Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2406029

mardi 10 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2406029
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantÆRIGE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a rejeté la demande du centre hospitalier Portes de Provence Montélimar. L'hôpital sollicitait la communication de documents (factures, contrats, comptabilités) auprès de fabricants, distributeurs et de l'administration fiscale, afin de préparer une action indemnitaire pour des pratiques anticoncurrentielles dans le secteur des légumes en conserve (période 2000-2013). Le juge a estimé que la demande était manifestement insusceptible de prospérer, car les documents demandés, notamment ceux relevant du secret des affaires, ne pouvaient être ordonnés dans le cadre de cette procédure d'urgence. La requête a donc été rejetée.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 août 2024, le centre hospitalier Portes de Provence Montélimar, représenté par Me Subrémon et Me Pouillaude, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1°) d'enjoindre, d'une part, à la société Félix Potin, à la société Transgourmet, à la société Pro à Pro, à la société Cercle Vert SA, à la société Sysco France SAS, à la société Gam Restauration SA, à la société Christ SAS, à la société Askell SAS, à la société GDA et à la société Etablissement Blin, soit les distributeurs, et, d'autre part, à la société Bonduelle SA, à la société Bonduelle SCA, à la société Bell Bonduelle Europe Long Life, à la société Coroos International, à la société Coroos Beheer, à la société Coroos Conserven, à la société Coopérative Eureden, à la société Eureden Group, à la société Group Eureden Holding, au groupement d'intérêt économique Groupe d'Aucy, à la société d'Aucy France et à la société Conserves France SA, soit les fabricants, de communiquer les documents suivants :

a) tous documents (factures, bons de commande, bons de livraison, état des commandes, documents de marché, listings des commandes, etc), rapports, analyses ou études permettant de vérifier le recensement des besoins des établissements hospitaliers pendant la période d'infraction, à savoir entre les années 2000 et 2013 ;

b) tous documents (factures, bons de commande, bons de livraison, état des commandes, documents de marché, listings des commandes, extractions de listings à partir d'un logiciel, documents comptables, etc), analyses, correspondances permettant de vérifier le périmètre des produits concernés par l'entente pendant la période d'infraction ;

c) tous documents (factures, bons de commande, bons de livraison, état des commandes, documents de marché, listings des commandes, extractions de listings à partir d'un logiciel, documents comptables, etc), analyses, correspondances permettant de vérifier le volume annuel commandé de légumes en conserves et leurs prix pendant la période d'infraction à savoir entre les années 2000 et 2013 ;

d) plus généralement, la comptabilité analytique / de gestion des distributeurs et des fabricants, (i) par client, (ii) par lignes de produits et (iii) par client et par lignes de produits sur la période 2000-2013, ainsi que leurs comptes de résultats détaillés ;

2°) d'assortir cette injonction d'une astreinte de 500 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre à la direction générale des finances publiques de communiquer :

a) tous documents de marché, contrats, factures, bons de commande, mandats de paiement permettant de vérifier le périmètre et le prix des produits achetés pendant la période d'infraction à savoir entre les années 2000 et 2013 ;

b) tous documents, mandats de liquidation, correspondances permettant de vérifier le paiement des produits concernés pendant la période d'infraction ;

4°) de mettre à la charge des distributeurs et des fabricants la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que les données demandées portent sur des pièces justificatives soumises à une durée de conservation légale de 10 ans et qu'elles sont en cours de destruction ; qu'il n'a eu connaissance de son droit à réparation qu'à réception du message de la direction générale de l'offre de soins (DGOS) du 14 mai 2024 ;

- la mesure est utile dès lors que les documents sollicités lui permettront d'engager un recours indemnitaire contre les fabricants qui ont mis en œuvre des ententes viciant le consentement des acheteurs publics ;

- le recours, présenté sous la forme d'une action en responsabilité contractuelle ou d'une action en responsabilité quasi-délictuelle, relève de la compétence des juridictions administratives ;

- les documents demandés émanent d'entreprises privées et de l'administration et les informations qu'ils contiennent ne sont pas couvertes par le secret des affaires.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du commerce ;

