Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2406149
jeudi 5 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2406149 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 13 août 2024, M. A C, représenté par Me Coutaz, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 23 juillet 2024 par lequel le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une période d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Savoie :
- de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de lui délivrer, dans un délai de huit jours, une autorisation provisoire de séjour avec droit au travail ;
- de supprimer le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen (SIS) dans un délai d'un mois sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;
- l'obligation de quitter le territoire français et le refus de délai de départ volontaire sont entachés :
o d'une erreur manifeste d'appréciation ; sur le refus de délai de départ volontaire : il n'a pas pu obtenir de rendez-vous en préfecture, ce qui lui aurait permis d'obtenir un récépissé de demande de titre de séjour, ce qui aurait empêché le préfet de la Savoie de considérer qu'il n'a pas demandé la régularisation de sa situation ;
o d'une méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales :
- la décision fixant le pays de renvoi doit être annulée par voie de conséquence ;
- l'interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'une erreur de droit, d'une méconnaissance de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'une méconnaissance de l'article 8 de convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et d'une erreur manifeste d'appréciation.
La requête a été communiquée au préfet de la Savoie qui a produit des pièces le 18 septembre 2024 sans les accompagner d'un mémoire.
Par une ordonnance du 13 septembre 2024 la clôture d'instruction a été fixée au 31 octobre 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,
- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968,
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Après avoir entendu au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Thierry, président-rapporteur
- et les observations de Me Coutaz, représentant M. C.
Considérant ce qui suit :
1. M. A C, ressortissant algérien, né en 1997, expose qu'il est entré le 5 juin 2021 irrégulièrement en France où il vit depuis lors. Il demande l'annulation de l'arrêté du 23 juillet 2024 par lequel le préfet de la Savoie l'a obligé, à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une période d'un an.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. L'arrêté en litige a été signé par Mme D B, directrice de la citoyenneté et de la légalité de la préfecture de la Savoie, qui disposait d'une délégation de signature par arrêté du 20 décembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial le même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire doit être écarté.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire :
3. En premier lieu, M. C expose qu'il était, à la date de la décision attaquée, prêt à déposer un dossier de demande de titre de séjour mais qu'aucun rendez-vous n'était possible à la préfecture de l'Isère pour ce faire. Il n'établit toutefois par aucun élément la réalité de cette allégation. Il ne conteste pas au demeurant qu'il n'a entrepris depuis son arrivée en France en 2021, soit pendant près de trois ans à la date de la décision attaquée, aucune démarche pour régulariser sa situation et qu'il a travaillé sans autorisation. Dans ces circonstances, M. C n'ayant jamais formé de demande de titre de séjour, il ne peut utilement se prévaloir de la circonstance que le préfet de la Savoie pouvait faire usage de son pouvoir de régularisation à son égard et qu'il a ainsi commis une erreur manifeste d'appréciation en l'obligeant à quitter le territoire français.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, " par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". L'article L. 612-3 du même code dispose " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ".
5. En l'absence d'élément permettant d'établir qu'il a vainement tenté d'obtenir un rendez-vous des services de la préfecture de l'Isère, M. C entre dans la catégorie des étrangers visés par le 1° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il n'est ainsi pas davantage fondé à soutenir que le préfet de la Savoie a entaché d'une erreur manifeste d'appréciation sa décision lui refusant un délai de départ volontaire.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () "
7. Présent en France depuis 2021, où il est arrivé à l'âge de 23 ans, M. C est célibataire et sans enfant et n'y dispose pas de famille proche. Les pièces qu'il produit permettent d'établir qu'il a travaillé occasionnellement à temps partiel dans la région parisienne avant d'occuper un emploi salarié sous contrat de travail à durée indéterminée en qualité de chef cuisinier depuis le 2 janvier 2024 auprès la société Chicken Corner, et dont il est co-gérant, depuis le 22 décembre 2023. Il fait également part de son engagement comme bénévole d'une association. Toutefois, compte tenu de la durée relativement courte de sa vie en France, depuis seulement trois ans à la date de la décision litigieuse, de la durée notablement plus courte de son intégration professionnelle, de l'absence d'attaches familiales en France tandis que sa famille réside en Algérie, la décision ne peut être regardée comme ayant porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
8. Il résulte de ce qui précède qu'aucun des moyens soulevés par M. C contre la décision d'obligation de quitter le territoire français n'est fondé. Dès lors M. C n'est pas davantage fondé à soutenir que la décision la décision fixant le pays de destination doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an :
9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ".
10. L'article L. 612-10 du même code dispose que " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ".
11. Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.
12. Aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à M. C pour exécuter l'obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet le 23 juillet 2024 et il ne fait valoir aucune autre circonstance que celles mentionnées au point 7 du présent jugement à l'appui de sa demande d'annulation, notamment celle qu'il est gérant d'une société dont il est associé. Aucune de celles-ci ne constitue une circonstance humanitaire au sens des dispositions précitées. M. C n'est ainsi pas fondé à soutenir que la décision litigieuse est entachée d'une erreur de droit.
13. Au regard de ces mêmes circonstances, notamment la durée de la présence en France de M. C et son intégration professionnelle peu ancrée sur le territoire, il n'est fondé à soutenir que la durée d'un an de l'interdiction décidée par le préfet est entachée d'erreur d'appréciation ni qu'elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
14. Il résulte de ce qui précède que l'ensemble des conclusions à fin d'annulation de la requête doit être rejeté.
Sur les conclusions à fin d'injonction et sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
15. Les conclusions à fin d'annulation de M. C devant être rejetées, la présente décision n'appelle ainsi aucune mesure d'exécution. Il s'ensuit que doivent l'être également, ses conclusions à fin d'injonction.
16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative faisant obstacle à ce que le tribunal fasse bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis, les conclusions de M. C tendant à ce que soit mise à charge de l'Etat une somme en application de ces dispositions doivent également être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. C est rejetée.
Article 2 :Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 :Le présent jugement sera notifié à M. A C, et au préfet de la Savoie.
Délibéré après l'audience du 22 novembre 2024 à laquelle siégeaient :
M. Thierry, président,
Mme Barriol, première conseillère
Mme Galtier, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.
Le président,
P. Thierry L'assesseure la plus ancienne,
E. Barriol
La greffière,
A. Zanon
La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
No 24061492