ;
2°) de mettre à la charge du préfet de la Haute-Savoie une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision méconnaît les articles L. 631-2 et L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile le protégeant contre l'expulsion ;
- elle est illégale car les condamnations pénales sont antérieures à la loi du 26 janvier 2024, laquelle ne dispose que pour l'avenir ;
- elle est entachée d'erreur d'appréciation dès lors que son comportement actuel ne saurait constituer une menace grave à l'ordre public et que les faits retenus sont anciens ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juillet 2024, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Un mémoire, enregistré le 28 août 2024, présenté pour le préfet de la Haute-Savoie, n'a pas été communiqué, en application des dispositions de l'article R. 611-1 du code de justice administrative.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Derollepot, premier conseiller,
- et les conclusions de M. Journé, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant tunisien né le 6 mai 1985, est entré en France le 23 avril 2011 et s'est vu délivrer des titres de séjour dont le dernier était une carte de résident valable jusqu'au 23 septembre 2023. Par un arrêté du 1er juillet 2024 dont M. B demande l'annulation, le préfet de Haute-Savoie a ordonné son expulsion du territoire français.
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3 ". Aux termes de l'article L. 631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion que si elle constitue une nécessité impérieuse pour la sûreté de l'Etat ou la sécurité publique et sous réserve que l'article L. 631-3 n'y fasse pas obstacle : 1° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins un an ; /2° L'étranger marié depuis au moins trois ans avec un conjoint de nationalité française, à condition que la communauté de vie n'ait pas cessé depuis le mariage et que le conjoint ait conservé la nationalité française ; / 3° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de dix ans, sauf s'il a été pendant toute cette période titulaire d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle portant la mention " étudiant " ; / 4° L'étranger titulaire d'une rente d'accident du travail ou de maladie professionnelle servie par un organisme français et dont le taux d'incapacité permanente est égal ou supérieur à 20 %. () Par dérogation au présent article, peut faire l'objet d'une décision d'expulsion en application de l'article L. 631-1 l'étranger mentionné aux 1° à 4° du présent article lorsque les faits à l'origine de la décision d'expulsion ont été commis à l'encontre de son conjoint, d'un ascendant ou de ses enfants ou de tout enfant sur lequel il exerce l'autorité parentale () ". Aux termes de l'article L. 631-3 du même code : " Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion qu'en cas de comportements de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l'État, dont la violation délibérée et d'une particulière gravité des principes de la République énoncés à l'article L. 412-7, ou liés à des activités à caractère terroriste, ou constituant des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence contre une personne déterminée ou un groupe de personnes : / 1° L'étranger qui justifie par tous moyens résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans ; / 2° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de vingt ans ; / 3° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de dix ans et qui est marié depuis au moins quatre ans soit avec un ressortissant français ayant conservé la nationalité française, soit avec un ressortissant étranger relevant du 1°, à condition que la communauté de vie n'ait pas cessée depuis le mariage ; / 4° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de dix ans et qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins un an ; / 5° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier d'un traitement approprié. () Par dérogation au présent article, l'étranger mentionné aux 1° à 5° peut faire l'objet d'une décision d'expulsion en application des articles L. 631-1 ou L. 631-2 lorsque les faits à l'origine de la décision d'expulsion ont été commis à l'encontre de son conjoint, d'un ascendant ou de ses enfants ou de tout enfant sur lequel il exerce l'autorité parentale () ". Il résulte de ces dispositions que les infractions pénales commises par un étranger ne sauraient, à elles seules, justifier légalement une mesure d'expulsion et ne dispensent pas l'autorité compétente d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace grave pour l'ordre public. Lorsque l'administration se fonde sur l'existence d'une telle menace pour prononcer l'expulsion d'un étranger, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision.
