Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2405643

mercredi 30 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2405643
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Grenoble a rejeté la requête de M. D, ressortissant ivoirien, qui contestait l'arrêté du préfet de l'Isère du 10 juillet 2024 lui refusant un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire. La juridiction a écarté l'ensemble des moyens soulevés, notamment l'incompétence de l'auteur de l'acte, l'insuffisance de motivation, et la violation de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. Le tribunal a jugé que le préfet n'avait pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en refusant l'admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La solution retenue est le rejet de la demande d'annulation et des conclusions accessoires.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces enregistrées les 25 juillet et 4 septembre 2024, M. B D, représenté par Me Schürmann, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 juillet 2024 par lequel le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné et lui a interdit le retour sur le territoire pour une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la décision à intervenir sous astreinte et à défaut de réexaminer sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 200 euros en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

M. D soutient que l'arrêté attaqué :

- a été signé par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivé et a été pris après un examen insuffisant de sa situation ;

- est illégal en l'absence de saisine de la commission du titre de séjour ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Doulat,

- et les observations de Me Schürmann, représentant M. D.

Une note en délibérée, présentée pour M. D, a été enregistrée le 27 septembre 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant ivoirien, né le 23 septembre 1974, déclare être entré en France le 27 juin 1997 sous couvert d'un visa de court séjour valable du 7 juin 1997 au 3 juillet 1997. Il a fait l'objet d'un premier refus de titre assorti d'une mesure d'éloignement, par décision du préfet de l'Isère du 13 janvier 2020 dont la contestation devant le tribunal administratif de Grenoble a été rejetée par jugement du 8 octobre 2020, confirmé par la cour administrative d'appel de Lyon dans un arrêt du 26 octobre 2021. Il a sollicité le 11 mai 2022 son admission exceptionnelle au séjour. Par l'arrêté attaqué du 10 juillet 2024, le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de 30 jours et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur la demande d'aide juridictionnelle

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. D, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par Mme C A qui bénéficiait à ce titre d'une délégation de signature consentie par arrêté du 22 février 2024, régulièrement publié. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit, par suite, être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué énonce, avec une précision suffisante et dépourvue de caractère stéréotypé, les considérations de droit et de fait propres à la situation du requérant sur lesquelles le préfet de l'Isère s'est fondé. Par suite les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen sérieux de sa situation doivent être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. ".

6. Les dispositions citées au point précédent ne prescrivent pas la délivrance d'un titre de séjour de plein droit mais laissent à l'administration un large pouvoir pour apprécier si l'admission au séjour d'un ressortissant étranger répond à des considérations humanitaires ou si elle se justifie au regard des motifs exceptionnels dont l'intéressé se prévaut. Il appartient à l'autorité administrative, en présence d'une demande de régularisation présentée sur ce fondement par un étranger qui n'est pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public, dans un premier temps, de vérifier si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale" répond à des considérations humanitaires ou est justifiée au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels en ce sens, d'envisager la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que l'autorité administrative n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation qu'elle a portée sur la situation du demandeur.

7. Si M. D produit des justificatifs médicaux et des avis d'impôt sur les revenus, qui datent pour les plus anciens de 2007, ces éléments sont insuffisants pour démontrer une présence effective continue sur le territoire national notamment au titre années 2014 à 2016 et 2020 à 2022. M. D n'établit pas avoir tissé des liens personnels ou amicaux particuliers en France alors que sa mère, deux frères et une sœur demeurent dans son pays d'origine. Le requérant produit uniquement deux promesses d'embauche et deux fiches de paye en dépit de la durée de présence alléguée sur le territoire. Dès lors, M. D ne se prévaut pas de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels au sens des dispositions précitées qui justifieraient que sa situation devrait manifestement être régularisée au titre de sa vie privée et familiale ou subsidiairement sur le fondement du travail.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Dans les mêmes circonstances que celles développés au point 7, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté. Il en est de même du moyen tiré de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences des décisions sur la situation personnelle de M. D.

10. En cinquième lieu et d'une part, le préfet n'est tenu de saisir la commission du titre de séjour pour avis que dans les cas où il envisage de refuser un titre de séjour à un étranger qui en remplit effectivement les conditions, ce qui n'est pas le cas de M. D, qui demande une régularisation à laquelle il ne peut prétendre ainsi qu'il a été dit aux points 7 et 9. D'autre part, le préfet doit également saisir ladite commission lorsqu'il envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans. Or, comme exposé précédemment M. D n'établit pas cette durée de présence continue en France. Par suite, le moyen tiré du défaut de saisine de la commission du titre de séjour doit être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède, que la requête de M. D doit être rejetée, y compris les conclusions à fin d'injonction et au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1 : M. D est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, à Me Schürmann et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient

Mme Triolet, présidente,

M. Doulat, premier conseiller,

Mme Rogniaux, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 octobre 2024.

Le rapporteur,

F. DOULAT

La présidente,

A. TRIOLET

Le greffier,

J. BONINO

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.