Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2406278

vendredi 13 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2406278
TypeDécision
RecoursPlein contentieux

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a été saisi en référé provision par Mme A, reconnue prioritaire pour un hébergement d'urgence par la commission de médiation de l'Isère en septembre 2023. Constatant la carence fautive de l'État à exécuter cette décision dans le délai légal de six semaines, le juge a retenu que cette faute engage la responsabilité de l'État à compter du 17 octobre 2023. En l'absence d'hébergement proposé, malgré une injonction du tribunal, et au vu de la situation de précarité extrême de la requérante vivant dans la rue avec son jeune enfant malade, le juge a accordé une provision de 3 000 euros. Cette décision est fondée sur l'article R. 541-1 du code de justice administrative et les articles L. 441-2-3 et suivants du code de la construction et de l'habitation.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 août 2024, Mme B A, représentée par Me Miran, demande au juge des référés :

1°) d'accorder l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser une provision de 10 500 euros en application de l'article R. 541-1 du code de justice administrative en réparation du préjudice subi du fait de l'absence d'hébergement dans les délais légaux ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que sa demande de logement a été reconnue comme prioritaire par décision de la commission de médiation de l'Isère du 5 septembre 2023. Par une ordonnance du 25 mars 2024, le tribunal administratif de Grenoble a enjoint au préfet de l'Isère d'assurer son hébergement avant le 31 mai 2024 sous astreinte de 500 euros par mois de retard à verser au Fonds d'accompagnement vers et dans le logement. Sa demande préalable d'indemnisation, reçue en préfecture le 20 juin 2024, a été implicitement rejetée.

La requête a été régulièrement communiquée au préfet de l'Isère qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par une décision du 22 octobre 2024, Mme A a été admise au bénéfice d l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante guinéenne, a été reconnue prioritaire en vue d'une offre d'hébergement, d'un logement de transition, d'un logement- foyer, ou d'une résidence hôtelière à vocation sociale dans le délai de six semaines à compter de la décision du 5 septembre 2023 de la commission de médiation de l'Isère. Par ordonnance du 25 mars 2024, le tribunal administratif de Grenoble a enjoint au préfet de l'Isère d'assurer son hébergement avant le 31 mai 2024 sous astreinte de 500 euros par mois de retard. Mme A a adressé le 18 juin 2024 au préfet de l'Isère une demande d'indemnisation préalable, reçue en préfecture le 20 juin suivant et implicitement rejetée.

Sur la provision :

2. D'une part, aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer seulement que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude, l'octroi d'une telle provision n'étant aucunement subordonnée à l'urgence ou à la nécessité pour le demandeur de l'obtenir.

3. D'autre part, lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être hébergée d'urgence par une décision d'une commission de médiation en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du Code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'État à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité à l'égard du seul demandeur, au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours en injonction contre l'État prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'État, qui court à compter de l'expiration du délai de six semaines à compter de la décision de la commission de médiation que les dispositions de l'article R. 441-18 du Code de la construction et de l'habitation impartissent au préfet pour provoquer une offre d'hébergement.

4. Mme A, de nationalité guinéenne, a présenté une demande d'hébergement sur le fondement du III de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, a été reconnue prioritaire et devant être accueilli dans une structure d'hébergement, un logement de transition, un logement-foyer ou une résidence hôtelière par une décision du 5 septembre 2023 de la commission de médiation de l'Isère. Par une ordonnance du 25 mars 2024, le tribunal administratif de Grenoble a enjoint au préfet de l'Isère d'assurer son hébergement avant le 31 mai 2024 sous astreinte de 500 euros par mois de retard. Le préfet n'a pas proposé à Mme A un hébergement dans le délai de six semaines imparti par le code de la construction et de l'habitation à compter de l'édiction de la décision de la commission de médiation soit jusqu'au 17 octobre 2023. Cette carence est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'État à l'égard de Mme A à compter du 17 octobre 2023.

5. La responsabilité de l'Etat est ainsi susceptible d'être engagée à compter du 17 octobre 2023. Mme A, qui réside régulièrement en France en qualité de parent d'enfant malade, fait valoir qu'il a été contraint de dormir dans des conditions extrêmes de précarité puisqu'elle devait vivre dans la rue avec son fils de 4 ans et demi atteint de la drépanocytose SS. Eu égard à l'absence d'hébergement, qui n'est pas contesté par le préfet, Mme A subissait nécessairement des troubles dans ses conditions d'existence. Compte tenu de cette absence d'hébergement stable, qui a perduré du fait de la carence de l'État, les troubles de toute nature subis par le requérant dans ses conditions d'existence, y compris son préjudice moral, justifient la condamnation de l'Etat à lui verser une provision de 4 900 euros.

Sur les frais du litige :

6. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Miran, avocate de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Miran d'une somme de 900 euros.

O R D O N N E :

Article 1 : L'Etat est condamné à verser à Mme A une provision de 4 900 euros.

Article 2 : Sous réserve que Me Miran renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Miran, avocate de Mme A une somme de 900 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A, à Me Miran et à la ministre du logement et de la rénovation urbaine.

Copie en sera adressée au préfet de l'Isère.

Fait à Grenoble, le 13 décembre 2024.

Le juge des référés,

J. P. WYSS

La République mande et ordonne à la ministre du logement et de la rénovation urbaine en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2406278