3. Il ressort des termes de l'arrêté contesté que, pour caractériser la menace grave pour l'ordre public que constitue la présence de M. B, le préfet de la Haute-Savoie s'est fondé sur la circonstance que l'intéressé avait fait l'objet de quatre condamnations pénales, notamment pour des faits de violences en récidive à l'encontre de son ex-conjointe. M. B a été condamné le 28 janvier 2016 par le tribunal correctionnel de Bonneville pour violence ayant entraîné une incapacité totale de travail inférieure ou égale à huit jours sur conjoint, le 10 janvier 2019 par la cour d'appel de Chambéry à une peine de quatre mois d'emprisonnement avec sursis pour violence suivie d'une incapacité totale de travail n'excédant pas huit jours sur conjoint, en état de récidive, et menace de mort réitérée par une personne étant ou ayant été conjoint, le 21 janvier 2021 par le tribunal correctionnel de Bonneville à une peine de six mois d'emprisonnement avec sursis pour violence suivie d'une incapacité totale de travail n'excédant pas huit jours sur conjoint en état de récidive et le 2 juin 2021 par le tribunal correctionnel de Bonneville à une peine d'un an et six mois d'emprisonnement pour violence avec usage ou menace d'une arme sans incapacité en état de récidive. Au regard de ces condamnations, M. B n'est pas fondé à soutenir qu'il serait protégé contre l'expulsion au regard des articles L. 631-2 et L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que les faits à l'origine de cette décision ont été commis à l'encontre de sa conjointe. Ainsi, il résulte des dispositions précitées que l'intéressé ne peut, en tout état de cause, se prévaloir utilement de la protection prévue par les dispositions des articles L. 631-2 et L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
4. En deuxième lieu, les dispositions législatives ou réglementaires applicables à une décision d'expulsion qui constitue une mesure de police administrative sont les dispositions en vigueur à la date à laquelle la décision intervient. Par suite, le préfet a pu légalement, sans méconnaître le principe de non-rétroactivité des lois, prendre en compte les condamnations pénales mentionnées au point précédent et antérieures à la loi du 28 janvier 2024 en prononçant, le 1er juillet 2024, l'expulsion du territoire français de M. B.
5. En troisième lieu, M. B fait valoir que les derniers faits de violence à l'encontre de son ex-conjointe remontent au 19 mai 2019, les violences commises le 3 décembre 2020 l'ayant été à l'encontre d'un tiers, en lien avec son épouse, qu'il est depuis divorcé et a eu depuis d'autres relations affectives dépourvues de violence et produit des attestations en ce sens. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le requérant a été incarcéré du 14 janvier 2021 au 26 janvier 2022. Ainsi, eu égard à la nature et à la répétition des infractions commises tel qu'exposées au point 3 du présent jugement, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Haute-Savoie aurait commis une erreur d'appréciation en estimant que sa présence en France constituait une menace grave pour l'ordre public.
6. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
7. M. B se prévaut de sa présence régulière en France depuis le 23 avril 2011 ainsi que de celle de son fils, de nationalité française, de sa cousine et des enfants de cette dernière et fait valoir qu'il entretient une relation avec une ressortissante française, qu'il présente des perspectives d'insertion professionnelle au sein de l'entreprise dans laquelle il était intérimaire à la date de la décision attaquée. Toutefois, le seul courrier de cette entreprise se déclarant satisfait de son travail depuis le 11 juin 2024 ne permet pas d'établir une insertion professionnelle notable. En outre, l'intéressé ne produit aucun élément permettant d'établir qu'il aurait contribué à l'entretien et l'éducation de son fils, ni de la fille qu'il allègue avoir, ni ne justifie des démarches qu'il soutient avoir engagées auprès du juge aux affaires familiales alors qu'il ressort des mentions de la décision attaquée qu'un jugement du juge aux affaires familiales du tribunal judiciaire de Bonneville du 2 juillet 2021 confie l'exercice de l'autorité parentale à la mère des enfants et ne prévoit pas de droit de visite et d'hébergement au profit du père, ni de participation financière à leur entretien. Enfin, si M. B produit deux attestations de compagne ou précédente compagne et une de sa cousine, celles-ci ne suffisent pas à démontrer une insertion sociale particulière alors qu'il n'établit pas être démuni d'attaches familiales dans son pays d'origine. Ainsi, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, notamment de la gravité du comportement qui est reproché à l'intéressé, la décision prononçant son expulsion du territoire français ne peut être regardée comme ayant porté au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte excédant ce qui était nécessaire à la défense de l'ordre public. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté.
8. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions tendant à la condamnation de l'État sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er :La requête de M. B est rejetée.
Article 2 :Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Haute-Savoie.
Délibéré après l'audience du 7 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Pfauwadel, président,
Mme Permingeat, première conseillère,
M. Derollepot, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2024.
Le rapporteur,
A. Derollepot
Le président,
T. Pfauwadel
Le greffier,
M. C
La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.