Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2405646
mercredi 30 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2405646 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 26 juillet 2024 et des pièces complémentaires reçues le 20 août 2024, Mme A B, représentée par Me Albertin, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 18 décembre 2023 par lequel le préfet de C a retiré le titre de séjour délivré et refusé d'en délivrer un nouveau, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office ;
2°) d'enjoindre au préfet de C, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement, de lui délivrer un titre de séjour ou de réexaminer sa demande et de lui délivrer, dans cette attente et sans délai, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros hors taxe à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
La décision de refus de titre de séjour :
- a été prise par une autorité incompétente ;
- est illégale en ce que le préfet de C n'a pas saisi la commission du titre de séjour ;
- méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
La décision portant obligation de quitter le territoire français et fixant l'Arménie comme pays de destination :
- est illégale par exception d'illégalité de la décision de refus de titre de séjour ;
- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 27 août 2024, le préfet de C conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 juin 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Rogniaux a été entendu au cours de l'audience publique.
Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A B, ressortissante arménienne née le 6 mars 1949 est entrée en France en 2015 selon ses déclarations. Sa demande d'asile a été définitivement rejetée le 8 septembre 2016. Elle a ultérieurement déposé une demande de titre de séjour en qualité d'étrangère malade qui a été rejetée par un arrêté du 23 janvier 2017 du préfet des Bouches-du-Rhône. Cet arrêté a été annulé par un arrêt du 22 novembre 2018 de la cour administrative d'appel de Marseille. Mme B a alors déposé en préfecture des Bouches-du-Rhône une nouvelle demande de titre de séjour en qualité d'étranger malade, qui a été rejetée par un arrêté du 23 août 2019. Par un jugement du 23 mars 2020, le tribunal administratif de Marseille a annulé ce refus de séjour. L'intéressée a déposé une troisième demande de titre de séjour en préfecture de C sur le même fondement. Par un arrêté du 22 juin 2021, le préfet de C a rejeté cette demande. La présente juridiction a annulé cet arrêté par jugement du 27 janvier 2022, de sorte que Mme B s'est vu délivrer, le 7 juin 2022, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". La cour administrative d'appel de Lyon a toutefois annulé ce jugement par arrêt du 26 janvier 2023.
2. Le 30 mai 2023, Mme B a sollicité le renouvellement de son titre de séjour. Par courrier du 24 juillet 2023, le préfet de C l'a informée qu'il allait procéder au retrait de son titre de séjour en exécution de l'arrêt de la cour administrative d'appel de Lyon. Par une décision du 18 décembre 2023, dont elle demande au tribunal de prononcer l'annulation, le préfet de C lui a retiré le titre de séjour délivré le 7 juin 2022, a refusé de renouveler son titre de séjour et de lui en délivrer un nouveau, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. Mme B est entrée en France en 2015, soit il y a près de dix ans et s'était initialement installée à Marseille avec son époux. Ce dernier, avec qui elle était mariée depuis 1979, est décédé en France le 6 juillet 2020. Elle vit désormais, depuis trois ans au moins au domicile de l'une de ses filles, dans C. Il n'est pas contesté que ses deux autres enfants ne vivent plus en Arménie, mais aux Etats-Unis et en Russie.
4. Un psychiatre marseillais a certifié en 2019 la suivre de façon régulièrement depuis 2016 pour une " polypathologie psychiatrique associant troubles anxiodépressifs, troubles cognitifs fonctionnels, troubles adaptatifs et troubles post-traumatiques " (ensuite d'une agression subie en 2012). Il résulte du certificat médical rédigé par son médecin traitant le 29 mai 2024 qu'aujourd'hui âgée de 75 ans, elle souffre, notamment, d'un " symptôme dépressif " et d'une maladie d'Alzheimer et qu'elle est dépendante de la prise en charge par sa fille.
5. Si le préfet pointe une absence d'intégration dans la société française et de maîtrise du français, l'état de santé de Mme B décrit au point précédent est de nature à nuancer la pertinence de ce grief, étant en outre rappelé qu'elle produit des bulletins de rétribution pour 2017 et 2018. Par ailleurs, bien qu'elle ne soit arrivée en France qu'à l'âge de 66 ans, aucun élément du dossier ne permet de retenir que Mme B aurait conservé des attaches familiales dans son pays d'origine et moins encore les attaches qui lui sont nécessaires au vu de son état de santé.
6. Ainsi, en refusant à Mme B le droit de séjourner en France et en l'obligeant à retourner dans son pays d'origine, le préfet de C a entaché ses décisions d'erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences sur la situation de l'intéressée.
7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision refusant le renouvellement du titre de séjour et la délivrance d'un titre de séjour à Mme B et, par voie de conséquence, les décisions portant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de destination.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
8. Eu égard à son motif et en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, l'annulation de l'arrêté implique d'enjoindre au préfet de C de délivrer à Mme B une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente et sous quinzaine, de l'autoriser provisoirement au séjour.
Sur les frais liés au litige :
9. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, Me Albertin, son avocat, peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Albertin renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à ce dernier de la somme de 900 euros hors taxe.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 18 décembre 2023 pris par le préfet de C est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de C de délivrer à Mme A B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui remettre, dans l'attente et sous quinzaine, une autorisation provisoire de séjour.
Article 3 : L'Etat versera à Me Albertin une somme de 900 euros hors taxe en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Albertin renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Albertin et au préfet de C.
Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Triolet, présidente,
M. Doulat, premier conseiller,
Mme Rogniaux, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 octobre 2024.
La rapporteure,
A. Rogniaux
La greffière,
J. Bonino
La présidente,
A. Triolet
La République mande et ordonne au préfet de C en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.