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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2405954

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2405954

vendredi 13 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2405954
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantJOIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 août 2024, M. A C, représenté par Me Joie, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 juillet 2024 par lequel le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de réexaminer sa situation dans le délai de sept jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'acte attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- l'obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire méconnaît les articles L. 612-1 à L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il n'a pas eu notification de la précédente décision d'éloignement le concernant et qu'il n'existe aucun risque de fuite ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet s'est estimé à tort en situation de compétence liée pour refuser un délai de départ volontaire ;

- la décision portant interdiction de retour méconnaît les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il n'a pas eu notification de la précédente mesure d'éloignement et que la durée de l'interdiction est disproportionnée au regard de ses attaches en France.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. L'Hôte, vice-président, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant serbe, déclare être entré en France en janvier 2017. Le 15 juillet 2024, il a été interpellé par les services de gendarmerie de la Savoie. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. M. C demande l'annulation cet arrêté.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. C, il convient de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, l'acte attaqué a été signé par Mme D B, directrice de la citoyenneté et de la légalité, qui disposait d'une délégation de signature à cet effet consentie par un arrêté du préfet de la Savoie du 19 décembre 2023 régulièrement publié le lendemain au recueil des actes administratifs. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté contesté doit être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

5. M. C se prévaut de la durée de sa résidence en France ainsi que de la présence sur le territoire de son épouse et de leurs cinq enfants mineurs. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que son épouse est également en situation irrégulière, tous deux ayant sollicité le bénéfice de l'asile qui leur a été définitivement refusé par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 6 juin 2018. Ainsi la durée de présence de l'intéressé résulte de son maintien en situation irrégulière sur le territoire malgré une précédente mesure d'éloignement en date du 30 janvier 2021. Si le requérant produit une attestation de déclaration préalable à l'embauche, ce document ne suffit pas à justifier d'une réelle insertion professionnelle. M. C ne démontre pas avoir noué en France des relations personnelles d'une particulière intensité, ni être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où lui-même a vécu la majeure partie de sa vie. Enfin, si ses enfants sont présents sur le territoire français, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'ils ne pourraient poursuivre leur scolarité dans leur pays d'origine. Ainsi, rien ne s'oppose à la reconstitution de la cellule familiale hors de France. Dans ces circonstances, le préfet de la Savoie a pu légalement faire obligation au requérant de quitter le territoire français sans méconnaître ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Selon l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; / () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

7. Pour refuser d'octroyer à M. C un délai de départ volontaire, le préfet de la Savoie s'est fondé sur les dispositions précitées du 5° et du 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Il ressort des pièces du dossier que le requérant a fait l'objet d'une précédente décision d'éloignement le 30 janvier 2021. S'il conteste avoir été destinataire de cette mesure, le préfet de la Savoie établit, par les pièces qu'il produit, qu'elle lui a été notifiée le 3 février 2021, mais que le pli recommandé a été renvoyé à la préfecture avec la mention " pli avisé et non réclamé ". Ainsi, c'est à bon droit que le préfet de la Savoie a estimé que le requérant s'était soustrait à une précédente mesure d'éloignement au sens du 5° de l'article L. 612-3. Il résulte de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision s'il s'était fondé sur ce seul motif. Par suite, à supposer que M. C présenterait des garanties de représentation suffisantes, le préfet de la Savoie n'a pas méconnu les dispositions précitées des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.

9. En quatrième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué ni des pièces du dossier que le préfet de la Savoie se serait estimé en situation de compétence liée pour refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire.

10. En cinquième lieu, le moyen tiré de ce que le refus d'octroyer à M. C un délai de départ volontaire serait contraire à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 5.

11. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

12. Dès lors que, comme il a été dit au point 7, M. C s'est vu légalement refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire, il était au nombre des étrangers devant, sauf circonstances humanitaires, faire l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français en application de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Si le requérant soutient qu'il n'a pas eu notification de la précédente mesure d'éloignement prise à son encontre, le moyen manque en fait ainsi qu'il a été dit et est, en tout état de cause, inopérant à l'encontre de la mesure d'interdiction de retour. Par ailleurs, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 5, l'interdiction prononcée n'est entachée d'aucune erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle et familiale de l'intéressé, que ce soit dans son principe ou dans sa durée.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de la Savoie du 15 juillet 2024. Par suite, ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles présentées sur le fondement des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Joie et au préfet de la Savoie.

Délibéré après l'audience du 22 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

M. Lefebvre, premier conseiller,

M. Ruocco-Nardo, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2024.

Le président rapporteur,

V. L'HÔTE

L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

G. LEFEBVRELa greffière,

E. BEROT-GAY

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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