- le code des juridictions financières ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme A pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. Le centre hospitalier Portes de Provence Montélimar a été informé par un courriel en date du 14 mai 2024 reproduisant un message de la direction générale de l'offre de soins (DGOS) de ce que la commission européenne avait sanctionné les pratiques anticoncurrentielles mises en œuvre dans le secteur des légumes en conserve par les sociétés Bonduelle, Coroos, Cecab et Conserve Italia en condamnant ces sociétés à payer une amende de 31 millions d'euros. Dans ce même courriel, il a été indiqué que la période d'infraction concernée s'étendait de 2000 à 2013, que la condamnation précitée ouvrait droit à réparation pour les acheteurs publics concernés qui avaient la possibilité d'agir au choix sur deux fondements de responsabilité et que l'instruction contentieuse des affaires nécessitait de constituer un dossier apportant les éléments de preuve et d'appréciation afin de documenter les préjudices subis. C'est dans ce contexte qu'avant d'engager une action indemnitaire, le centre hospitalier Portes de Provence Montélimar saisit le juge des référés sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative afin qu'il soit enjoint aux fabricants, aux distributeurs et à l'administration fiscale de communiquer un certain nombre de documents lui permettant de quantifier les préjudices qu'il a subis du fait des pratiques anticoncurrentielles.

2. Saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative d'une demande qui n'est pas manifestement insusceptible de se rattacher à un litige relevant de la compétence du juge administratif, le juge des référés peut prescrire, à des fins conservatoires ou à titre provisoire, toutes mesures que l'urgence justifie, notamment sous forme d'injonctions adressées à l'administration, à la condition que ces mesures soient utiles, ne se heurtent à aucune contestation sérieuse et ne fassent pas obstacle à l'exécution d'une décision administrative.

3. Afin d'établir le préjudice qu'il a subi du fait d'une entente illégale sur le prix des conserves de légumes entre 2000 et 2013 en vue d'introduire une instance, le centre hospitalier requérant demande aux fabricants et distributeurs condamnés pour ladite entente anti-concurrentielle par la Commission européenne tous les documents ayant trait à la fixation des prix, à l'identification et à la nature des produits entrant dans le champ de cette entente ainsi qu'aux conditions de passation et d'exécution des marchés publics de fournitures de ces denrées.

4. D'une part, cependant, et comme le relève le centre hospitalier lui-même, les diverses pièces et documents comptables dont il est demandé la communication sont soumis à une durée légale de conservation de dix ans, révolue au vu de la période d'entente sanctionnée. S'agissant par ailleurs des documents dont la production a été demandée auprès de la direction générale des finances publiques, ces derniers sont également soumis à la même durée de conservation légale dite " durée d'utilité administrative " de dix ans, en vertu de l'article L. 131-2 du code des juridictions financières, dans sa rédaction applicable au titre des années 2000 à 2013, de sorte que, pour les documents les plus récents de la période de référence visée par l'établissement requérant, leur durée de conservation est également échue à compter de la fin de l'année 2023. Dans ces conditions, les documents dont la communication est demandée ne peuvent plus être regardés comme étant en possession des sociétés fabricantes ou distributrices, ni des services de la direction générale des finances publiques.

5. D'autre part, et en tout état de cause, le centre hospitalier n'établit pas, en l'état de l'instruction que les documents, très généraux et qui excèdent sa propre situation, dont il demande la communication seraient indispensables à l'introduction d'un recours indemnitaire en vue d'obtenir la réparation des préjudices qu'il a subis du fait de l'existence de cette entente sur les prix.

6. Dans ces conditions, la condition d'utilité des mesures sollicitées auprès du juge des référés, prévue par l'article L. 521-3 du code de justice administrative, ne peut être regardée comme remplie.

7. Il résulte de ce qui précède que toutes les conclusions du centre hospitalier Portes de Provence Montélimar doivent être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête du centre hospitalier Portes de Provence Montélimar est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée au centre hospitalier Portes de Provence Montélimar.

Fait à Grenoble, le 10 septembre 2024.

La juge des référés,

A. A

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.